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Les dialogues de Ste Catherine de Sienne

Source

Traduction nouvelle de l'italien

Par le R.P. J. .HURTAUD, O.P.

 

Au nom de Jésus-Christ crucifié, et de la très douce Marie et du glorieux patriarche Dominique.

LE LIVRE DE LA MISERICORDE,

DOCTRINE DIVINE

Exposée en langue vulgaire

par la séraphique Vierge Sainte Catherine de Sienne

et dictée à son secrétaire,

pendant qu'elle était ravie hors d'elle-même

dans une extase de l'esprit.

Dans ce traité, on voit Dieu le Père conversant avec la Vierge Catherine, en forme de dialogue, c'està-

dire à la façon de deux personnes qui parlent ensemble.

On y trouve contenu des secrets divins très profonds et très suaves.

PRELUDE

(1)

Comment une âme, ravie hors d'elle-même par le désir de l'honneur de Dieu et du salut du

prochain, s'applique à l'humble oraison. Puis, après avoir vu l'union de l'âme avec Dieu par la

charité, elle adresse à Dieu quatre demandes.

En s'élevant au-dessus d'elle-même, une âme tourmentée d'un très grand désir de l'honneur de Dieu

et du salut des âmes, en arrive à s'exercer pendant quelque temps dans la pratique des vertus

ordinaires et s'enferme dans la cellule de la connaissance d'elle-mêmes, pour mieux connaître la

bonté de Dieu envers elle. Car l'amour suit la connaissance et, en aimant, l'âme cherche à suivre la

vérité et à se revêtir de la vérité.

Rien ne fait mieux goûter à la créature cette vérité, rien ne lui procure tant de lumière que l'oraison

humble, continue, fondée sur la connaissance de soi-même et de Dieu. L'oraison ainsi comprise et

pratiquée unit l'âme avec Dieu. En suivant les traces du Christ crucifié, par désir, par affection, par

union d'amour, elle devient un autre lui-même. N'est-ce-pas ce que le Christ a voulu nous [3]

apprendre quand il nous dit: A qui m'aimera et gardera ma Parole, je me manifesterai moi-même

à lui: il sera une même chose avec moi et moi avec lui (Jn 14,21). Nous trouvons en maints

endroits des paroles semblables. Puisque le Christ est Vérité, elles nous font bien voir que, par

l'amour, l'âme devient une même chose avec lui.

Pour le montrer plus clairement, je me souviens d'avoir appris d'une servante de Dieu que, dans un

grand ravissement de l'esprit qu'elle eut dans son oraison, Dieu, déchirant les voiles, lui avait fait

contempler l'amour qu'il a pour ses serviteurs. Il lui disait entre autres choses: "Ouvre l'oeil de ton

intelligence et regarde en moi; tu y verras la dignité et la beauté de ma créature raisonnable. Outre la

beauté que j'ai donné à l'âme en la créant à mon image et ressemblance, contemple ceux qui sont

revêtus de la robe nuptiale, c'est-à-dire de la charité, ornée de la multitude des vertus. Ceux-là, ne

font qu'un avec moi par l'amour. C'est pourquoi je te dis: Si tu me demandais qui sont ceux-là, je te

répondrais comme le doux Verbe d'amour: Ils sont un autre moi-même, car ils ont dépouillé et perdu

leur volonté propre, et ils ont revêtu la mienne, ils se sont unis et conformés à la mienne.

Il est donc bien vrai que l'âme s'unit à Dieu par sentiment d'amour.

Aussi, voulant plus virilement suivre et connaître la vérité et considérant d'abord que l'homme ne [4]

peut être vraiment utile à son prochain, par son enseignement, par son exemple, par sa prière, s'il

n'est d'abord utile à soi-même, s'il ne cherche à posséder et à acquérir la vertu pour soi-même, cette

âme, élevant son désir, adressait au Père souverain et éternel quatre demandes:

LA PREMIERE pour elle-même;

LA SECONDE pour la réformation de la sainte Église;

LA TROISIEME pour le monde entier, et particulièrement pour la paix des chrétiens, qui avec tant

d'irrévérence et d'injustice sont en révolte contre la sainte Église.

DANS LA QUATRIEME ET DERNIERE, elle priait la divine Providence de pourvoir aux besoins

généraux du monde et à un cas particulier qui était survenu [5].

__________________________

1ère réponse

MISERICORDE A CATHERINE

_____________

DON DE LA DISCRETION

OU DU DISCERNEMENT SPIRITUEL

Chapitre I

(2)

Comment s'accroît le désir de cette âme, quand Dieu lui découvre la détresse du monde.

Grand était ce désir et continuel. Mais il s'accrut bien davantage, quand la Vérité première lui eut fait

voir la misère du monde, et dans quel péril il se trouvait par ses offenses contre Dieu. Elle avait aussi

reçu du Père de son âme une lettre où il lui découvrait la peine et la douleur intolérable que lui causait

l'outrage à la majesté divine, la perte des âmes et la persécution de la sainte Église. Tout cela attisait

le feu du désir. A la douleur qu'elle ressentait de l'injure faite à la Divinité se joignait chez elle

l'allégresse d'une vive confiance qui lui faisait espérer que Dieu pourvoirait à tant de maux. Et parce

que, dans la sainte communion, l'âme plus doucement resserre les liens entre elle et Dieu et connaît

mieux sa vérité,- puisqu'alors l'âme est en Dieu et Dieu dans l'âme, comme le poisson [7] est dans la

mer et la mer dans le poisson - elle souhaita ardemment d'arriver au matin pour assister à la messe.

Ce jour-là était le jour de Marie.

Le matin venu, à l'heure de la messe, elle se rendit à sa place, toute angoissée de désir, pénétrée de

la connaissance d'elle-même, rougissant de son imperfection, s'estimant la cause de tout le mal qui se

faisait dans le monde entier, concevant avec un sentiment de sainte justice la haine et le mépris d'ellemême,

Par cette connaissance, par cette haine, par cette justice elle purifiait les souillures qui lui

paraissaient être dans son âme, par sa faute. "O Père éternel, disait-elle, contre moi, j'en appelle moimême

à vous! Punissez-moi des offenses en ce temps qui passe. Et puisque je suis cause par mes

péchés des peines que doit porter mon prochain, je vous demande en grâce de le punir sur moi."[8]

______________

CHAPITRE II

(3)

Comment les oeuvres finies sont insuffisantes pour expier et pour mériter, sans le sentiment

intérieur et continuel de la charité.

C'est alors que l'éternelle vérité éleva et emporta vers elle plus fortement encore le désir de cette

âme.

Dans l'ancienne alliance, quand on offrait un sacrifice à Dieu, le feu descendait du ciel et consummait

pour lui le sacrifice qu'avait agréé le Très-Haut. Ainsi faisait à cette âme la douce Vérité, Elle envoyait

le feu de la clémence de l'Esprit-Saint et il dévorait le sacrifice de désir, qu'elle faisait d'elle-même.

Dieu lui disait: "Ne sais-tu pas ma fille, que toutes les peines que l'âme supporte ou peut supporter en

cette vie ne suffisent pas à punir même la plus petite faute. L'offense qui m'est faite à moi, le Bien

infini, appelle une satisfaction infinie. C'est pourquoi je veux que tu saches que toutes les peines de

cette vie ne sont pas une punition, mais une correction: elles sont faites pour châtier le fils, quand il

s'oublie. Mais c'est avec le désir de l'âme que l'on expie, c'est par la vraie contrition, c'est par le regret

du péché que l'on satisfait à la faute et à la peine. Une souffrance infinie est impuissante, il faut le

désir infini. [9]

"Infini je suis, et je veux un amour infini, une douleur infinie. Cette douleur infinie je la réclame de la

créature, et pour ses propres offenses personnelles commises contre moi son Créateur, et pour celles

qu'elle voit commettre par le prochain. Ceux-là seuls ont un désir infini, qui sont unis à moi par

affection d'amour. C'est à ce titre qu'ils s'affligent lorsqu'ils m'offensent ou qu'ils me voient offensé.

Toutes leurs peines, soit spirituelles, soit corporelles, de quelque côté qu'elles viennent, reçoivent

ainsi un mérite infini et satisfont à la faute qui est due à une peine infinie, bien qu'elles soient des

oeuvres finies, faites dans un temps fini. La vertu du désir a agi en elles. Elles ont été supportées,

avec désir et contrition et déplaisir infinis de la faute. De là leur prix. C'est ce que nous montre Paul

quand il dit: Quand je parlerais la langue des anges, quand je connaîtrais les choses à venir,

quand je donnerais mes biens au pauvres, quand je livrerais mon corps au bûcher, si je n'ai

pas la charité, tout le reste n'est rien (1 Co 13,1-3). Ces paroles du glorieux apôtres font bien voir

que les oeuvres finies ne sont suffisantes ni pour expier ni pour mériter sans le condiment de la

charité [10].

_________________

CHAPITRE III

(4)

Comment le désir, comment la contrition du coeur satisfont à la faute et à la peine, en soi et

dans les autres; et comment quelquefois ils satisfont à la faute et non à la peine.

Je t'ai montré, fille très chère, comment la faute n'est expiée, en ce temps fini, par aucune peine,

endurée seulement à ce titre de peine. Je t'ai dit qu'elle s'expie par la peine supportée avec désir,

amour et contrition du coeur, non à raison même de la peine, mais en raison du désir de l'âme. Le

désir - comme d'ailleurs toute vertu - n'a de valeur, n'a en soi de vie, que par le Christ crucifié, mon

Fils unique, pour autant que l'âme a puisé en lui l'amour, et modèle sa vertu sur la sienne, en suivant

ses traces. C'est de là et de rien d'autre, que les peines tirent leur valeur. Ainsi peuvent-elles satisfaire

à la faute, par le doux et profond amour acquis dans l'aimable connaissance de ma bonté, et par

l'amertume et contrition du coeur qui procède de la connaissance de soi-même et de ses fautes. Cette

connaissance engendre ce regret du péché et cette haine de la sensualité qui font que l'âme s'estime

digne des châtiments et indigne de toute consolation, ainsi que le disait la douce Vérité.

C'est, tu le vois, la contrition du coeur jointe [11] à l'amour de la véritable patience et à une sincère

humilité , qui fait que l'âme se considère comme ayant mérité toutes les peines, sans aucun droit à la

récompense, et l'amène ainsi par humilité à satisfaire avec patience comme il a été dit.

Tu me demandes de t'envoyer des peines afin que j'en tire satisfaction pour les offenses qui me sont

faites par mes créatures, et aussi de t'accorder la volonté de me connaître et de m'aimer, moi la Vérité

souveraine. Si tu veux parvenir à la connaissance parfaite, si tu veux me goûter, moi la Vérité

éternelle, voici la voie: Ne sors jamais de la connaissance de toi-même et demeure abaissée dans la

vallée de l'humilité. Tu me connais moi-même en toi, et de cette connaissance tu tireras tout le

nécessaire.

Aucune vertu, ma fille, ne peut avoir la vie en soi, sinon par la charité, et par l'humilité qui est la mère

nourricière de la charité. La connaissance de toi-même t'inspirera l'humilité, en te découvrant que par

toi-même, tu n'es pas, et que l'être tu le tiens de moi qui t'aimais, toi et les autres, avant que vous ne

fussiez. C'est cet amour ineffable que j'eus pour vous qui, voulant vous créer à nouveau en grâce, me

fit vous laver et régénérer dans le sang de mon Fils unique, répandu avec un si grand feu d'amour.

C'est ce sang qui enseigne la Vérité à celui qui a dissipé la nuée de l'amour-propre par la

connaissance de soi-même. Point d'autre moyen de la connaître.

L'âme s'embrase dans cette connaissance de moi-même d'un amour ineffable.Cet amour la tient [12]

en peine continuelle; non pas une peine afflictive, qui abat ou dessèche l'âme, mais qui plutôt la

nourrit. Elle a connu ma Vérité et en même temps sa propre faute, son ingratitude comme aussi

l'aveuglement du prochain, et elle en éprouve une douleur intolérable. Si elle souffre, c'est qu'elle

m'aime; si elle ne m'aimait pas elle ne souffrirait pas. Dès que toi et mes autres serviteurs aurez ainsi

connu ma Vérité, vous serez disposés à endurer jusqu'à la mort toutes les tribulations, injures,

opprobres, en paroles et en actions, pour l'honneur et la gloire de mon nom. C'est ainsi que tu

recevras et porteras les peines.

Toi donc, et mes autres serviteurs, souffrez avec une véritable patience, avec la douleur de la faute et

avec l'amour des vertus, pour la gloire et l'honneur de mon nom. Si vous faites ainsi, j'en tirerai

satisfaction pour tes fautes et celles de mes autres serviteurs; les peines que vous supporterez seront

suffisantes en vertu en vertu de la charité, pour expier et mériter pour vous et pour les autres. Pour

vous, vous en recevrez un fruit de vie; les taches de vos ignorances seront effacées, et je ne me

souviendrez plus que vous ne m'ayez jamais offensé. Pour les autres, j'aurai égard à votre charité et à

vote amour et je leur distribuerai mes dons suivant la disposition qu'ils apporteront à les recevoir. A

ceux, en particulier, qui se prépareront avec humilité et respect à recevoir les enseignements de mes

serviteurs, je remettrai la faute et la peine, parce qu'ils seront amenés par ces sentiments à cette

véritable [13] connaissance et à la contrition de leurs péchés. Ainsi, par le moyen de l'oraison et du

désir de mes serviteurs, ils recevront, s'ils sont humbles, un fruit de grâce, et plus ou moins abondant,

suivant que leur volonté sera disposée à tirer profit de la grâce qui leur est offerte. Oui, par vos désirs,

ils recevront le pardon, à moins que cependant, si grandes que soit leur obstination ils veuillent être

rejetés par moi, à cause de leur désespoir, qui est un outrage au sang qui les a rachetés avec tant de

douceur.

Quel fruit reçoivent-ils donc, ceux-là? - Quel fruit? c'est que je les attends, arrêté par la prière de mes

serviteurs, c'est que je leur donne la lumière, que je réveille en eux le chien de garde de la

conscience, que je leur fais respirer l'odeur de la vertu, et sentir la joie que l'on trouve dans la société

de mes serviteurs.

Quelquefois, je permets que le monde se découvre à eux tel qu'il est, en les laissant éprouver

l'inconstance et la mobilité de ses passions; afin qu'après avoir expérimenté le peu de fond qu'il faut

faire sur le monde, ils en arrivent à porter plus haut leur désir et à chercher leur patrie de vie éternelle.

C'est par ces moyens et mille autres que je les ramène. L'oeil ne saurait voir, la langue raconter, ni le

coeur imaginer, quelles sont les voies et les moyens que j'emploie, uniquement par amour, pour leur

faire recouvrer la grâce, afin que ma vérité soit accomplie en eux. C'est la charité inestimable qui m'a

fait les créer, qui me pousse à en agir ainsi avec eux; mais c'est aussi l'amour et le désir, et la [14]

douleur de mes serviteurs. Loin d'être insensible à leurs larmes à leurs sueurs, à leur humble prière, je

les ai pour agréables. N'est-ce pas moi qui leur fait aimer le bien des âmes et leur inspire la douleur

de leur perte.

Je n'en arrive pas, d'ordinaire, avec ceux-là à leur faire remise de la peine, mais seulement de la

faute, car pour ce qui est d'eux, ils ne sont pas disposés généralement à répondre par un amour

parfait à mon amour et à celui de mes serviteurs. La douleur qu'ils éprouvent de la faute commise

n'est pas accompagnée de regret et de repentir parfaits: elle procède d'un amour imparfait, d'une

contrition imparfaite. C'est pour cela qu'ils n'obtiennent pas comme les autres, remise de la peine,

mais bien de la faute. De part et d'autre, en effet, c'est-à-dire de qui donne et de qui reçoit, il faut

réciprocité de dispositions. Etant imparfaits, ils reçoivent imparfaitement la perfection des désirs de

ceux qui, avec leur souffrance, m'offrent leurs prières pour eux: mais qu'ils m'obtiennent rémission et

pardon, comme je te l'ai dit, c'est la vérité. Comme je te l'ai exposé et comme je te l'ai dit plus haut,

par la lumière de la conscience et par autres moyens, il est satisfait à la faute; car, en commençant à

se reconnaître, ils vomissent la pourriture de leurs péchés, et reçoivent ainsi le don de la grâce.

Tels sont ceux qui demeurent dans la charité commune. S'ils ont accepté comme correction les

contrariétés qu'ils ont eues, et s'ils n'ont point opposé de résistance à la clémence de l'Esprit-Saint

[15], en sortant du péché, ils reçoivent la vie de la grâce. Mais si, comme des ignorants, ils me

méconnaissent, s'ils sont ingrats envers moi comme à l'égard des fatigues endurées pour eux par mes

serviteurs, tous les dons de ma miséricorde tournent contre eux en ruine et damnation. Cette

conséquence n'est imputable ni à un défaut de la miséricorde, ni à celui qui implorait la miséricorde

pour l'ingrat, mais seulement à la malice et à la dureté de celui qui, par la main de son libre arbitre, a

ainsi fermé son coeur comme avec une pierre de diamant qui, si elle n'est pas attendrie par le sang,

ne peut être entamée par rien d'autre. Encore je te le dis, nonobstant sa dureté, pendant qu'il en a le

temps, il peut se servir de son libre arbitre pour implorer le sang de mon Fils; que de cette même

main, il l'applique sur la dureté de son coeur, pour la briser, et il recevra le fruit du sang qui a été versé

pour lui. Mais, s'il remet sans cesse, et laisse passer le temps, il n'y a plus pour lui aucun remède,

parce qu'il ne m'a pas rapporté le trésor que je lui avais confié, quand je lui donnai la mémoire pour se

souvenir de mes bienfaits, l'intelligence pour avoir et connaître la vérité et cette puissance d'affection

pour m'aimer, MOI LA VERITE ETERNELLE. Voilà le don que je vous ai fait et qui doit faire retour à

MOI LE PERE. S'il l'a vendu et engagé au démon, c'est au démon à lui donner en échange ce qu'il a

acheté pour cette vie.

Il lui remplit donc la mémoire de pensées voluptueuses et de souvenirs déshonnêtes, d'orgueil,

d'avarice [16], d'amour-propre, de haine et d'aversion pour le prochain, jusqu'à se faire le persécuteur

de ceux qui me servent. Au sein de ces misères, la volonté désordonnée obscurcit l'intelligence, et il

encourt enfin par ses infamies la peine éternelle, pour n'avoir pas expié ses fautes par le repentir et la

haine du péché.

Ainsi, tu as compris comment la souffrance expie la faute, en vertu de la parfaite contrition du coeur,

non à raison de la peine elle-même qui est finie. Non seulement elle satisfait pour la faute, mais aussi

pour la peine qui en est la suite, chez ceux dont la contrition est parfaite, comme je te l'ai dit; elle

satisfait pour la faute, chez tous ceux qui, purifiés du péché mortel, reçoivent la grâce; mais s'ils n'ont

pas une contrition et un amour suffisants pour satisfaire à la peine, ils vont souffrir dans le Purgatoire

où s'achève leur purification.

Tu vois donc que le désir de l'âme unit à moi qui suis le Bien infini, satisfait peu ou beaucoup selon le

degré du parfait amour de celui qui m'offre sa prière et aussi suivant le désir de celui qui reçoit.

L'intensité du désir en celui qui me donne et en celui qui reçoit, voilà la mesure sur laquelle ma Bonté

règle ses dons. Qu'ainsi donc croisse en toi le feu de ton désir, et ne laisse pas passer un instant sans

crier vers moi d'une voix humble, en m'offrant pour le prochain d'incessantes prières. Je te le dis pour

toi et pour le père de ton âme que moi-même je t'ai donné sur terre, agissez virilement et soyez morts

à toute sensualité propre [17].

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CHAPITRE IV

(5)

Combien est agréable à Dieu le désir de vouloir souffrir pour lui.

Il m'est bien agréable, fille très chère, le désir de vouloir endurer toutes peines et fatigues jusqu'à la

mort pour le salut des âmes. Plus on souffre, plus on prouve que l'on m'aime; en m'aimant, l'on

connaît davantage ma Vérité, et plus on la connaît, plus l'on éprouve de tristesse et d'intolérable

douleur de m'avoir offensé. Tu me demandais à souffrir et à punir sur toi les fautes des autres, sans

remarquer que c'est l'amour, la lumière, la connaissance de la vérité que tu me demandais ainsi. Je te

l'ai dit, plus est grand l'amour, plus est profonde la douleur et plus cuisante la peine: la douleur

s'accroît en proportion de l'amour. Je vous dis donc: Demandez et il vous sera donné, car je ne

refuserai jamais à qui me demandera en vérité. Ne l'oublie pas, l'amour de la divine charité est

tellement uni dans l'âme à la patience parfaite, que l'une ne peut disparaître sans que l'autre

s'évanouisse. Aussi l'âme qui veut m'aimer doit-elle vouloir du même coup endurer pour moi toutes les

peines qu'il me plaira de lui envoyer, quelle qu'en [18] soit la nature, ou la gravité. La patience ne se

trouve que dans les peines, et la patience, comme il a été dit, est inséparable de la charité.

Comportez-vous donc virilement. Il n'est point d'autre moyen pour vous d'être et de prouver que vous

êtes les époux de ma Vérité et mes enfants fidèles, comme aussi que vous avez le goût de ma gloire

et du salut des âmes [19].

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CHAPITRE V

(6)

Comment toute vertu et tout défaut s'exercent à l'égard du prochain.

Je veux que tu saches qu'il n'est point de vertu et pareillement point de défaut qui ne s'exercent par le

moyen du prochain. Qui demeure dans l'inimitié vis-à-vis de moi, cause un dommage au prochain et à

lui-même qui est son principal prochain. Et il lui fait tort soit en général, soit en particulier. En général,

parce que vous êtes tenus d'aimer votre prochain comme vous-mêmes, et c'est amour vous fait un

devoir de l'assister par la prière, par la parole, par le conseil et de lui procurer tous les secours

spirituels ou temporels suivant la mesure de ses besoins. Et si vous ne le pouvez faire réellement,

parce que vous n'en avez pas le moyen, tout au moins, devez-vous en avoir le désir.

Mais si l'on ne m'aime pas, l'on n'aime pas non plus le prochain. Ne l'aimant pas, on ne le secourt pas

et du même coup l'on se fait tort à soi-même. On se prive de ma grâce, en même temps que l'on

frustre le prochain, en ne lui donnant pas les prières et les pieux désirs que l'on doit m'offrir pour lui.

Toute assistance prêtée au prochain doit [20] procéder de la dilection que l'on a pour lui pour l'amour

de moi.

Pareillement peut-on dire qu'il n'est point de vice qui n'atteigne le prochain; car si l'on ne m'aime pas,

l'on ne saurait être dans la charité qu'on lui doit. Tous les maux proviennent de ce que l'âme est privée

de la charité en vers moi et envers le prochain. Ne pouvant plus faire le bien, il s'ensuit que l'on fait le

mal. Et contre qui fait-on ainsi le mal? Contre soi-même d'abord et puis contre le prochain. Ce n'est

pas à moi que l'on fait du tort, car le mal ne saurait m'atteindre, sinon en tant que je considère comme

fait à moi-même ce qui est fait au prochain.

L'on se fait du tort à soi-même, par la faute qui fait perdre la grâce, et il n'est pas de mal plus grand

que celui-là. On fait du tort au prochain en ne lui donnant point ce qu'on lui doit de dilection et

d'amour, comme aussi de l'assistance qu'il a droit en vertu de cet amour même, par la prière et le

saint désir, qu'on m'offre pour lui.

C'est là le service général auquel on est tenu envers toute créature douée de raison. Mais il est un

secours particulier que vous devez à ceux qui sont plus près de vous et qui vivent sous vos yeux.

Dans ces conditions, vous êtes tenus de vous entr'aider les uns les autres, par la parole, par la

doctrine, par l'exemple des bonnes oeuvres, dans toutes les circonstances où vous voyez le prochain

en détresse, conseillant avec désintéressement, comme s'il s'agissait de vous-même, et sans [21]

aucune passion d'amour-propre. Celui qui n'a pas l'amour du prochain n'en usera pas ainsi en vers lui,

mais en s'abstenant, il lui porte préjudice d'autant.

Non seulement il lèse le prochain en le frustrant du bien qu'il pourrait lui faire, il lui cause encore un

dommage et un mal continuels. Voici comment. Le péché est ou intérieur, ou extérieur, en pensée ou

en action. Le péché de pensée est commis, dès que l'homme a conçu de la complaisance pour la

faute et de l'aversion pour la vertu, dès qu'il s'est abandonné à l'amour-propre sensuel qui lui fait

perdre l'amour de charité qu'il doit avoir pour moi et pour son prochain, comme il a été dit. Cette

conception criminelle enfante mille conséquences fâcheuses aux dépens du prochain, suivant les

caprices et la perversité de la volonté sensitive. Parfois c'est une cruauté qu'elle produit soit en

particulier, soit en général. N'est-ce pas une cruauté du pécheur envers tout le monde que de savoir

lui ou les autres créatures en danger de mort et de damnation, par la privation de la grâce, et d'être

assez insensible pour ne pas secourir les autres ou lui-même par l'amour de la vertu et la haine du

vice?

Mais sa cruauté s'étend plus loin par ses propres oeuvres. Il ne se contente pas de ne pas donner

l'exemple de la vertu; sa malice le porte [22] encore à faire office de démon, en prenant plaisir à

détourner les créatures de la vertu pour les entraîner au vice. Quelle cruauté envers une âme, que de

se faire l'instrument qui lui ôte la vie et lui donne la mort!

Il use aussi de cruauté envers le corps par cupidité. Non seulement il ne vient pas au secours de son

prochain, mais il le dépouille, il vole le bien des pauvres, tantôt par voie d'autorité, tantôt par ruse et

par fraude, en faisant acheter le bien du prochain, et souvent sa propre vie. O cruauté misérable, pour

laquelle je serai sans miséricorde, si elle-même ne se convertit en compassion et bienveillance pour le

prochain!

Parfois cette même cruauté s'échappe en paroles injurieuses, souvent suivies d'homicide. Parfois elle

corrompt par l'impudicité la personne du prochain et le réduit à l'état d'animal immonde. Et ce n'est

pas un ou deux seulement qui sont pervertis, mais quiconque approche ce corrupteur, quiconque a

commerce avec lui en demeure infecté.

Qui donc aussi est atteint par les effets de la superbe, sinon le prochain, uniquement le prochain? Par

besoin de se faire valoir, l'orgueilleux méprise les autres, il s'estime au-dessus d'eux, et par là même il

leur fait injure. S'il détient le pouvoir, il n'est point d'injustices ou de duretés qu'il ne se permette,

jusqu'à faire trafic de la chair des hommes.

O très chère fille, afflige-toi de l'offense qui m'est faite et pleure sur ces morts, afin que la prière [23]

triomphe de leur mort. Tu vois maintenant que toujours et d'où qu'ils viennent, tous les péchés sont

dirigés contre le prochain, ou se commettent à l'égard du prochain. En dehors de là, il n'y aurait jamais

aucun péché, ni secret, ni public. Il y a péché secret, quand on n'assiste pas le prochain comme on le

doit: le péché est public, quand il engendre les vices, dont je t'ai parlé. Il est donc bien vrai que toute

offense qui m'est faite ne peut m'atteindre sans atteindre le prochain [24].

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CHAPITRE VI

(7)

Comment les vertus s'exercent par le moyen du prochain et pourquoi les vertus se trouvent si

différentes dans les créatures.

Je t'ai dit comment tous les péchés se commettent par le moyen du prochain, pour les raisons que je

t'ai exposées, à savoir que les pécheurs sont privés de l'amour de charité qui donne la vie à toute

vertu. Et ainsi l'amour-propre, qui détruit la charité et l'amour du prochain, est le principe et le

fondement de tout mal. Tous les scandales, haines, cruautés, désordres de tous genres, proviennent

de cette racine mauvaise. C'est l'amour-propre qui a empoisonné le monde entier et rendu malade le

corps mystique de la sainte Église et tout le corps de la Religion chrétienne.

C'est pourquoi je t'ai dit que toutes les vertus avaient pour commun objet le prochain, et telle est bien

la vérité. La charité, t'ai-je dit, donne vie à toutes les vertus, parce qu'aucune vertu ne peut être sans

la charité; la vertu ne s'acquiert que par le pur amour que l'on a pour moi.

En effet, dès que l'âme s'est connue elle-même, comme nous disions plus haut, elle a trouvé l'humilité

[25] et la haine de sa propre passion sensuelle, en constatant cette loi perverse imprimée dans ses

membres et qui est toujours en révolte contre l'Esprit. Elle se dresse alors avec haine et aversion

contre la sensualité; elle met son zèle à la soumettre à la raison. De plus, elle a éprouvé en elle-même

la grandeur de ma bonté par tous les dons qu'elle a reçu de moi; tous ces bienfaits qu'elle trouve en

elle, cette connaissance qu'elle a acquise de soi-même, son humilité m'en fait honneur, sachant bien

que c'est ma grâce qui l'a retirée des ténèbres et ramenée à la lumière de la vraie science. Ma bonté

une fois reconnue, elle l'aime sans intermédiaire tiré d'elle-même ou de sa propre utilité, mais elle

l'aime par le moyen de la vertu qu'elle a conçue par amour pour moi, parce qu'elle voit qu'elle ne

saurait m'être agréable sans concevoir la haine du péché et l'amour des vertus. Dès qu'elle a conçu la

vertu par affection d'amour, la vertu produit des fruits au bénéfice du prochain: autrement, il ne serait

pas vrai qu'elle l'eût conçue en elle-même; mais comme elle m'aime en vérité, en vérité aussi elle fait

bénéficier le prochain de cet amour. Et il n'en peut être autrement, puisque l'amour que l'on a pour moi

et pour le prochain est une seule et même chose: autant l'âme m'aime, autant aime-t-elle son

prochain, car c'est de moi-même que vient l'amour qu'elle a pour lui.

Tel est le moyen que je vous ai imposé, pour que vous exerciez et expérimentiez la vertu qui est en

vous. Ne pouvant tirer moi-même profit de vos services, c'est en faveur du prochain que vous les

devez employer. Ce sera la preuve que vous me possédez dans vos âmes par la grâce, si vous le

faites bénéficier de nombreuses et saintes oraisons, avec un doux et amoureux désir de mon honneur

et du salut des âmes. L'âme amoureuse de ma Vérité ne cesse jamais de se rendre utile à tout le

monde, tant en général qu'en particulier, peu ou beaucoup, selon la disposition de celui qui reçoit et

selon l'ardent désir de celui qui donne, ainsi que je l'ai expliqué plus haut quand j'ai déclaré que la

peine toute seule, séparée du désir, était insuffisante à expie la faute.

Après que l'âme a éprouvé pour elle-même les bienheureux effets de cet amour d'union qui l'attache à

moi et par lequel elle s'aime elle-même en moi, elle étend son affection au salut du monde entier, en

subvenant à ses nécessités: après s'être fait du bien à elle-même à concevoir la vertu d'où elle a tiré

la vie de la grâce, elle applique désormais son zèle et son attention aux besoins du prochain en

particulier.

Et donc, après avoir témoigné à toute créature douée de raison l'affection de charité, comme il a été

dit, elle vient en aide à ceux qui sont près d'elle, suivant les grâces diverses que je lui ai départies

pour le service d'autrui. Celui-ci sert le prochain par la doctrine, c'est-à-dire par la parole, prodiguant

ses conseils sans regarder à ses [27] propres intérêts. Celui-là le soutient par l'exemple de sa vie, ce

que tous doivent faire, car chacun est tenu d'édifier le prochain par une vie simple et honnête. Telles

sont les vertus - et bien d'autres encore qui ne se peuvent raconter - qu'engendre l'amour du prochain.

Il est entre elle des différences, et je ne les donne pas toutes également à chacun. J'en donne une à

celui-ci, une autre à celui-là; mais il n'en est pas moins vrai que l'on ne saurait en avoir une sans

posséder toutes les autres, car toutes les vertus sont liées ensemble.

Il en est plusieurs que je distribue de telle manière, tantôt à l'un, tantôt à l'autre, qu'elles apparaissent

comme étant la vertu capitale en regard des autres. A l'un c'est la charité; à l'autre, la justice; à celuici,

l'humilité; à celui-là, une foi vive; à quelques-uns la prudence, ou la tempérance, ou la patience; à

certains, la force.

Ces vertus et bien d'autres je les dépose dans l'âme à des degrés divers chez beaucoup de créatures.

Bien que parmi ces vertus, il n'y en ait qu'une qui, par son objet, soit principale vis-à-vis des autres, il

arrive cependant que l'âme ait plus d'occasions dans la vie d'exercer l'une que l'autre, et celle qu'elle

développe ainsi, prend de ce chef une importance capitale. Il en résulte que cette vertu tire à soi

toutes les autres, lesquelles, ainsi qu'il a été dit, sont toutes liées ensemble par l'amour de charité.

Il en est ainsi de plusieurs dons et grâces de vertu, ou d'autres qualités spirituelles et temporelles [28].

Quant aux biens temporels, pour les choses nécessaires à la vie humaine, je les ai distribués avec la

plus grande inégalité, et je n'ai pas voulu que chacun possédât tout ce qui lui était nécessaire pour

que les hommes aient ainsi l'occasion, par nécessité, de pratiquer la charité les uns envers les autres.

Il était en mon pouvoir de doter les hommes de tout ce qui leur était nécessaire pour le corps et pour

l'âme; mais j'ai voulu qu'ils eussent besoin les uns des autres et qu'ils fussent mes ministres pour la

distribution des grâces et des libéralités qu'ils ont reçues de moi. Qu'il le veuille ou non, l'homme ne

peut ainsi échapper à cette nécessité de pratiquer l'acte de charité; il est vrai que, s'il n'est pas

accompli pour l'amour de moi, cet acte n'a plus aucune valeur surnaturelle.

Tu vois donc que c'est pour leur faire pratiquer la vertu de charité que je les ai faits mes ministres, que

je les ai placés en des états différents et des conditions inégales. C'est ce qui vous montre que s'il y a

dans ma maison beaucoup de demeures, je n'y veux cependant rien d'autre que l'amour du prochain,

et qui aime le prochain observe toute la loi. Ainsi peut se rendre utile, selon son état, celui qui engagé

dans les liens de cet amour [29].

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CHAPITRE VII

(8)

Comment les vertus s'éprouvent et se fortifient par leurs contraires.

Je t'ai montré comment l'homme se rend utile au prochain, et comment par ce service il manifeste

l'amour qu'il a pour moi. Je vais te dire maintenant que c'est par le prochain que l'homme expérimente

qu'il possède en soi-même la vertu de patience, à l'occasion de l'injure qu'il reçoit de lui. C'est

l'orgueilleux qui lui fait prendre conscience de sa propre humilité, comme l'incroyant, de sa foi, le

désespéré, de son espérance, l'injuste, de sa justice, le cruel, de sa miséricorde, l'irascible, de sa

mansuétude et bénignité. Toutes les vertus s'éprouvent et s'exercent par le prochain comme aussi

c'est par lui que les pervers font voir toute leur malice. L'humilité, note le bien, est éprouvée par

l'orgueil, parce que l'humilité triomphe de l'orgueil. Il n'est pas au pouvoir du superbe de causer du

dommage à celui qui est humble pas plus que l'infidélité du méchant qui ne m'aime pas, qui n'espère

pas en moi, ne se communique à celui qui m'est fidèle: elle n'entame pas la foi, ni l'espérance de celui

qui l'a conçue en soi, pour l'amour de moi; elle la fortifie même et l'éprouve par la dilection de l'amour

qu'il témoigne au [30] prochain. Quand il voit l'infidèle, sans espérance en moi, - car celui qui ne

m'aime pas ne peut avoir foi ni confiance en moi, il ne croit et n'espère qu'en sa propre sensualité qui

lui prend tout son amour - mon serviteur fidèle ne laisse pas cependant de l'aimer fidèlement et avec

l'espérance de chercher en moi son salut. Ainsi donc l'infidélité des uns et leur manque d'espérance

servent à manifester la foi du croyant.

En ces occasions et d'autres encore où la vertu de foi a besoin de s'affirmer, le croyant en fournit la

preuve pour lui-même et à l'égard du prochain. Non seulement la justice n'est pas amoindrie par les

injustices d'autrui, mais aussi les injustices reçues démontrent que le juste se maintient dans la justice

par la vertu de patience, de même que les emportements de la colère qui assaillent la bénignité et la

mansuétude manifestent pareillement que ces vertus sont accompagnées de la douce patience; à leur

tour l'envie, l'aversion, la haine mettent en évidence la dilection de la charité, le désir et la faim du

salut des âmes.

Non seulement la vertu s'affermit en ceux qui rendent le bien pour le mal, mais, je te le dis, souventes

fois l'épreuve fait d'eux des charbons ardents, tout brûlants du feu de la charité dont la flamme

consume la haine et les ressentiments jusque dans le coeur et l'esprit du méchant irrité, transformant

ainsi l'inimitié en bienveillance. Telle est l'efficacité de la charité et de la parfaite patience en celui qui

est en butte à la colère du méchant et [31] subit sans se plaindre ses assauts. Si tu considères la

vertu de force et de persévérance, elle se prouve par le long support des affronts et des médisances

des hommes, qui souvent, tantôt par la violence, tantôt par la flatterie cherchent à détourner de la voie

et de la doctrine de la Vérité.

Elle demeure inébranlable et résiste à toute adversité, si vraiment la vertu de force a été conçue

intérieurement; c'est alors qu'elle se prouve dans ses rapports avec le prochain, comme il a été dit. Si,

au moment où elle est aux prises avec les nombreuses contrariétés, elle ne faisait pas bonne

contenance, ce ne serait pas une vertu fondée sur la Vérité [32].

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CHAPITRE VIII

(9)

Comment l'on ne doit pas affectionner principalement les pénitences extérieures, mais la vertu,

et comment la discrétion est vivifiée par l'humilité et rend à chacun ce qui lui est dû.

Voilà les oeuvres saintes et douces que je demande à mes serviteurs, à savoir les vertus intérieures

de l'âme, éprouvées de la manière que je t'ai dite. Ce qu'il me faut, ce n'est pas seulement des

oeuvres corporelles, des actes extérieurs, des pénitences multiples et variées, qui ne sont que

l'instrument de la Vertu: car si ces actes extérieurs étaient séparés de la vertu, ils me seraient peu

agréables. Si, par exemple, l'âme accomplissait ces pénitences sans discernement, en s'attachant

principalement à la pénitence elle-même, il y aurait là un obstacle à sa perfection. C'est à l'amour

qu'elle doit s'affectionner, avec une sainte haine d'elle-même, accompagnée d'humilité vraie et de

parfaite patience, ainsi qu'aux autres vertus intérieures, avec faim et désir de mon honneur et du salut

des âmes. Ces vertus-là démontrent que la volonté sensuelle est morte ou meurt continuellement

sous les coups de l'amour vertueux. C'est avec cette discrétion qu'il faut pratiquer la pénitence [33],

aimer la vertu plus que la pénitence, considérer celle-ci seulement comme un moyen d'augmenter la

vertu, suivant qu'il en est besoin, et en tenant compte de ses forces. A faire fond sur la pénitence,

l'âme entraverait elle-même sa perfection, parce qu'elle ne se comporterait pas avec le discernement

que donne la connaissance de soi-même et de ma bonté; elle ne se conformerait pas à ma vérité, elle

agirait indiscrètement, en n'aimant pas ce que j'aime par-dessus tout, en ne haïssant pas ce que j'ai le

plus en aversion.

La discrétion n'est rien d'autre que la connaissance vraie que l'âme doit avoir de soi-même et de Moi.

C'est dans cette connaissance qu'elle prend racine. Elle est un rejeton greffé sur la charité et uni à

elle. Il est vrai que ce rejeton en produit plusieurs autres, comme un arbre qui a plusieurs rameaux.

Mais ce qui donne vie à l'arbre et aux rameaux c'est la racine, et cette racine doit être plantée dans la

terre de l'humilité, qui est la mère nourricière de la charité sur laquelle est greffé ce rejeton ou cette

arbre de la discrétion. La discrétion ne serait pas une vertu et ne produirait pas des fruits de vie, si elle

n'était plantée dans la vertu d'humilité, parce que l'humilité procède de la connaissance [34] que l'âme

a de soi-même. Et je t'ai déjà dit que la racine de la discrétion était une connaissance vraie de soi et

de ma bonté, qui porte l'âme naturellement à accorder à chacun ce qui lui est dû.

Et premièrement, elle m'attribue à moi ce qui m'est dû, en rendant honneur et gloire à mon nom, en

rapportant à moi les grâces et les dons qu'elle sait avoir reçus de moi: elle rend à elle-même ce qu'elle

a conscience d'avoir mérité, en reconnaissant qu'elle n'est pas par elle-même, et que son être elle ne

le tient que d'une grâce de moi. Tous les dons qu'elle possède en plus de l'être, c'est à moi

pareillement qu'elle les attribue et non à elle-même. Pour ce qui est d'elle, elle confesse s'être

montrée ingrate pour tant de bienfaits et n'avoir pas profité du temps et des grâces reçues: aussi

s'estime-t-elle digne des châtiments, et est-elle pour elle-même, à cause de ses fautes, un objet de

haine et de dégoût.

Voilà les effets de la discrétion fondée sur la connaissance de soi qui est l'humilité vraie. Sans cette

humilité, l'âme serait indiscrète. Et l'indiscrétion a sa source dans l'orgueil, comme la discrétion a la

sienne dans l'humilité. Aussi, sans discernement me déroberait-elle comme un larron l'honneur qui

m'appartient pour se l'attribuer à elle-même et s'en faire gloire; ce qui est bien à elle, elle me

l'imputerait, se lamentant et murmurant contre les mystérieux desseins que j'ai accomplis en elle et

dans mes autres créatures; elle se scandaliserait de tout, tant de moi que du prochain.

Bien différente est la conduite de ceux qui possèdent [35] la vertu de discrétion. Après avoir rendu ce

qu'ils doivent à moi et à eux-mêmes, comme je l'ai déjà dit, ils rendent ensuite au prochain ce qu'ils lui

doivent, principalement en lui donnant l'affection qui procède de la charité, et l'humble et continuelle

prière à laquelle tous sont tenus les uns envers les autres. Puis ils s'acquittent de leur dette envers lui

par leur doctrine, par l'exemple d'une vie honnête et sainte, par leurs conseils, par les secours dont il a

besoin pour faire son salut, comme je t'ai dit plus haut. Dans quelque état que l'homme soit placé, qu'il

soit prince, ou prélat, ou sujet, s'il possède cette vertu, tout ce qu'il fait à l'égard du prochain est fait

avec discrétion et dans un sentiment de charité, car ces vertus sont liées et comme fondues ensemble

et plantées dans la terre de l'humilité laquelle procède de la connaissance de soi-même [36].

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CHAPITRE IX

(10)

Allégorie qui montre comment la charité, l'humilité et la discrétion sont unies ensemble, et

comment l'âme doit se conformer à cette allégorie.

Sais-tu quel rapport ont entre elles ces trois vertus? Figure-toi un cercle placé sur la terre et au milieu

du cercle un arbre portant un rejeton qui lui est uni. L'arbre tire sa nourriture de la terre enfermée dans

la circonférence du cercle; car s'il était hors de terre, l'arbre périrait et ne donnerait aucun fruit jusqu'à

ce qu'il fût mis en terre. Maintenant représente-toi que l'âme est un arbre fait pour aimer et qui ne peut

vivre que d'amour. Si cette âme n'a pas l'amour divin de la parfaite charité, elle ne produit pas des

fruits de vie, mais de mort. Il est donc nécessaire que la racine de cet arbre, c'est-à-dire l'affection de

l'âme, se fixe et se nourrisse dans le cercle de la vraie connaissance de soi-même. La connaissance

de soi-même est conjointe à moi, qui n'ai ni commencement ni fin, comme le cercle qui est rond et

dans lequel tu as beau tourner et retourner, tu ne trouveras jamais où il commence et où il finit, et

cependant tu n'en es pas moins en lui. Cette connaissance de toi-même et de Moi est et se trouve sur

la terre de la véritable [37] humilité, laquelle est aussi grande que la largeur du cercle, c'est-à-dire que

la connaissance de soi-même pour autant, je le répète, qu'elle s'achève en moi. Sans cela cette

connaissance ne serait pas un cercle sans commencement ni fin: elle aurait un commencement, qui

est la connaissance de soi, mais elle se perdrait dans le vide, si elle ne se terminait à moi. L'arbre de

la Charité se nourrit donc dans l'humilité; cet arbre porte un rejeton latéral qui est la vraie discrétion.

La moëlle de cet arbre de la charité c'est la patience qui est le signe certain de ma présence dans une

âme et de l'union de cette âme avec moi.

Cet arbre, ainsi doucement planté, porte des fleurs embaumées de vertu, aux odeurs multiples et

variées. Il produit un fruit d'utilité pour le prochain, suivant le zèle que met celui-ci à recevoir le fruits

de mes serviteurs. Vers moi, il fait monter un parfum de gloire et de louange à mon nom; parce que

c'est moi qui le créai. C'est ainsi qu'il a sa fin, c'est-à-dire en Moi son Dieu qui suis la vie durable et qui

ne peut lui être enlevé, si ce n'est qu'elle le veuille. Tous les fruits quels qu'ils soient que produit cet

arbre, sont donc assaisonnés de la discrétion, puisqu'ils sont tous unis ensemble comme il a été dit cidessus

[38].

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CHAPITRE X

(11)

Comment la pénitence, et les autres exercices corporels doivent servir de moyens pour

parvenir à la vertu, mais ne doivent pas être aimés principalement.

De la lumière de la discrétion dans la pratique des diverses oeuvres extérieures.

Voilà quels sont les fruits et les oeuvres que je désire trouver dans l'âme, voilà qui prouve la vertu

dans les occasions où il est nécessaire de la pratiquer.

Je te l'ai dit déjà, si tu t'en souviens bien, il y a quelque temps, quand tu souhaitais de faire grande

pénitence pour moi. "Que pourrais-je faire, disais-tu, que pourrais-je endurer pour vous, ô Seigneur?" -

Et je te répondis dans ton esprit par ces simples mots: "Je suis celui qui me complais à peu de paroles

et à beaucoup d'oeuvres", pour bien faire entendre que celui qui se contente de crier vers moi à son

de voix: "Seigneur, je voudrais faire quelque chose pour vous", comme celui qui pour moi veut bien

mortifier son corps par de nombreuses pénitences mais sans renoncer à sa volonté propre, a tort de

croire qu'il m'est très agréable. Ce que je veux, ce sont les oeuvres multiples d'une souffrance virile,

effet de la patience et des autres vertus intérieures [39] à l'âme, qui toutes sont actives et opèrent de

dignes fruits de grâce. Toute oeuvre découlant d'un autre principe que celui-là, je l'estime simple

clameur verbale, parce qu'elle n'est rien qu'un chose finie. Et moi qui suis infini, je suis en quête

d'oeuvres infinies, c'est-à-dire d'un sentiment infini d'amour. Je demande donc que les oeuvres de la

pénitence et autres exercices corporels soient employés à titre de moyens, et qu'ils n'occupent pas

dans l'affection la place principale. Si c'est là ce qu'on aime par-dessus tout, l'on ne m'offre plus que

des oeuvres finies. Il en sera comme de la parole qui n'est plus rien dès qu'elle est sortie de la

bouche, si elle ne procède pas de l'affection intérieure de l'âme. C'est l'âme qui conçoit et engendre la

vertu dans la vérité, et c'est par cette vertu intérieure que l'oeuvre finie est unie au sentiment de la

charité. Dès lors elle aura mon agrément et mes complaisances; car elle n'est plus isolée, elle est

accompagnée de la discrétion qui fait que l'âme accomplit ces actes corporels comme moyens et non

comme but principal.

On ne doit donc pas mettre sa fin dans la pénitence ou tout autre acte extérieur, qui, je te l'ai déjà dit,

sont des oeuvres finies ,parce que réalisées dans un temps fini et parce que, parfois même, il est

sage que la créature les délaisse et qu'on lui fasse un devoir de ne plus s'y adonner. Tantôt l'âme les

abandonne à cause d'une nécessité qui survient et l'empêche d'achever l'acte commencé, tantôt elle y

renonce par obéissance sur l'ordre de son supérieur, et, [40] dès lors, en continuant à s'y livrer, non

seulement elle ne mériterait pas, mais elle pécherait: d'où il ressort que ce sont là des oeuvres finies.

Elles sont donc un moyen, non le principe. En s'y attachant comme au principal, l'âme se trouverait

vide, dès qu'elle serait dans la nécessité d'y renoncer pour quelque temps. C'est ce que démontre le

glorieux Paul, mon héraut, quand il dit dans une épître (Col 3,1-6 citation libre; Rm 6,9): Mortifiez le

corps et tuez la volonté propre, c'est-à-dire tenez le corps en bride en macérant la chair, quand elle

veut se révolter contre l'esprit; mais la volonté, il la faut faire mourir tout à fait, la renoncer et la

soumettre à ma volonté. C'est la vertu de discrétion qui tue ainsi votre volonté, en rendant à l'âme ce

qu'elle lui doit, ainsi que je l'ai dit, en lui inspirant cette haine et ce mépris du péché et de la sensualité,

que l'on acquiert par la connaissance de soi-même.

Voilà le glaive qui tue et met en pièces l'amour-propre fondé sur la volonté personnelle. Ceux qui en

agissent ainsi ne m'offrent pas seulement des paroles, mais beaucoup d'oeuvres dans lesquelles je

trouve mes délices. Voilà pourquoi j'ai dit que je demandais peu de paroles et beaucoup d'actes. En te

disant beaucoup, je n'en fixe pas le nombre, parce que le sentiment de l'âme fondé sur la charité qui

donne vie à toutes les vertus et bonnes oeuvres doit multiplier à l'infini. Je n'ai pas pour autant [41]

exclu les paroles, mais j'ai dit que je voulais peu de paroles, pour te faire comprendre que tout acte

extérieur était fini; c'est pour cela que je les ai traitées de peu; mais elles ne laissent pas que de me

plaire quand on y cherche un instrument, non le principe de la vertu.

Personne donc ne se doit laisser aller à juger que celui qui s'applique avec ardeur à mortifier son

corps par de grandes pénitences, est plus parfait que celui qui en fait moins; car, comme je l'ai dit, ce

n'est pas en cela que consiste la vertu ni le mérite. Bien mauvaise alors serait la condition de celui qui,

pour une cause légitime, ne pourrait accomplir ces oeuvres et ces actes de pénitence! Mais la vertu

est toute entière dans la charité, éclairée de la lumière de la vraie discrétion. Sans la charité, elle est

sans valeur. Cet amour, la discrétion me le donne sans fin et sans mesure, parce que je suis la

souveraine et éternelle Vérité. Elle n'impose donc ni loi ni bornes à l'amour dont elle m'aime, mais elle

le mesure à bon droit, suivant l'ordre de la charité, à l'égard du prochain. C'est un amour ordonné que

la lumière de la discrétion - laquelle, ai-je dit, procède de la charité - accorde au prochain. C'est dans

l'ordre de la charité de ne pas se faire tort à soi-même par le péché, pour rendre service au prochain.

Quand il suffirait d'un seul péché pour délivrer de l'enfer le monde entier, ou pour produire une action

de grande importance, ce ne serait pas d'une charité ordonnée avec discrétion de le commettre; une

semblable charité [42] serait même dépourvue de toute discrétion, car il n'est pas permis de se rendre

coupable de péché, même pour accomplir un grand acte de vertu, ou pour servir le prochain.

Voici l'odre qu'impose la sainte discrétion. L'âme dispose toutes ses puissances à me servir virilement

en toute générosité, et l'amour qu'elle a pour le prochain est tel qu'elle est prête à donner la vie du

corps pour le salut des âmes, et mille fois, s'il était possible. Il n'est point de peines et de tourments

qu'elle ne soit disposée à subir pour assurer à autrui la vie de la grâce; et tout aussi bien dépensera-telle

ses richesses matérielles pour l'utilité et le soulagement corporel du prochain. Tel est le grand

office de la discrétion qui procède de la charité.

Tu vois quelle règle elle trace et quel devoir elle impose, vis-à-vis de chacun, à l'âme qui veut

posséder la grâce. Il faut qu'elle m'aime, Moi, d'un amour infini et sans mesure, et elle doit aimer le

prochain avec mesure, avec une charité ordonnée, comme je t'ai dit, ne pas se faire mal à elle même

en péchant, pour rendre service à autrui. C'est ce dont vous avertit saint Paul quand il dit que la

charité doit se porter tout d'abord sur soi-même et commencer par soi. Agir autrement ne serait pas

rendre à autrui un service parfait. Car lorsque la perfection n'est pas dans l'âme, tout ce qu'elle peut

faire pour elle-même et pour autrui demeure imparfait. Et ne serait-ce point un désordre que, pour

sauver les créatures qui sont finies et qui [43] sont mon oeuvre, l'on m'offensât, Moi, le Bien infini?

Cette faute serait beaucoup plus grave et plus grande que l'effet qu'on attendrait d'elle. Donc jamais et

pour aucune raison, tu ne dois commettre le péché.

Elle sait bien cela, la vraie charité, qui porte en elle-même la lumière de la sainte discrétion. Elle est

cette lumière qui dissipe toutes les ténèbres, détruit l'ignorance, et pénètre toute vertu, tout instrument

et tout acte de vertu; elle est une prudence qui ne peut être mise en défaut; elle est une force que rien

ne peut vaincre; elle est une persévérance si grande, qu'elle dure jusqu'à la fin. Elle s'étend du ciel à

la terre; elle va de la connaissance qu'elle a de moi à la connaissance de soi-même, de l'amour qu'elle

a pour moi à l'amour du prochain. Par son humilité vraie, elle évite tous les pièges du monde, elle

échappe par sa prudence à toutes les séductions des créatures. De ses mains désarmées, je veux

dire par sa longue patience, elle met e fuite le démon, comme elle triomphe de la chair, par cette

douce et glorieuse lumière qui, lui en découvrant la fragilité, lui apprend en même temps à lui porter

toute la haine qu'elle lui doit, C'est ainsi qu'elle a terrassé le monde: elle l'a mis sous les pieds de son

amour, en le méprisant, en le tenant pour vil, en se riant de lui; elle en est devenu le maître et le

seigneur.

Aussi les hommes de ce monde ne peuvent-ils rien contre la vertu de l'âme. Toutes les persécutions

ne font qu'accroître et affermir la vertu, qui est d'abord [44] conçue par sentiment d'amour, comme il a

été dit, et puis se prouve par sa rencontre avec le prochain et devient féconde vis-à-vis de lui. Je t'ai

montré que si elle ne se manifeste pas, que si elle n'éclate pas devant les hommes aux temps de

l'épreuve, c'est qu'en vérité elle n'a pas été conçue au fond du coeur. Car il est impossible que la vertu

existe, qu'elle soit parfaite et qu'elle donne des fruits sans l'intermédiaire du prochain.

L'âme est comme une femme qui a conçu un fils dans son sein; si elle ne le met au monde, s'il

n'apparaît aux yeux, son époux ne peut dire qu'il a un fils. Et moi qui suis l'Époux de l'âme, si celle-ci

n'enfante pas ce fils qui est la vertu, dans la charité pour le prochain, en la manifestant suivant qu'il est

nécessaire, soit en général, soit en particulier, comme je t'ai dit, je te répète qu'en vérité elle n'a pas

conçu en elle la vertu. Je dis la même chose des vices qui tous se font jour par leur rencontre avec le

prochain [45].

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CHAPITRE XI

(12)

Rappel de quelques choses déjà dites, et comment Dieu promet la consolation à ses serviteurs

et la réforme de l'Église par le moyen de grandes souffrances.

Tu l'as donc vu, Moi, la Vérité, je t'ai exposé la vraie doctrine par laquelle tu peux acquérir et

conserver la grande perfection. Je t'ai expliqué pareillement de quelle manière l'on satisfait à la faute

et à la peine, pour soi et pour le prochain, en te disant que les souffrances endurées par les créatures

pendant quelles sont dans le corps mortel, ne sont pas suffisantes à elles seules pour satisfaire à la

faute et à la peine, si elles ne sont pas unies au sentiment de la charité et de la douleur de la faute

commise. Cette charité est acquise par la lumière de l'intelligence, par un coeur pur et généreux, qui

n'a d'autre objet que moi qui suis la Charité même. Je t'ai expliqué tout cela, quand tu me demandais

à souffrir.

Je te l'ai exposé, pour que toi et mes autres serviteurs sachiez en quelle mesure et de quelle [46]

manière vous me devez faire le sacrifice de vous-mêmes: sacrifice intérieur et extérieur tout à la fois,

unis ensemble, comme la coupe et l'eau que l'on offre au maître. L'on ne pourrait présenter l'eau sans

la coupe, et le maître ne saurait avoir pour agréable qu'on lui présentât la coupe sans l'eau. Ainsi,

vous dis-je, devez-vous m'offrir la coupe de vos nombreuses peines extérieures, de quelque manière

que je vous les envoie, sans choisir ni le temps, ni le lieu, ni la mesure qui vous conviennent, mais en

les acceptant comme je vous les donne. Cette coupe doit être pleine, et elle sera remplie, si vous

recevez toutes ces épreuves par sentiment d'amour, si vous supportez tous les défauts de votre

prochain, avec une véritable patience, accompagnée de la haine et détestation du péché. Ces peines

sont ainsi comme une coupe remplie de l'eau de ma grâce qui donne à l'âme la vie, et dès lors j'agrée

ce présent de mes chères épouses, c'est-à-dire de toute âme qui me sert bien: j'accueille leurs

angoisses, leurs désirs, leurs larmes, leurs humbles soupirs et leurs continuelles oraisons; toutes

choses qui sont un moyen d'obtenir que, par amour, j'apaise ma colère contre mes ennemis, et contre

les hommes d'iniquité, qui m'offensent si gravement.

Souffrez ainsi virilement, jusqu'à la mort: ce sera pour moi le signe que vous m'aimez. N'allez pas

regarder en arrière en tournant le dos à la charrue, par crainte des créatures ou des tribulations: c'est

dans les tribulations que vous devez vous réjouir. Le monde prend plaisir à vous faire [47] mille

injustices; ne vous attristez des injustices du monde que parce qu'elles sont des offenses qu'elle me

fait: car en m'offensant, elles vous offensent, et en vous offensant, elles m'offensent, Moi qui suis

devenu une même chose avec vous.

Tu le sais bien, Je vous ai donné mon image et ressemblance, mais vous avez perdu la grâce par le

péché. Pour vous rendre cette vie de la grâce, j'ai uni ma nature à vous, en la couvrant du voile de

votre humanité. Ainsi, à vous, mon image, j'ai emprunté votre ressemblance en prenant la forme

humaine. Je suis une seule chose avec vous, tant que l'âme ne se sépare pas de moi par le péché

mortel; car celui qui m'aime demeure en moi et moi en lui. Mais celui-là sera persécuté par le monde,

parce que le monde n'est pas en conformité avec moi. C'est pour cela qu'il a poursuivi mon Fils

unique jusqu'à la mort ignominieuse de la croix. Ainsi fait-il à vous-même: il vous persécute, et il vous

persécutera jusqu'à la mort, parce qu'il ne m'aime pas. Si le monde m'aimait, il vous aimerait aussi,

mais réjouissez-vous, car votre joie sera grande dans le ciel.

En vérité je te le dis, plus abondera la tribulation dans le corps mystique de l'Église plus il abondera

lui-même en douceur et en consolation. Elle sera, cette douceur, la réforme des saints et bons

pasteurs, lesquels sont des fleurs de gloire. Ce sont eux qui rendent gloire et honneur à mon nom et

font monter vers moi le parfum d'une vertu fondée dans la vérité. Ce sont mes ministres, ce sont [48]

les Pasteurs qui seront réformés. Mais le fruit de l'Église mon épouse n'a pas besoin de réforme: il

n'est ni corrompu, ni amoindri par les fautes des ministres. Réjouis-toi donc dans la douleur, avec le

père de ton âme et mes autres serviteurs, puisque je vous ai promis, moi la Vérité éternelle, de vous

donner la joie. Après que vous aurez souffert, je mêlerai la consolation à vos dures épreuves, par la

réformation de la sainte Église [49].

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CHAPITRE XII

(13)

Comment cette âme par la réponse divine sent, tout à la fois, croître et diminuer sa souffrance,

et comment elle prie Dieu pour la sainte Eglise et pour son peuple.

Alors cette âme tourmentée et brûlée par l'immense désir qu'elle avait formé au-dedans d'elle-même,

éprouvait un ineffable amour pour la grande bonté de Dieu; elle contemplait l'étendue de cette charité

qui, avec tant de douceur, avait daigné lui répondre et satisfaire à sa demande. N'avait-elle pas ouvert

une espérance à la douleur qu'elle avait conçue des offenses faites à Dieu, des maux de la sainte

Eglise en même temps que de sa propre misère que lui révélait la connaissance d'elle-même? Cette

espérance adoucissait une souffrance qui cependant ne faisait que s'accroître: car le Père éternel et

souverain, après lui avoir montré la voie de la perfection, lui découvrait encore son offense et la perte

des âmes, comme il sera expliqué plus au long.

Dans cette connaissance que l'âme prend d'elle-même, elle connaît mieux Dieu, par l'expérience de la

bonté de Dieu en elle, et dans ce doux miroir de Dieu, elle contemple tout à la fois sa dignité et sa

propre bassesse.

Sa dignité, elle la tient de la création. Elle se voit faite à l'image de Dieu, et recevant ce don [50] par

pure grâce, sans aucun mérite de sa part. Dans ce miroir de la bonté de Dieu, l'âme connaît aussi son

indignité à laquelle elle est arrivée par sa propre faute. De même qu'en se regardant dans un miroir

l'homme voit mieux les taches de son visage, ainsi quand l'âme, en possession de la vraie

connaissance d'elle-même, s'élève, par le désir, jusqu'à se regarder par l'oeil de l'intelligence dans le

doux miroir de Dieu, elle prend mieux conscience, par la pureté qu'elle découvre en lui, de la souillure

de sa propre face. Puis donc que la lumière et la connaissance s'étaient agrandies dans cette âme, de

la manière qui a été dite, du même coup elle avait senti croître en elle une douce amertume, une

amertume tempérée par l'espérance que lui avait donnée la Vérité première. Comme le feu augmente

quand on y jette du bois, ainsi grandissait l'ardeur de cette âme qu point qu'il n'était plus possible au

corps humain de la supporter sans que l'âme se détachât de lui. Si elle n'avait été encerclée de force,

par Celui qui est la force souveraine, elle n'aurait pu éviter de mourir.

Ainsi purifiée par le feu de la divine charité qu'elle a trouvée dans la connaissance d'elle-même et de

Dieu, son désir accru par l'espérance du salut du monde entier et de la réforme de la sainte Eglise,

l'âme se leva avec assurance devant le Père très grand, et après lui avoir montré la lèpre de la sainte

Eglise et la misère du monde, elle lui dit en se servant presque des mêmes paroles que Moïse:

"Mon Seigneur, abaissez les yeux de votre [51] miséricorde sur ce peuple qui est vôtre, et sur le corps

mystique de la sainte Eglise. A pardonner et à communiquer la lumière de la connaissance à tant de

créatures, qui ensuite chanteront vos louanges en voyant que c'est votre infinie bonté qui les aura

retirées des ténèbres du péché mortel et de l'éternelle damnation, vous serez plus glorifié que vous ne

pourriez l'être par moi, misérable qui vous ai tant offensé et qui suis l'occasion et l'instrument de tout

mal. Aussi, vous prié-je, divine et éternelle Charité, d'exercer sur moi votre vengeance et de faire

miséricorde à votre peuple. Je ne sortirai point de votre présence que je ne vous aie vu lui faire

miséricorde. Et que me servirait de voir que j'ai la vie, si votre peuple est dans la mort, si les ténèbres

enveloppent votre épouse, et cela principalement à cause de mes crimes, les miens et non ceux des

autres créatures. Je veux donc et je vous demande en grâce, que vous ayez pitié de votre peuple!

Faites-lui miséricorde, je vous en prie par cette charité incréée qui vous a porté vous-même à créer

l'homme à votre image et ressemblance quand vous avez dit:

Faisons l'homme à notre image et ressemblance.

-Et vous avez fait cela, vous, Trinité éternelle, en voulant que l'homme vous participât tout entier Vous,

haute et éternelle Trinité. Vous lui avez donné la mémoire pour qu'il reçût vos bienfaits et par elle il

participe à la puissance du Père. Vous lui avez donné l'intelligence pour qu'en la voyant il connût votre

bonté, et qu'il participât ainsi à la [52] sagesse de votre Fils unique. Enfin vous lui avez donné la

volonté pour qu'il pût aimer ce que l'intelligence voit et connaît de votre Vérité, et participer par là

même à l'amour de l'Esprit-Saint.

Quelle raison vous a fait constituer en si grande dignité? L'amour inestimable par lequel vous avez

regardé en vous-même votre créature, et vous êtes épris d'elle; car c'est par amour que vous l'avez

créée, c'est par amour que vous lui avez donné un être capable de goûter votre Bien éternel.

Je vois bien que le péché qu'il a commis a fait perdre à l'homme la dignité dans laquelle vous l'aviez

établi. Par sa révolte, il s'est mis en guerre contre votre clémence, il s'est fait votre ennemi. Mais, par

le même amour qui vous avait porté à le créer, vous avez voulu offrir un moyen de réconciliation à

l'âme entraînée dans la grande guerre, afin qu'après la grande guerre, fût faite la grande paix. C'est

alors que vous lui donnâtes le Verbe, votre Fils unique, qui fut le Médiateur entre vous et nous. Il fut

notre justice, parce qu'il se chargea de nos offenses et de nos injustices, et accomplit, ô Père éternel,

l'obéissance que vous lui aviez imposée, quand il revêtit notre humanité et prit ainsi notre image. O

abîme de charité! Quel coeur n'éclaterait à contempler la grandeur descendue à tant de bassesse,

jusqu'à notre humanité! Nous sommes votre image et vous êtes devenu notre image par l'union que

vous avez contractée avec l'homme en voilant la Divinité éternelle sous la nuée misérable de la chair

corrompue d'Adam. Quelle en fut la [53] raison? L'Amour. Ainsi Dieu s'est fait homme, l'homme est

devenu Dieu. C'est par cet amour ineffable que je vous presse, que je vous supplie de faire

miséricorde à vos créatures. [54]

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CHAPITRE XIII

(14)

Comment Dieu se plaint du peuple chrétien et en particulier de ses ministres. Quelques

réflexions sur le sacrement du Corps du Christ et sur le bienfait de l'Incarnation.

Alors Dieu tourna le regard de sa miséricorde vers cette âme. Se laissant vaincre par ses larmes et

lier par la chaîne de son saint désir, il se plaignait ainsi:

"Ma fille très douce, tes pleurs m'ont vaincu, parce qu'ils sont unis à ma charité et qu'ils sont versés

par l'amour que tu as pour moi; je suis enchaîné par les liens de vos désirs douloureux. Mais regarde

et vois comme mon épouse s'est souillé le visage, comme l'impureté et l'amour-propre ont fait d'elle

une lépreuse, comme elle est gonflée d'avarice et d'orgueil.

Le Corps universel, à savoir la Religion chrétienne, et même le corps mystique de la sainte Eglise,

c'est-à-dire mes ministres, s'engraissent de son péché [55].

Ce sont ceux-ci, mes ministres, qui se paissent et qui se tiennent aux mamelles. Ils n'ont pourtant pas

seulement à se paître eux-mêmes, mais à paître et à tenir aux mamelles le corps universel du peuple

chrétien, et tous ceux qui voudront sortir des ténèbres de l'infidélité, pour se rattacher comme

membres à mon Eglise.

Vois donc avec quelle ignorance, et quelles ténèbres, et quelle ingratitude, et par quelles mains

souillées, sont dispensés le lait et le sang glorieux de mon Epouse! Avec quelle présomption et quelle

irrévérence ils sont reçus! Ce qui donne la vie bien des fois, par leur faute, leur donne la mort; je veux

parler du précieux sang de mon Fils unique, lequel a détruit la mort, dissipé les ténèbres, répandu la

lumière de la vérité et confondu le mensonge. Ce sang généreux opère toujours pour le salut et la

perfection de l'homme qui se dispose à le recevoir.

Mais comme il donne la vie à l'âme et l'orne de toute grâce, avec plus ou moins d'abondance, suivant

les dispositions et les sentiments de celui qui le reçoit, aussi donne-t-il la mort à qui vit dans l'iniquité,

par le fait de celui qui le boit indignement dans les ténèbres du péché mortel. A celui-là il donne la

mort et non la vie, non par la faute du Sang, ni par la faute du ministre, alors qu'il serait lui-même en

état de péché. Car le péché du ministre ne corrompt ni ne souille le Sang, il ne diminue ni pas sa

grâce ni sa vertu, pas plus qu'il ne peut nuire à celui à qui le ministre donne le Sang [56]; mais celui-ci

se fait mal à soi-même en péchant à nouveau, et il encourt ainsi un châtiment, auquel il n'échappera

que par une véritable contrition et un sincère repentir de sa faute. Je dis donc que ce Sang nuit à celui

qui le reçoit indignement, non par la faute du Sang, ou par celle du ministre, comme il a été dit, mais à

cause de sa mauvaise disposition, par sa propre faute, qui si malheureusement a souillé son esprit et

son corps et a pour lui et pour le prochain des conséquences si cruelles.

Oui, le pécheur en a agi cruellement pour lui-même, en détruisant la grâce dans son âme, en foulant

aux pieds dans son coeur le fruit du Sang qui lui avait été donné dans le saint baptême, où par la

vertu de ce sang, il avait été purifié de la tache du péché originel qu'il avait contractée, quand il fut

conçu de son père et de sa mère. Toute la race humaine dans sa masse était corrompue par le péché

d'Adam, ce premier homme, et vous tous, vaisseaux tirés de cette masse, vous étiez corrompus et

incapables de posséder la vie éternelle. Voilà pourquoi je vous fis don de mon Verbe, mon Fils

unique. J'ai uni ma grandeur à la bassesse de vote humanité pour la rétablir dans la grâce qu'elle

avait perdue par le péché. Impassible, je ne pouvais pas endurer la peine et cependant la divine

Justice voulait que, pour la faute, il y eût un châtiment. D'autre part, l'homme ne pouvait suffire à cette

satisfaction, et quoiqu'il eût satisfait en quelque chose, il n'eût satisfait que pour soi-même et non pour

les autres créatures douées de raison. A vrai [57] dire, il ne pouvait satisfaire ni pour lui ni pour autrui,

parce que la faute avait été commise contre Moi qui suis la Bonté infinie. Voulant donc restaurer

l'homme qui était déchu et qui ne pouvait satisfaire lui-même pour les raisons que j'ai dites, et aussi à

cause de son infirmité, j'envoyai le Verbe, mon Fils, revêtu de cette même nature qui est la vôtre et

tirée de la masse corrompue d'Adam, afin qu'il subit la peine dans la nature même par laquelle

l'homme avait péché, en endurant le châtiment dans son corps jusqu'à la mort honteuse de la croix.

De la sorte, en même temps qu'à ma miséricorde divine, il donnait satisfaction à ma justice qui voulait

que fût expiée la faute de l'homme, pour le disposer à ce bien, pour lequel il avait été créé.

Ainsi la nature humaine unie à la nature divine fut capable de satisfaire pour toute la race humaine,

non pas, il est vrai, seulement par la peine qu'elle endura dans la nature finie, issue de la masse

d'Adam, mais par la vertu de la Divinité éternelle, nature divine infinie. A cause de l'union de ces deux

natures, je reçus et j'agréai le sacrifice du sang de mon Fils unique, pétri et comme mêlé avec la

nature divine par le feu de la divine charité qui fut le lien qui le tînt attaché et cloué à la croix. Voilà

comment la nature humaine fut capable de satisfaire à la faute, par la seule vertu de la nature divine.

C'est ainsi que fut effacée la souillure du péché d'Adam; mais une trace en demeura qui est

l'inclination au péché et la disposition à toutes les [58] infirmités corporelles, comme il reste une

cicatrice après que la plaie est guérie.

La faute d'Adam vous avait donc causé une blessure mortelle, mais le grand Mèdecin, mon Fils

unique est venu, et il a guéri le malade en buvant la blessure amère que l'homme ne pouvait boire,

parce qu'il était trop affaibli. Il a fait comme la nourrice qui prend la médecine à l'intention de l'enfant,

parce qu'elle est grande et forte, et que l'enfant n'en pourrait pas supporter l'amertume. Lui aussi fut

nourrice, en buvant avec la grandeur et la force de la Divinité unie à votre nature, l'amère médecine

de la mort cruelle de la croix, pour vous guérir et vous rendre la vie ,à vous, petits enfants tout

débilités par la faute.

Il ne demeure, ai-je dit, que la trace du péché originel que vous contractez du père et de la mère lors

de votre conception. Cette trace même est effacée, bine qu'incomplètement, par le saint baptême qui

est efficace pour donner la vie de la grâce, par le vertu de ce glorieux et précieux sang. Aussitôt donc

que l'âme a reçu le saint baptême, le péché originel est enlevé et la grâce lui est communiquée. Quant

à cette inclination au mal, qui est la cicatrice qui reste du péché originel, comme il a été dit, elle est

bien amoindrie, et il est au pouvoir de l'âme de la réfréner si elle le veut. L'âme est ainsi disposée à

recevoir et à accroître en soi la grâce, peu ou beaucoup, selon qu'il lui plaira de vouloir s'y préparer

elle-même, par le sentiment et le désir de m'aimer et de me servir [59].

Mais elle peut pareillement se disposer au mal comme au bien, nonobstant la grâce qu'elle a reçue

dans le saint baptême. Arrivée à l'âge de discrétion, elle peut par le libre arbitre se décider pour le

bien ou pour le mal, suivant qu'il plaît à sa volonté. Et si grande est la liberté de l'homme, si grande la

force qu'il a reçue par la vertu de ce glorieux sang, que ni démon ni créature ne le peuvent contraindre

au plus petit péché, à moins qu'il ne le veuille. Il a été arraché à la servitude, et la liberté lui a été

rendue, pour gouverner sa sensualité propre et obtenir la fin pour laquelle il a été créé.

O homme misérable, qui, comme l'animal, fais tes délices de la fange, sans reconnaître l'immense

bienfait que tu as reçu de moi! Pouvait-il en être accordé un plus grand à la malheureuse créature

pleine de tant d'ignorance [60] !

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CHAPITRE XIV

(15)

Comment la faute est plus gravement punie depuis la passion du Christ qu'elle ne l'était

auparavant, et comment Dieu promet de faire miséricorde au monde et à la sainte Église

moyennant la prière et la souffrance de ses serviteurs.

Je veux que tu le saches, ma fille, après avoir été régénérés dans le sang de mon Fils unique, et

après avoir reçu la grâce qui a restauré la race humaine, les hommes n'en méconnaissent pas moins

la faveur que je leur ai faite. Ils vont toujours de mal en pis, et de faute en faute, ils me poursuivent

sans cesse de leurs injures sans tenir aucun compte des dons que je leur ai faits et que je continue à

leur faire. Non seulement ils ne les considèrent pas comme une grâce, mais ils semblent y voir parfois

une injustice de ma part, ni plus ni moins, comme si je voulais autre chose que leur sanctification. Eh

bien! je te le dis, ils deviendront plus endurcis, et ils seront dignes d'un plus grand châtiment,

maintenant qu'ils ont reçu la rédemption du sang de mon Fils, qu'ils ne l'eussent été avant la

rédemption, alors que n'avait pas été effacée la souillure du péché d'Adam. Il est raisonnable que

celui qui a reçu davantage rende davantage, et que l'on soit plus obligé à celui dont on a plus reçu

[61].

L'homme avait déjà des obligations envers moi, pour l'être que je lui avais donné en le créant à mon

image et ressemblance; de ce chef, il était tenu de me rendre gloire, et cette gloire il me l'a dérobée

pour se l'attribuer à lui-même. Il en est venu à transgresser l'obéissance que je lui avais imposée, il

s'est fait mon ennemi. Et Moi, par mon humilité, j'ai détruit son orgueil, en abaissant la nature divine

pour prendre votre humanité; en vous retirant de la servitude du démon, je vous ai rendus libres.

Et j'ai fait plus que vous donner la liberté! Si tu regardes bien, tu verras que l'homme a été fait Dieu,

comme Dieu a été fait homme par l'union de la nature divine à la nature humaine. Les hommes ne me

doivent-ils rien pour avoir reçu ce trésor du Sang qui les a régénérés dans la grâce?

Tu vois donc combien plus grandes sont les obligations qu'ils ont envers moi, depuis la rédemption. Ils

sont donc tenus de me rendre louange et gloire, en suivant les traces du Verbe incarné, mon Fils

unique. Cependant ils n'acquittent pas cette dette d'amour envers moi et de dilection vis-à-vis du

prochain, avec une vraie et réelle vertu, comme je t'ai dit plus haut; et par cette négligence, parce

qu'ils me doivent beaucoup d'amour, ils tombent dans un plus grand péché. Aussi dois-je, par justice

divine, leur imposer un châtiment plus grave en leur infligeant l'éternelle damnation. Un faux chrétien

encourt une peine plus dure qu'un païen; par divine justice il est plus brûlé par le feu qui [62] ne

consume jamais, c'est-à-dire qu'il est plus torturé, et dans cette torture il se sent dévoré par le ver de

la conscience. Ce feu néanmoins ne consume pas, parce que les damnés, quel que soit le tourment

qu'ils endurent, ne perdent jamais leur être. Je te le dis, ils demandent la mort, mais ils ne peuvent

l'obtenir, parce qu'ils ne peuvent perdre l'être. Ils perdent bien l'être de la grâce par leur péché, mais

l'être naturel, jamais.

Le péché est donc plus puni depuis la Rédemption du Sang qu'il ne l'était auparavant, parce que les

hommes ont plus reçu. Il ne semble pas qu'ils s'en aperçoivent et qu'ils aient conscience de leurs

propres maux: ils se sont faits mes ennemis, à Moi qui les avais réconciliés par le Sang de mon Fils!

Mais il y a un remède pour apaiser ma colère, ce sont mes serviteurs, s'ils ont assez de zèle pour me

faire violence par leurs larmes et m'enchaîner dans les liens de leur désir. Tu vois dans quels liens tu

m'as enchaîné; mais ce lien c'est moi-même qui te l'ai donné parce que je voulais faire miséricorde au

monde. Oui, cette faim et ce désir de mon honneur et du salut des âmes, c'est moi qui les inspire à

mes serviteurs, pour que, vaincu par leurs larmes, j'en arrive à apaiser la fureur de ma justice divine.

Prends tes sueurs, prends tes larmes, puise-les à la source de ma divine charité, et avec elles en

union à mes autres serviteurs, lave la face de mon épouse. Je te promets que ce remède lui rendra sa

beauté. Ce n'est ni le glaive, ni la guerre, ni la violence qui lui rendrait sa beauté, mais la paix, [63] la

prière humble et assidue, les sueurs et les larmes répandues avec un désir ardent par mes serviteurs.

Ainsi tu réaliseras ton voeu de beaucoup souffrir; vous répandrez la lumière de votre patience sur les

ténèbres des hommes pervers de ce monde. Et soyez sans crainte, si le monde vous persécute, je

serai pour vous, et en aucune occasion ne vous manquera ma Providence [64].

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CHAPITRE XV

(16)

Comment cette âme, connaissant la divine bonté, ne se contentait pas de prier seulement pour

les chrétiens, mais priait de façon générale pour le monde entier.

Alors cette âme sentit sa connaissance s'agrandir; une immense allégresse l'envahit et la réconforta.

Elle était comme soulevée tant par l'espérance qu'elle avait conçue de la divine miséricorde que par

l'amour ineffable qu'elle goûtait, et elle se tenait debout devant la Majesté divine.

Elle voyait, cette âme, que par l'amour et par le désir qu'avait Dieu de faire à l'homme miséricorde,

malgré son inimitié, il avait lui-même donné à ses serviteurs le moyen et la manière de faire violence à

sa bonté et d'apaiser sa colère. Cette vue la remplissait de joie et lui ôtait toute crainte des

persécutions du monde, dans l'assurance que Dieu serait pour elle. Le feu du saint désir croissant

toujours, elle ne se tenait plus pour satisfaite de ce qu'elle avait obtenu de Dieu, mais avec une sainte

confiance elle implorait miséricorde pour le monde entier. Sans doute la seconde demande

concernant la réformation de la sainte Eglise contenait déjà le bien et l'utilité des chrétiens et des

infidèles; cependant, comme affamée, [65] elle étendait sa prière à tout l'univers, comme Dieu luimême

le lui inspirait en lui faisant crier: "Miséricorde, Dieu éternel, pour vos brebis, en bon pasteur

que vous êtes! Hâtez-vous de faire miséricorde au monde; tel qu'il est, il est clair qu'il n'en peut plus;

car évidemment il est privé de l'union de la charité avec vous et avec le prochain.

Les hommes ne s'aiment plus entre eux d'un amour fondé sur vous, Vérité éternelle! [66]

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2ème REPONSE

MISÉRICORDE AU MONDE

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1e LE DON DU VERBE INCARNÉ

CHAPITRE I

(17)

Comment Dieu se plaint de ses créatures raisonnables, principalement de l'amour-propre qui

règne en elles, en exhortant cette âme à la prière et aux larmes.

Alors Dieu, tout embrasé d'amour pour notre salut, essayait d'activer dans cette âme le feu de l'amour

et de la douleur. Il lui montrait à nouveau par quel grand amour il avait créé l'homme, et il lui disait: Ne

vois-tu donc pas que tous les hommes m'offensent! Et moi! avec quel gran amour ne les ai-je pas

enrichis de tant de dons, de dons infinis, que je leur ai faits par pure grâce, sans aucun mérite de leur

part! Or vois, ma fille, quelle gravité et quelle variété dans leurs péchés! Comme ils me blessent,

surtout par ce misérable et abominable amour-propre, cet amour d'eux-mêmes, source de tout mal!

C'est cet amour qui a empoisonné le monde entier! Car de même que mon amour contient en lui toute

vertu concernant le prochain, comme je te l'ai montré, ainsi [67] l'amour-propre sensitif, qui procède de

l'orgueil comme le mien procède de la charité, enferme en lui tout mal. Ce mal ils le commettent à

l'égard de la créature, séparés et retranchés qu'ils sont de la charité du prochain. Comme ils ne

m'aiment pas, ils n'aiment pas non plus le prochain, car ces deux amours sont unis l'un à l'autre

indissolublement.

C'est pourquoi je t'ai dit que tout le bien et tout le mal qui se fait, ne s'accomplit que par l'intervention

du prochain, comme je l'ai expliqué plus haut. J'ai donc bien le droit de me plaindre de l'homme, qui

de moi n'a reçu que du bien, et qui me paie de haine, en faisant tout le mal qu'il peut.

Aussi t'ai-je dit qu'il fallait les larmes de mes serviteurs pour apaiser ma colère. Préparez-vous donc,

vous mes serviteurs, et paraissez devant moi avec vos nombreuses prières, vos angoisses, vos

désirs, votre douleur de l'offense qui m'est faite et de la perte de ces pécheurs, pour adoucir les

rigueurs du jugement divin [68].

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CHAPITRE II

(18)

Comment nul ne peut échapper aux mains de Dieu, parce qu'il atteint tous les hommes ou par

sa miséricorde ou par sa justice.

Sache, ma fille, que nul ne peut s'échapper de mes mains: car Je suis celui qui suis et vous, vous

n'êtes pas par vous-mêmes: vous n'êtes qu'autant que vous êtes faits par Moi. Je suis le créateur de

toutes les choses qui participent de l'être, mais non du péché, qui n'est pas, et par conséquent, n'a

pas été fait par Moi. Et parce qu'il n'est pas en Moi, il n'est pas digne d'être aimé. La créature ne

m'offense que parce qu'elle aime ce qu'elle ne doit pas aimer, c'est-à-dire le péché, en me haïssant,

Moi qu'elle est obligée et tenue d'aimer, parce que je suis souverainement bon et que je lui ai donné

l'être avec un si ardent amour! Mais il est impossible aux hommes de sortir de moi: ou ils demeurent

en moi sous l'étreinte de ma justice qui punit leurs fautes, ou ils demeurent en moi, gardés par ma

miséricorde.

Ouvre donc l'oeil de l'intelligence et regarde main: tu verras que c'est la vérité que je te dis.

Alors, ouvrant l'oeil de l'esprit pour obéir au [69] Père très grand, dans cette main divine, elle voyait

enfermé l'univers tout entier.

Et Dieu disait: "Ma fille, vois maintenant, et sache que nul ne peut m'échapper". Tous ici sont tenus

par la justice ou par la miséricorde, parce qu'ils sont à Moi, créés par Moi, et je les aime ineffablement.

Aussi, nonobstant leur iniquité, je leur ferai miséricorde à cause de mes serviteurs et j'exaucerai la

demande que tu m'as présentée avec tant d'amour et de douleur [70].

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CHAPITRE III

(19)

Comment cette âme, de plus en plus embrasée d'amour, désirait la sueur de sang. Se

réprimandant elle-même, elle faisait à Dieu une prière particulière pour son père spirituel.

Alors cette âme, comme en ivresse et hors d'elle-même, dans l'ardeur de plus en plus grande de son

désir, se sentait tout à la fois bienheureuse et douloureuse. Bienheureuse elle était, par l'union qu'elle

avait eue en Dieu, goûtant sa joie et sa bonté, et comme toute immergée dans sa miséricorde. Et

douloureuse elle était aussi, en voyant offenser une si grande bonté, et elle rendait grâce à la divine

Majesté, comme si elle comprenait que Dieu lui eût manifesté les misères des créatures, pour la

contraindre à élever plus haut son zèle et à dilater son désir. Elle sentait son affection se renouveler

au sein de la Déité éternelle, et si vif devenait ce feu sacré de l'amour qu'elle désirait voir changer en

sueur de sang, la sueur d'eau qu'elle répandait sous la violence que l'âme faisait subir à son corps.

Car plus étroite était cette union que l'âme avait contractée avec Dieu que l'union qui existe entre

l'âme et le corps; aussi l'ardeur d'amour qu'éprouvait cette âme et la violence qu'elle lui faisait subir

mettait-elle le corps en sueur. Mais l'âme méprisait [71] cette sueur d'eau, à cause du grand désir

qu'elle avait de voir sortir de son corps cette sueur de sang. "O mon âme, se disait-elle à elle-même,

tout le temps de ta vie tu l'as perdu; c'est pour cela que tant de maux, tant de calamités se sont

abattus sur le monde et sur la sainte Église, en général et en particulier; voilà pourquoi je veux que tu

remédies à tant de misères par une sueur de sang."

Vraiment, cette âme avait bien retenu la doctrine que lui avait enseignée la Vérité, de toujours se

connaître soi-même et la bonté de Dieu à son égard, ainsi que le remède nécessaire pour porter

secours au monde entier en apaisant la colère de Dieu et la justice divine, c'est-à-dire les humbles,

continuelles et saintes prières.

Alors, éperonnée du saint désir, cette âme s'élevait beaucoup plus haut et ouvrant l'oeil de

l'intelligence, elle se contemplait dans la divine charité. Elle y voyait et goûtait combien nous sommes

obligés d'aimer et de chercher la gloire et l'honneur du nom de Dieu, par le salut des âmes. Elle voyait

que c'était à cela qu'étaient appelés les serviteurs de Dieu; à cela, qu'en particulier, la Vérité éternelle

appelait et élisait le Père de son âme. Ce Père, elle le portait toujours devant la divine Bonté, la priant

de répandre en lui une lumière de grâce, pour que vraiment il pût suivre cette Vérité [72].

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CHAPITRE IV

(20)

Comment, sans les tribulations supportées avec patience, il est impossible de plaire à Dieu, et

pourquoi Dieu l'exhorte ainsi que son Père, à les endurer avec une vraie patience.

Alors Dieu, répondant à la troisième demande inspirée par le désir du salut de son Père spirituel, lui

disait:"Ma fille, je veux que lui-même cherche à me plaire à moi, la Vérité, par la faim du salut des

âmes et son zèle à s'y dépenser. Mais cela, ni lui, ni toi, ni aucun autre ne le pouvez obtenir, sans de

nombreuses persécutions, dans la mesure où il me plaira de vous les ménager, comme je l'ai déjà dit

plus haut. Par conséquent, si vous souhaitez mon honneur dans la sainte Église, vous devez donc

avoir l'amour des souffrances et la volonté de les endurer avec une vraie patience. C'est à cela que je

connaîtrai que lui et toi et mes autres serviteurs vous cherchez vraiment mon honneur. C'est alors qu'il

sera mon fils très cher, et il reposera, lui et les autres, sur la poitrine de mon Fils unique, dont j'ai fait

un pont par lequel vous puissiez tous arriver à votre fin et recevoir le fruit de toutes les peines que

vous aurez souffertes pour l'amour de moi.

Portez-les donc courageusement [73].

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CHAPITRE V

(21)

Comment la route qui menait au ciel ayant été rompue par la désobéissance d'Adam, Dieu fit

de son Fils un pont par lequel on puisse passer.

Puisque je t'ai dit que du Verbe mon Fils unique, j'avais fait un pont, et c'est la vérité, je veux que vous

sachiez, mes enfants, que la route fut coupée par le péché et la désobéissance d'Adam, de telle sorte

que nul ne pouvait plus atteindre à la vie durable. Ainsi les hommes ne me rendaient plus par ce

moyen la gloire qu'ils me doivent, puisqu'ils ne participaient plus au bien pour lequel je les avais créés.

Dans ces conditions ma Vérité n'était pas accomplie. Ma Vérité est que j'ai créé l'homme à mon image

et ressemblance pour qu'il possède la vie impérissable, pour qu'il partage avec moi et goûte la

souveraine et éternelle douceur de ma Bonté. Mais, après que le péché eût fermé le ciel et les portes

de la Miséricorde, tout accès lui fut fermé de ce côté. La faute produisit les épines et les tribulations de

contrariétés multiples. La créature trouva en elle-même la rébellion, car aussitôt qu'elle se fut révoltée

contre moi, elle se rebella contre elle-même. Sans plus tarder, la chair se mit en guerre contre l'esprit,

et en perdant l'état [74] d'innocence, l'homme devint un animal immonde; il eut à lutter contre toutes

les choses créées qui lui auraient été soumises s'il fût demeuré dans l'état où je l'avais placé. En

l'abandonnant, il a transgressé mon commandement et mérité la mort éternelle, pour l'âme et pour le

corps.

Dès qu'il eut péché, il fut assailli par un torrent impétueux qui toujours vient le battre de ses eaux; il lui

fallut endurer peines et tourments: tourments du côté de lui-même, tourments du côté du démon,

tourments du côté du monde. Tous se noyaient dans ce torrent, et aucun, avec toutes ses justices

personnelles, ne pouvait arriver à la vie éternelle. C'est pourquoi, voulant porter remède à de si

grands maux, qui étaient vôtres, je vous ai donné mon Fils comme un pont, sur lequel vous puissiez

passer le fleuve sans vous noyer. Ce fleuve, c'est la mer pleine de tempêtes de cette vie ténébreuse.

Vois donc quelles obligations la créature a envers moi, et combien elle est ignorante, pour vouloir

encore se noyer et ne pas accepter le secours que je lui ai donné [75].

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CHAPITRE VI

(22)

Comment Dieu invite l'âme à contempler la grandeur de ce pont et comment il s'étend de la

terre au ciel.

Ouvre, ma fille, l'oeil de ton intelligence; tu découvriras les aveugles et les ignorants, et tu verras aussi

les imparfaits et les parfaits qui me suivent vraiment. Tu éprouveras ainsi de la douleur de la

damnation des ignorants et de l'allégresse pour la perfection de mes enfants bien-aimés.

Tu découvriras aussi comment se comportent ceux qui cheminent à ma lumière et ceux qui vont par

les ténèbres. Mais auparavant je veux que tu regardes le Pont, que je vous ai construit en mon Fils

unique, et que tu contemples sa grandeur qui va du ciel à la terre; puisque la grandeur de la Divinité

est unie à la terre de votre humanité. C'est pourquoi je te dis qu'il va du ciel à la terre, par l'union qu'il

a faite avec l'homme. Cela fut nécessaire pour refaire la voie qui était rompue, comme je t'ai dit, et

permettre de traverser l'amertume du monde, pour arriver à la vie.

En partant de la terre, on ne le pouvait établir d'une grandeur suffisante pour passer le fleuve et

rejoindre la vie éternelle, puisque la terre de la nature [76] humaine était incapable par elle seule de

satisfaire au péché et de détruire la tache du péché d'Adam qui a corrompu et infecté toute la race

humaine, comme je t'ai déjà dit. Il était donc nécessaire de la conjoindre à la grandeur de ma nature,

Déité éternelle, pour qu'elle pût satisfaire pour toute la race humaine: il fallait que la nature humaine

subît la peine et que la nature divine unie avec cette nature humaine acceptât le sacrifice que mon

Fils m'offrait à moi, pour détruire la mort et vous rendre la vie. Ainsi la Grandeur s'est abaissée jusqu'à

la terre de votre humanité: en s'unissent à elle, elle a édifié un pont et rétabli la route. Pourquoi cette

voie? Pour que, en vérité, l'homme vînt se réjouir avec la nature angélique. Mais, pour obtenir la vie, il

ne suffirait pas que mon Fils soit devenu le pont, si vous, vous ne passiez pas par ce pont [77].

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CHAPITRE VII

(23)

Comment nous sommes tous les ouvriers de Dieu dans la vigne de la Sainte Eglise; et

comment chacun possède une vigne à soi qui est lui-même, et comment tous doivent être unis

à la vraie vigne du Fils de Dieu.

Ici, la Vérité éternelle montrait à cette âme qu'elle nous avait créés sans nous, mais qu'elle ne nous

sauverait pas sans nous. Dieu veut que par notre libre arbitre et par notre volonté libre, nous

employions le temps qui nous est donné à l'exercice des vraies vertus. Et il ajoutait aussitôt: il faut que

tous vous passiez par ce pont, cherchant la gloire et l'honneur de mon nom dans le salut des âmes,

supportant comme expiation de nombreuses fatigues, et suivant les traces de ce doux verbe d'amour.

Pas d'autre moyen pour vous de venir à moi. Vous êtes mes ouvriers que j'ai mis à travailler dans la

vigne de la sainte Eglise. Vous travaillez dans le corps universel de la religion chrétienne, placés là

par moi, après vous avoir donné la lumière du saint baptême que vous avez reçu du corps mystique

de la sainte Eglise, par les mains de mes ministres, que j'ai envoyés pour travailler avec vous. Vous,

vous êtes dans le corps universel; eux, sont dans le corps mystique, employés à paître vos [78] âmes,

en vous distribuant le Sang par les sacrements que vous recevez d'eux, en arrachant les épines de

vos péchés mortels, et en semant en vous la grâce. Ils sont mes ouvriers dans la vigne de votre âme

unie à la vigne de la Sainte Eglise.

Toute créature douée de raison possède en elle-même une vigne, qui est la vigne de son âme. C'est

la volonté par le libre arbitre qui est l'ouvrier de cette vigne, durant le temps de la vie; passé ce temps,

il n'y peut plus faire aucun travail, ni bon ni mauvais, mais pendant la vie, elle peut cultiver sa vigne

dans laquelle je l'ai envoyée. Si grande est la force dont je l'ai revêtue pour cette culture de l'âme, que

ni le démon, ni une autre créature ne peuvent l'en dépouiller si elle ne le veut pas. C'est dans le

baptême, qu'elle a reçu cette force, et qu'en même temps lui fut donné le glaive de l'amour de la vertu

et de la haine du vice. C'est pour cet amour et cette haine, pour l'amour de vous et en haine du péché,

qu'est mort mon Fils unique, en répandant pour vous tout son sang. Et c'est cet amour et cette haine

que vous trouvez dans le saint baptême qui vous rend la vie par la vertu de son sang. Vous avez en

main l'arme que vous devez user en par votre libre arbitre pendant qu'il en est temps, pour arracher

les épines des péchés mortels et pour semer la vertu. sans cela, vous n'auriez point part au fruit du

Sang, que distribuent les ouvriers placés par moi dans la sainte Église, pour arracher le péché mortel

de la vigne de l'âme et lui donner la grâce, par les sacrements qui contiennent le Sang [79] et sont

administrés par l'Eglise. Il faut donc tout d'abord, vous purifier par la contrition du coeur et la

détestation du péché, et par l'amour de la vertu, avant de recevoir le prix du Sang. Vous ne le pourriez

recevoir si vous ne vous disposiez pas de votre côté à devenir de bons rameaux unis au cep de la

vigne, mon Fils unique qui a dit: "C'est moi qui suis la Vigne, mon Père est le vigneron, et vous êtes

les rameaux" (Jn 15,45).

Telle est la vérité. C'est bien moi qui suis le vigneron, puisque toute chose qui a l'être, est venue et

vient de Moi. Ma puissance est incompréhensible et par ma puissance et ma vertu je gouverne tout

l'univers, si bien que rien n'est fait ni ordonné en dehors de moi. Oui je suis le vigneron; c'est moi qui

ai planté la vraie vigne de mon Fils unique dans la terre de votre humanité, pour que vous les

rameaux, unis à cette vigne, vous portiez des fruits. Qui ne produira pas le fruit des oeuvres bonnes et

saintes sera retranché de la Vigne et se desséchera; car, séparé du cep, il perd la vie de la grâce et

est jeté au feu éternel, comme la branche qui ne porte pas de fruit est taillée et mise au feu parce

qu'elle n'est plus bonne à autre chose. Ainsi en va-t-il pour ceux-là. Coupés de la Vigne par leur

propre faute, s'ils demeurent dans le péché mortel, la divine Justice ne peut rien que les jeter au feu

qui brûle éternellement. Ils n'ont pas travaillé leur vigne; bien plus, ils l'ont détruite, et non seulement

la leur, mais encore celle d'autrui. Loin d'y cultiver quelque bonne plante de vertu, ils en ont arraché la

semence de grâce qu'ils avaient reçue par la lumière du saint baptême, en participant au sang de mon

Fils, qui fut le vin que produisit pour vous cette Vigne véritable. Cette semence ils l'ont arrachée pour

la jeter en pâture aux animaux, c'est-à-dire à leurs péchés aussi nombreux que variés. Ils l'ont foulée

aux pieds de leur affection déréglée, pour mon offense, pour leur malheur et celui du prochain.

Ce n'est pas ainsi que font mes serviteurs, et c'est comme eux que vous devez faire, en demeurant

unis à cette vigne et greffés sur elle. Dès lors vous produirez des fruits abondants, parce que vous

participerez à la sève du cep. En demeurant dans le Verbe mon Fils, vous demeurez en moi, parce

que je suis une même chose avec lui, et lui avec moi. En demeurant en lui, vous suivrez ses

enseignements; en suivant ses enseignements vous participerez de la substance de ce Verbe, c'està-

dire que vous participerez de ma Divinité éternelle, unie à l'humanité, et puiserez en elle un amour

divin où l'âme s'enivre. Voilà pourquoi je t'ai dit que vous participez à la substance de la Vigne [81].

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CHAPITRE VIII

(24)

De quelle manière Dieu façonne les rameaux unis au cep, et comment la vigne de chacun est si

étroitement unie à celle du prochain, que l'on ne peut cultiver ou ravager l'une sans l'autre.

Sais-tu comment j'en use avec mes serviteurs quand ils sont dociles à suivre les enseignements du

doux Verbe d'amour? Je les façonne, pour leur faire porter des fruits abondants et savoureux, et non

des fruits sauvages. De même que l'ouvrier dispose le bon rameau qu'il a laissé sur la vigne, pour qu'il

produise à souhait un vin généreux, ainsi fais-je, moi, le vrai vigneron. Mes serviteurs qui demeurent

en moi, je les façonne par beaucoup de tribulations pour qu'ils donnent plus de fruits et de meilleure

qualité, et prouvent par là même, la vertu qui est en eux; ceux qui sont stériles je les coupe et je les

mets au feu, comme il a été dit. Mes bons ouvriers sont ceux qui travaillent bien leur âme, y arrachant

tout amour-propre et retournant en moi la terre de leur affection. Ils nourrissent ainsi et développent la

semence de grâce qu'ils ont reçue au saint baptême.

En cultivant leur âme, ils cultivent aussi celle du [82] prochain. Ils ne peuvent cultiver l'une sans

l'autre: souviens-toi que tout mal et tout bien se fait par le moyen du prochain.. C'est ainsi que vous

êtes mes ouvriers, envoyés par moi le grand et éternel Ouvrier, qui vous ai entés sur la Vigne par

l'union que j'ai faite avec vous.

Dis-toi donc bien que chaque créature raisonnable a sa vigne immédiatement attenante à celle du

prochain. L'une et l'autre sont tellement conjointes, que nul ne peut se faire du bien ou se nuire à soimême

qu'en même temps il ne fasse du bien ou ne nuise au prochain. Tous ensemble vous ne formez

qu'une seule vigne universelle, qui est la société des chrétiens unie à la vigne du corps mystique de

l'Eglise dont vous tirez la vie. Dans cette vigne est planté un Cep, mon Fils unique, sur lequel vous

devez être greffés. Si vous n'êtes entés sur lui, vous êtes par là même en rébellion contre la sainte

Église, vous êtes comme des membres retranchés du corps et qui par le fait entrent en

décomposition. Il est vrai que, pendant que vous en avez le temps, vous pouvez vous débarrasser

d'abord de cette pourriture du péché par un vrai repentir et recourir à mes ministres qui sont mes

ouvriers et qui ont en dépôt les clefs du vin, c'est-à-dire du sang, sorti de cette vigne. Ce sang est si

efficace et si parfait qu'aucun défaut dans le ministre, ne peut altérer le fruit de ce sang. C'est la

charité qui relie les rameaux au cep par une véritable humilité, acquise dans une connaissance vraie

de soi-même et de Moi. Ainsi tu vois que je vous ai tous envoyés [83] comme ouvriers dans ma vigne.

Et je vous y invite de nouveau, car le monde devient de plus en plus mauvais: les épines s'y sont

multipliées au point qu'elles ont étouffé la semence et qu'il ne veut plus produire aucun fruit de grâce.

Je veux donc que vous soyez de vrais ouvriers qui s'emploient avec beaucoup de zèle à cultiver les

âmes dans le corps mystique de la sainte Eglise. Si je vous dis cela, c'est que je veux faire

miséricorde au monde pour lequel tu me pries tant [84] !

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CHAPITRE IX

(25)

Comment l'âme prie Dieu de lui montrer ceux qui passent sur le pont, et ceux qui n'y passent

pas.

Dans une angoisse d'amour, l'âme disait alors: O très douce et ineffable charité, qui ne s'enflammerait

à tant d'amour? Quel coeur se pourrait défendre de se consumer pour vous? O abîme de charité!

Vous êtes donc si éperdûment attaché à vos créatures qu'il semble que vous ne puissiez vivre sans

elles! Et pourtant vous êtes notre Dieu! Vous n'avez nul besoin de nous, notre bien n'ajoute rien à

votre grandeur, puisque vous êtes immuable! Notre mal ne saurait vous causer aucun dommage, à

vous qui êtes la souveraine et éternelle Bonté!

Qui vous entraîne donc à tant de miséricorde? L'amour! non l'obligation que vous avez envers nous,

non le besoin que vous avez de nous! C'est nous qui sommes vos obligés et vos débiteurs, et de

mauvais débiteurs. Oui, si je comprends bien, souveraine et éternelle Vérité c'est moi, le coupable, et

c'est vous qui êtes châtié pour moi. Je vois le Verbe, votre Fils, attaché et cloué à la croix; et de cette

croix, vous avez fait un pont, ainsi que vous me l'avez manifesté à moi, votre misérable servante! [85]

C'est ce qui brise mon coeur, qui cependant ne se peut briser par la faim et le désir qu'il a de vous.

Souvenez-vous, mon Seigneur, que vous vouliez me montrer quels sont ceux qui passent par ce pont

et quels sont ceux qui s'en écartent! S'il plaît à votre Bonté de me le découvrir, heureuse serai-je de le

voir et de l'entendre de vous. [86]

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CHAPITRE X

(26)

Comment ce pont béni a trois degrés qui représentent les trois états de l'âme. Comment ce

pont, tout en s'élevant en haut, n'est pas séparé de la terre. Comment doit s'entendre cette

parole du Christ: Quand j'aurai été élevé en haut, j'attirerai tout à moi.

Pour enflammer et vivifier davantage l'amour de cette âme pour le salut des hommes, le Dieu éternel

lui répondit alors et lui dit: "Avant de te faire ce que tu me demandes et que je désire te montrer, je

veux t'expliquer comment est construit ce pont.

Je t'ai déjà dit, ma fille, que du ciel il rejoint la terre, par l'union que j'ai faite avec l'homme que je tirai

du limon de la terre. Sache que ce pont, qui est mon Fils unique a trois degrés: deux furent faits sur le

bois de la très sainte Croix, et le troisième, quand il éprouva la grande amertume, alors qu'on lui

donna à boire du fiel et du vinaigre. Ces trois degrés te feront connaître trois états de l'âme, comme je

te l'exposerai.

Le premier degré ce sont ses pieds, qui signifient l'affection: car, comme les pieds portent le corps,

l'affection porte l'âme.

Les pieds constituent un gradin pour pouvoir arriver jusqu'au côté où t'est manifesté le secret du [87]

coeur. Ainsi en s'élevant sur les pieds de l'affection, l'âme commence à goûter l'amour du coeur, en

fixant le regard de l'intelligence sur le coeur ouvert de mon Fils, où l'on trouve le parfait et ineffable

amour. Je dis parfait, parce que ce n'est pas l'intérêt propre qui l'inspire. Quelle utilité personnelle

peut-il retirer de vous, lui qui est une même chose avec moi? Ainsi l'âme se remplit-elle d'amour en se

voyant tant aimée.

Le deuxième degré franchi, elle s'élève au troisième, c'est-à-dire à la bouche, où elle trouve la paix

après la grande guerre qu'avait déchaînée ses fautes.

Dans le premier degré, en dégageant ses pieds des attaches terrestres, elle se dépouille du vice;

dans le second, elle s'emplit d'amour et de vertu; dans le troisième elle goûte la paix.

Ainsi le pont a trois gradins, et il faut passer par les deux premiers pour arriver au dernier. Il est dressé

en hauteur de sorte que le courant du fleuve ne l'atteint pas, parce que le poison du péché ne l'infecta

jamais.

Ce Pont dressé en hauteur ne laisse pas pourtant de toucher à la terre. Sais-tu quand il a été ainsi

élevé? Quand on le dressa sur le bois de la très sainte Croix, sans que la Divinité fût séparée de votre

humanité, qui est comme la vallée terrestre. Voilà pourquoi je t'ai dit qu'en s'élevant en hauteur, il

n'était cependant pas séparé de la terre, parce que les deux natures demeurent unies et liées l'une à

l'autre. Personne ne pouvait passer sur ce pont avant [88] qu'il ne fût dressé en haut. C'est pour cela

qu'il a dit: "C'est quand j'aurai été élevé de terre que je tirerai tout à moi."

Ma Bonté voyant donc que vous ne pouviez être attiré d'une autre manière, je l'envoyai pour qu'il fût

élevé sur le bois de la Croix. J'en ai fait une enclume sur laquelle l'on forgerait le fils de la race

humaine, pour le délivrer de la mort et restaurer en lui la vie de la grâce. Voilà comment il a tiré tout à

lui, en démontrant l'amour ineffable que j'ai pour vous; car le coeur de l'homme est toujours attiré par

l'amour. Pouvait-il vous donner une plus grande preuve d'amour que de donner sa vie pour vous?

L'homme ne peut donc faire autrement que de se laisser attirer par l'amour, s'il n'est pas assez

aveugle pour résister à cet attrait. Voilà pourquoi mon Fils a dit que, lorsqu'il serait élevé en haut, il

attirerait tout à lui.

Or telle est bien la vérité.

Il y a deux manières de comprendre cet attrait. La première est que le coeur de l'homme, emporté par

un sentiment d'amour, se rend à lui avec toutes les puissances de l'âme, mémoire, intelligence et

volonté. Une fois ces trois puissances accordées et comme assemblées en mon nom, toutes les

autres opérations que l'homme produit, extérieures ou intérieures, sont attirées sympathiquement vers

moi, et sont unies en moi par le sentiment de l'amour, et l'homme monte ainsi vers les hauteurs, en

suivant l'amour crucifié. Ma Vérité a donc dit vrai quand elle a dit: Quand je serai [89] élevé en haut,

j'attirerai tout à moi; car, après avoir pris le coeur et les puissances de l'âme, il tire à soi par là même

toutes ses opérations.

L'autre façon de l'entendre est que, toute chose ayant été créée pour l'usage de l'homme, tout par

conséquent a été fait pour servir et subvenir aux besoins des créatures raisonnables. La créature

douée de raison, elle, n'a pas été créée pour ces choses, mais pour Moi, pour me servir avec tout son

coeur et toute son affection. Tu vois bien que si l'homme est attiré vers mon Fils, tout est par là même

attiré vers Lui, puisque tout le reste a été fait pour l'homme.

Il fallait donc que le pont fût élevé en haut et qu'il eût des degrés, pour qu'on y pût monter avec plus

de facilité[90].

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CHAPITRE XI

(27)

Comment ce pont est construit en pierres, qui signifient les vertus: sur le pont se trouve une

hôtellerie, où l'on donne la nourriture aux voyageurs. Qui passe sur le pont va à la vie, qui

s'engage dessous va à la perdition et à la mort.

Ce pont est construit en pierres, afin que la pluie, qui peut survenir, n'arrête point les passagers. Saistu

quelles sont ces pierres? Ce sont les pierres des vraies et solides vertus. Ces pierres n'étaient pas

entrées en construction avant la passion de mon Fils: aussi, nul ne pouvait-il parvenir à sa fin, quelque

fidélité qu'il mît par ailleurs à suivre la voie de la vertu, parce que le ciel n'avait pas été ouvert avec la

clef du sang.

La pluie de la justice interceptait le passage.

Mais après que les pierres furent taillées et posées sur le corps du Verbe, mon doux Fils, qui, comme

je t'ai dit, est le pont, pour les lier entre elles, il détrempa la chaux avec son sang. Oui, le sang est

mélangé avec la chaux de la Divinité, avec la force et le feu de la charité. Par ma puissance, ces

pierres des vertus entrèrent dans une construction qui repose sur lui-même; car il n'est aucune vertu

qui n'ait son fondement en lui; toutes sont éprouvées en lui, et toutes ont vie par lui. Aussi bien,[91]

nul ne peut avoir de vertu ne communiquant la vie de la grâce, sinon par lui, en suivant ses traces et

sa doctrine. C'est lui qui a édifié les vertus, qui les a posées comme des pierres vivantes et cimentées

par son sang, afin que tout fidèle pût passer à l'aise, sans aucune crainte servile d'être arrêté par la

pluie de la justice divine, couvert qu'il est par la miséricorde, cette miséricorde descendue du ciel, par

l'Incarnation de mon Fils. Et comment ouvre-t-on le ciel? Avec la clef de son sang.

Ainsi, tu vois comment le pont est construit, et abrité par la miséricorde. Sur ce pont, se trouve

l'hôtellerie, dans le jardin de la sainte Eglise, qui possède et distribue le Pain de vie et donne à boire le

Sang, afin que les passagers qui sont mes créatures, ne tombent pas de fatigue au cours de leur

voyage. C'est dans cette pensée que ma charité a ordonné que l'on vous distribuât le sang et le corps

de mon Fils unique, vrai Dieu et vrai homme.

Le pont traversé l'on arrive à la Porte qui le termine et fais corps avec lui, et c'est par cette porte que

tous doivent entrer. N'a-t-il pas dit:"Je suis la Voie, la Vérité et la Vie; qui passe par moi ne chemine

pas dans les ténèbres mais à la lumière"(Jn 14,6.8,12). Et dans un autre endroit, ma Vérité dit encore

que nul ne peut venir à Moi sinon par Lui. Et il en est vraiment ainsi. S'il t'en souvient bien, c'est cela

même que je t'ai dit et exposé quand j'ai voulu [92] t'indiquer la voie. Donc s'il dit qu'il est la Voie, c'est

la vérité même, et je t'ai déjà montré que cette voie est en forme de pont. Il a dit aussi qu'il est la

Vérité: quoi de plus réel, puisqu'il ne fait qu'un avec Moi qui suis la Vérité? Qui le suit, marche donc

dans le chemin de la vérité et de la vie. Qui suit cette Vérité reçoit la vie de la grâce et ne peut périr de

faim: car la Vérité de- vient sa nourriture. Il ne peut non plus tomber dans les ténèbres, parce qu'il est

la lumière, pure de tout mensonge. Bien plus, c'est lui qui par la vérité a confondu et détruit le

mensonge par lequel le démon séduisit Eve. C'est par ce mensonge que la voie du ciel avait été

coupée; mais cette voie, la Vérité l'a rétablie et cimentée par le Sang. Ceux qui marchent en cette

voie, sont donc les fils de la Vérité, car ils suivent la Vérité, ils passent par la porte de la Vérité, et ils

se trouvent enfin unis en moi avec celui qui est la voie et qui est la porte, mon Fils, Vérité éternelle,

Océan de Paix?

Celui qui s'écarte de cette voie prend en dessous, par le fleuve. Cette route n'est pas faite avec des

pierres, mais avec de l'eau, et comme l'eau n'a pas de consistance, personne ne peut s'y engager

sans se noyer. Cette eau qui se dérobe, ce sont les plaisirs et les honneurs du monde. Ceux qui n'ont

pas fondé leur amour sur la pierre, mais l'ont placé dans les choses créées, par une attache

désordonnée, les aimant et les possédant en dehors de moi, les créatures sont, pour eux, l'eau qui

s'écoule continuellement. [93]

Et l'homme aussi s'écoule comme le fleuve. Il lui semble que ce soit les choses qu'il aime qui fuient, et

cependant c'est lui encore qui incessamment est emporté vers le terme de la mort. Il voudrait bien

s'arrêter, fixer sa vie et les choses qu'il aime pour les empêcher de couler! Vains efforts! Ou la mort

arrive qui l'enlève à ce qu'il aime, ou ma Providence intervient qui le dépouille, avant le terme, des

choses créées. Ceux qui en agissent ainsi suivent le mensonge, ils marchent dans la voie du

mensonge, ils sont les fils du démon qui est le père du mensonge, et parce qu'ils passent par la porte

du mensonge ils reçoivent l'éternelle damnation.

Tu vois donc que je t'ai montré la vérité et le mensonge, je veux dire, ma voie qui est vérité, et celle du

démon qui est mensonge. [94]

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CHAPITRE XII

(28)

Comment ce n'est pas sans peine que l'on suit l'une ou l'autre de ces deux voies, celle du pont

ou celle du fleuve; et du bonheur que l'âme éprouve à passer par le pont.

Tels sont les deux chemins que l'on peut suivre; et dans chacun d'eux le passage est pénible. Quelle

n'est donc pas l'ignorance et l'aveuglement de l'homme! Il persiste à vouloir s'engager dans le chemin

de l'eau, alors qu'il trouve devant lui une voie toute prête, qui procure tant de joie à ceux qui la suivent,

que toute amertume leur est douce, que tout fardeau leur devient léger.

Bien qu'il soit dans les ténèbres du corps, il y rencontre la lumière, et quoique mortel, il y trouve la vie

immortelle, en y goûtant par sentiment d'amour la lumière de l'éternelle Vérité, qui promet de donner

le repos à qui se dépense pour Moi. Car je ne suis pas oublieux, Moi! Je connais ceux qui me servent,

je suis juste et je rends à chacun suivant ses mérites: toute bonne action est récompensée, toute faute

est punie. La joie que ressent celui qui marche dans cette voie, nulle langue ne la peut dire, aucune

oreille ne la peut entendre, il n'est point d'oeil qui la puisse voir. Il goûte dès cette vie, et possède déjà

le bien qui lui [95] est préparé dans la vie durable. Bien fou donc celui qui méprise un si grand bien, et

préfère se procurer en cette vie un avant-goût de l'enfer, en passant par la voie d'en dessous, où l'on

rencontre bien des peines, sans aucune consolation, et sans aucun bien. Car, par leur péché, ils se

privent de Moi qui suis le Bien Souverain et éternel.

Tu as donc raison de gémir, et je veux que toi et mes autres serviteurs soyez en continuelle douleur

de l'offense qui m'est faite et preniez en pitié l'ignorance et le malheur de ceux qui m'outragent avec

tant d'inconscience. Tu as vu désormais, tu as appris comment est fait ce pont, et que ce pont est

vraiment, comme je te l'ai expliqué, la grandeur avec la bassesse [96].

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CHAPITRE XIII

(29)

Comment ce pont, en s'élevant jusqu'au ciel, le jour de l'Ascension, n'a pas cependant quitté la

terre.

Lorsque mon Fils unique retourna vers moi, quarante jours après la résurrection, ce pont s'éleva de

terre, c'est-à-dire de la société des hommes, et monta au ciel par la vertu de ma nature divine pour

s'asseoir à ma droite, à moi, son Père éternel. C'est ce que l'ange, le jour de l'Ascension, dit aux

disciples, qui étaient comme morts parce que leurs coeurs avaient quitté la terre pour suivre au ciel la

Sagesse de mon Fils:"Ne demeurez plus là, leur dit-il, puisqu'il est assis désormais à la droite du

Père" (Act 1,11).

Une fois qu'il se fut élevé au ciel et qu'il fut retourné à moi son Père, j'envoyai le Maître, c'est-à-dire

l'Esprit-Saint, qui vint avec ma Puissance, avec la Sagesse de mon Fils, et avec sa Clémence

d'Esprit-Saint. Il ne fait qu'un avec moi le Père et avec mon Fils. Il affermit la voie de la doctrine que

ma Vérité laissa dans le monde.

Ainsi, en dérobant aux hommes sa présence, mon [97] Fils leur laissa la doctrine, avec les vertus,

pierres vivantes fondées sur cette doctrine, qui est la voie que vous a faite ce doux et glorieux Pont. Il

s'employa d'abord, et par ses propres oeuvres, à vous tracer la voie, en vous donnant la doctrine, par

ses exemples plus que par ses paroles. Il agit avant de parler. La clémence de l'Esprit-Saint confirma

cet enseignement en fortifiant l'âme des disciples pour leur faire confesser la Vérité et annoncer cette

Voie qui est la doctrine du Christ crucifié. Par eux il convainquit le monde d'injustices et de faux

jugements que je t'exposerai dans la suite, plus longuement.

Ce que je viens de te dire est pour dissiper toute ténèbre qui pourrait obscurcir la pensée de ceux qui

m'écoutent. Ils pourraient dire: Avec ce corps du Christ il a bien été établi un pont par l'union de la

nature divine avec la nature humaine; nous le voyons, et c'est bien vrai. Mais ce pont nous a été

enlevé, en remontant au ciel. Il était bien une voie, il nous enseignait la vérité par son exemple et par

ses oeuvres: mais désormais que nous reste-t-il? Où trouver la voie?

Je te le dis, ou plutôt, je le dirai pour tous ceux qui sont tombés dans cette ignorance. La Voie, c'est sa

doctrine elle-même, attestée par les Apôtres, affirmée dans le sang des martyrs, éclairée par la

lumière des Docteurs, professée par les Confesseurs, et écrite avec amour par les Evangélistes. Tous

concordent en un même témoignage pour confesser la Vérité dans le corps mystique de la sainte

Eglise. [98] Ils sont comme le flambeau placé sur le chandelier pour montrer la voie de la vérité qui

mène à la vie dans la lumière parfaite, comme je t'ai dit. Aussi peuvent-ils t'assurer, pour l'avoir

éprouvé en eux-mêmes, que chaque homme a la lumière nécessaire pour connaître la vérité, s'il le

veut bien, c'est-à-dire s'il ne veut pas éteindre la lumière de la raison, par un amour égoïste et

désordonné. Oui, telle est bien la vérité! Sa doctrine est vraie; elle vous demeure comme une nacelle,

pour transporter l'âme au-delà de la mer orageuse et la conduire au port du salut.

Ainsi tout d'abord, je vous ai fait un pont visible qui est mon Fils, quand je l'envoyai vivre parmi les

hommes. Puis, quand ce pont visible s'est levé vers le ciel, il est resté parmi vous le pont et le chemin

de la doctrine unie pour toujours, comme il a été dit, avec ma Puissance, avec la Sagesse de mon Fils

et avec la Clémence de l'Esprit-Saint. Cette Puissance communique la vertu d'agir à qui suit cette

voie, la Sagesse lui donne la lumière pour lui faire connaître la vérité, et l'Esprit-Saint lui octroie

l'amour qui consumme et détruit tout amour sensuel, pour ne laisser dans l'âme que l'amour des

vertus.

Ainsi, de toute manière, par sa présence visible ou par sa doctrine, il est la Voie, la Vérité et la Vie, et

cette voie est le pont qui conduit dans les hauteurs du ciel. C'est ce qu'il a voulu faire entendre quand

il a dit:"Je suis venu de mon Père et je retourne à mon Père et je reviendrai vers vous" (Jn

16,28), [99] c'est-à-dire mon Père m'a envoyé vers vous et m'a fait votre pont pour que vous puissiez

franchir le fleuve et atteindre la vie. Puis il ajoute je reviendrai vers vous, je ne vous laisserai pas

orphelins, je vous enverrai le Paraclet, comme pour dire, je vous enverrai ma Vérité. Je m'en irai à

mon Père et je reviendrai, qu'est-ce à dire, sinon que la venue de l'Esprit-Saint qui est appelé

Paraclet, vous montrera plus clairement et vous confirmera que je suis la Voie de la Vérité, par la

doctrine que je vous ai donnée. Il a dit qu'il reviendrait et il est revenu en effet, puisque l'Esprit-Saint

ne vient pas seul, mais il vient avec ma Puissance à moi le Père, avec la Sagesse du Fils et avec la

clémence de l'Esprit-Saint lui-même. Tu vois donc bien qu'il est revenu, non en présence visible, mais

par sa vertu, comme je t'ai dit, en affermissant le chemin de la doctrine. Cette route ne peut être

endommagée, ni fermée à celui qui la veut suivre; elle est solide, elle est indestructible, car elle

procède de moi l'Immuable. Votre devoir est donc de marcher courageusement dans cette voie, sans

la moindre hésitation, éclairés que vous êtes, par la lumière de la foi que vous avez revêtue dans le

saint baptême.

Je t'ai donc fait voir, en pleine évidence, quel est ce pont visible et quelle est la doctrine qui ne fait

qu'une même chose avec lui. J'ai expliqué pareillement à ceux qui l'ignorent, que c'est lui qui a montré

cette voie, qui est la vérité même. Je leur ai fait connaître ceux qui l'enseignent; ce sont, ai-je dit, les

Apôtres, les Evangélistes, les Martyrs, [100] les Confesseurs et les saints Docteurs établis au dedans

de la sainte Eglise comme un flambeau. J'ai expliqué comment, en retournant à moi, il est revenu vers

vous, non par sa présence visible, mais par sa vertu, quand l'Esprit-Saint est descendu sur les

disciples. Il ne reviendra plus en présence visible, sinon au jour du jugement, quand il viendra avec

ma majesté et en puissance divine, pour juger le monde, rendre le bien aux bons, récompenser de

leurs fatigues l'âme et le corps tout ensemble, et rendre le mal de la peine éternelle à ceux qui auront

vécu ici bas dans l'iniquité.

Je veux maintenant te faire connaître ce que Moi Vérité, je t'ai promis, en t'expliquant quels sont ceux

qui marchent imparfaitement dans cette voie, quels sont ceux qui y progressent parfaitement, et quels

sont ceux qui y atteignent à la grande perfection. Je te dirai aussi comment cheminent les méchants,

qui par leur iniquité se noient dans le fleuve et n'obtiennent ainsi que supplices et tourments.

Je vous en conjure, mes fils très chers, suivez le chemin du pont; ne prenez pas par en dessous, ce

n'est pas là la voie de la vérité; c'est celle du mensonge, où passent les pécheurs pervers dont je te

parlerai. Ce sont ces pécheurs pour lesquels je vous demande de me prier, pour lesquels je réclame

vos larmes et vos sueurs, afin que de moi ils reçoivent miséricorde [101].

_______________________________

CHAPITRE XIV

(30)

Comment cette âme, en admiration de la miséricorde de Dieu, raconte plusieurs grâces et

bienfaits accordés à la race humaine.

Alors, cette âme, comme enivrée, ne se pouvait plus contenir et, debout en la présence de Dieu, elle

disait: O éternelle miséricorde, qui couvrez les fautes de vos créatures! Je ne m'étonne donc plus que

vous disiez de ceux qui sortent du péché mortel pour faire retour à vous: Moi, je ne me souviens plus

que vous m'ayez jamais offensé! O Miséricorde ineffable, non je ne m'étonne plus que vous disiez

cela à ceux qui sortent du péché, quand je vous entends dire de ceux qui vous persécutent: Je veux

que vous me priez pour eux afin que je leur fasse miséricorde. O miséricorde qui procède de votre

Divinité, Père éternel, et qui gouverne par votre puissance le monde tout entier! C'est par votre

miséricorde que nous avons été créés; par votre miséricorde que nous avons été recréés, dans le

sang de votre Fils; c'est votre miséricorde qui nous conserve; c'est votre miséricorde qui a mis votre

Fils en agonie et l'a abandonné sur le bois de la croix, dans cette lutte de la mort contre la [102] vie et

de la vie contre la mort! C'est alors que la Vie a vaincu la mort du péché et que la mort du péché a

arraché la vie corporelle à l'Agneau sans tache. Qui resta vaincu? La mort! Quelle en fut la cause? La

miséricorde! Votre miséricorde donne la vie, et elle donne la lumière qui nous fait connaître votre

clémence pour toute créature, pour les justes et pour les pécheurs.

Au plus haut des cieux, votre miséricorde éclate dans vos saints. Si je regarde la terre, votre

miséricorde y abonde. Dans les ténèbres de l'enfer, votre miséricorde luit encore, en n'infligeant pas

aux damnés un supplice aussi grand que leurs fautes. Votre miséricorde fait plus douce votre justice!

C'est par miséricorde que vous nous avez lavés dans le sang, par miséricorde que vous avez voulu

converser avec vos créatures.

O Fou d'amour! Ce n'était donc pas assez de vous incarner, qu'encore vous avec voulu mourir! Ce

n'était donc pas assez de mourir, qu'aussi vous êtes descendu aux enfers pour en délivrer les saints

Patriarches et accomplir en eux votre vérité et votre miséricorde! Votre bonté en effet, avait promis le

bonheur à ceux qui vous servent en vérité, et vous êtes descendu aux limbes, pour tirer de peine ceux

qui vous avaient servi et leur rendre le fruit de leurs travaux.

Votre miséricorde vous a poussé à faire plus encore pour l'homme. Vous vous êtes laissé en

nourriture, afin de nous fortifier dans notre faiblesse, et pour que notre ignorance, avec un tel

souvenir, ne pût [103] perdre la mémoire de vos bienfaits. Voilà pourquoi chaque jour, vous vous

donnez à l'homme, en vous représentant à lui, au sacrement de l'autel, dans le corps mystique de la

sainte Eglise. Qui donc a fait cela? Votre Miséricorde!

O Miséricorde! Mon coeur devient tout feu à penser à vous! De quelque côté que mon esprit se tourne

et se retourne, je ne trouve que miséricorde! O Père éternel, pardonnez à mon ignorance, si je suis

assez présomptueuse pour parler devant vous! L'amour de votre miséricorde me sera une excuse

devant votre Bonté [104].

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2° LE DON DE LA CONFORMITE

AU CHRIST

CHAPITRE I

(31)

De l'indignité de ceux qui passent par le fleuve en dessous du pont; et comment l'âme qui suit

cette voie, Dieu l'appelle arbre de mort, qui plonge ses racines en quatre vices capitaux.

Après que cette âme, par ces paroles, eût un peu mis son coeur au large dans la miséricorde de Dieu,

elle attendait humblement l'accomplissement de la promesse qui lui avait été faite, et Dieu reprenant

son discours lui disait: Fille très chère, tu as parlé devant moi de ma miséricorde, parce que je te l'ai

fait goûter, et voir dans la parole que je t'ai dite: "Ce sont ces pécheurs, pour lesquels je vous conjure

de me prier!"

Mais sache bien que, sans aucune comparaison possible, ma miséricorde envers vous, est bien plus

grande que tu ne le vois. Ta vue est imparfaite, et ma miséricorde est parfaite et infinie, de sorte

qu'aucune comparaison ne se [105] peut établir entre l'une et l'autre, sinon celle du fini à l'infini.

Mais j'ai voulu te la faire goûter, cette miséricorde, et aussi la dignité de l'homme telle que je te l'ai

exposée plus haut, pour que tu comprennes mieux la cruauté et la bassesse des hommes pervers, qui

prennent par le chemin d'en dessous. Ouvre donc l'oeil de ton intelligence, regarde ceux qui

volontairement se noient, et vois en quelle indignité ils sont tombés par leurs fautes.

Premièrement ils sont devenus infirmes, par le fait qu'ils ont conçu le péché mortel dans leur esprit;

puis ils l'ont enfanté et ont perdu du même coup la vie de la grâce. De même qu'un mort est incapable

d'aucun sentiment, et de lui-même ne se peut mouvoir qu'autant qu'il est soulevé et porté par autrui,

ainsi ceux qui se sont noyés dans le fleuve de l'amour désordonné du monde, sont morts à la grâce;

et parce qu'ils sont morts, leur mémoire n'évoque plus le souvenir de ma miséricorde. L'oeil de leur

intelligence ne voit plus, ne connaît plus ma vérité, parce que le sentiment est mort, c'est-à-dire parce

que l'intelligence n'a plus en face d'elle, qu'elle-même, avec l'amour mort de la sensualité propre. Leur

volonté aussi est morte à ma volonté: car elle n'aime plus que choses mortes. Ces trois puissances

étant mortes, toutes leurs opérations soit extérieures soit intérieures sont donc mortes aussi quant à la

grâce. En conséquence, il leur est impossible de se défendre contre leurs ennemis ni de s'aider ellesmêmes,

sinon pour autant que je les [106] secoure moi-même. Il est bien vrai que ce mort a conservé

encore son libre arbitre, et que, tant qu'il demeure en son corps mortel, chaque fois qu'il demande

mon aide, il le peut obtenir; mais il ne pourra jamais rien par lui-même. Il est devenu insupportable à

lui-même, et en voulant dominer le monde, il a été dominé par cette chose qui n'est pas, par le péché.

Le péché est un non être, et ils sont devenus serviteurs et esclaves du péché. J'avais fait d'eux des

arbres d'amour par la vie de la grâce qu'ils reçurent au saint Baptême, et ils sont devenus des arbres

de mort, parce qu'ils sont morts comme je te l'ai dit plus haut.

Sais-tu où pousse le racine de cet arbre? Dans l'élévation de la superbe que nourrit l'amour égoïste

de la propre sensualité. Sa moëlle est l'impatience, la fuite de toute souffrance, et il a un rejeton, qui

est l'aveuglement. Tels sont les quatre vices qui tuent l'âme de celui que j'ai appelé un arbre de mort,

parce quc'il ne puise pas la vie dans la grâce. A l'intérieur de l'arbre se nourrit le ver de la conscience,

mais l'homme le sent peu, tant qu'il vit en péché mortel, aveuglé qu'il est par l'amour-propre. Les fruits

de cet arbre sont des fruits de mort, parce qu'ils ont tiré leur sève de la racine de la superbe, et la

pauvre âme pleine d'ingratitude. C'est de là que vient tout le mal. Si elle [107] gardait quelque

souvenir des bienfaits reçus de moi, elle me connaîtrait moi, et en me connaissant, elle se connaîtrait

elle-même et ainsi elle demeurerait dans mon amour; mais elle, aveugle qu'elle est, prend par en bas

et s'en va à tâtons par le fleuve, sans s'apercevoir que l'eau fuit et ne l'attend pas [108].

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CHAPITRE II

(32)

Comment les fruits de cet arbre sont aussi variés que le sont les péchés: et tout d'abord le

péché de la chair.

Les fruits de cet arbre qui donnent la mort sont aussi variés que les péchés eux-mêmes. Il en est qui

servent de pâture aux bêtes: tels sont ceux que commettent ces hommes qui vont se roulant tout

entiers, esprit et corps, dans la fange des voluptés charnelles, à la façon des pourceaux. O âme vile,

où donc est ta dignité! Tu avais été faite soeur des anges, te voilà devenue une brute grossière!

Si grande est la misère de ces pécheurs, que non seulement Moi, qui suis la pureté même, je ne les

puis souffrir, mais que les démons eux-mêmes dont ils se sont faits les amis et serviteurs, ne peuvent

voir commettre tant d'obscénités. Aucun péché n'est plus abominable que celui-là et n'éteint

davantage la lumière de l'intelligence. Les philosophes eux-mêmes, - non par la lumière de la grâce

qu'ils n'avaient pas, mais par celle que la nature leur donnait, - ont connu que ce péché dégradant

obscurcissait l'intelligence, aussi gardaient-ils la chasteté et la continence pour mieux étudier. Et

pareillement renonçaient-ils aux richesses, afin que le souci des richesses n'occupât point leur coeur.

Ce n'est point ce que fait l'ignorant et faux chrétien qui a perdu la grâce par sa faute [109].

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CHAPITRE III

(33)

De l'avarice et des maux qui en dérivent.

Quelques autres produisent un fruit de terre. Ce sont les avares cupides. Ils font comme la taupe qui

toujours se nourrit de terre jusqu'à la mort. Quand la mort vient, ils ne trouvent contre elle aucun

remède. Ceux-là, avec leur avarice, ravalent mes largesses, en vendant à leur prochain le temps qui

n'est qu'à moi. Ce sont les usuriers qui oppriment et volent leur prochain, parce qu'ils n'ont point

conservé dans leur mémoire, le souvenir de ma miséricorde. S'ils ne l'avaient oubliée, ils ne seraient

pas aussi cruels envers eux-mêmes et à l'égard d'autrui: ils useraient de bonté et de miséricorde pour

eux-mêmes en pratiquant la vertu, et envers le prochain en venant charitablement à son secours.

Oh! combien grands les maux qui dérivent de ce maudit péché! Combien d'homicides, de larcins, de

rapines, de gains illicites, quelle cruauté de coeur, que d'injustices, que de dommages, au préjudice

du prochain! Ce péché tue l'âme et la rend esclave des richesses: elle ne se soucie plus désormais

d'observer mes commandements. L'avare [110] n'aime personne, sinon par intérêt. Ce vice procède

de l'orgueil, et l'orgueil à son tour s'alimente par l'avarice, qui satisfait au besoin de réputation

personnelle. Ces deux vices se prêtent ainsi un mutuel appui, et l'on se précipite de mal en pis, par le

fait de ce misérable orgueil avide de paraître.

Il est un feu qui toujours répand une vanité de gloire et de vanité de coeur, où l'on se glorifie de ce qui

n'est pas à soi. Il est en même temps une souche qui produit plusieurs rameaux, mais dont le principal

est le désir d'être compté pour beaucoup, qui pousse à vouoir être plus grand que les autres. Sous

l'empire de cette ambition, le coeur cesse d'être sincère et généreux, pour devenir hypocrite et

menteur. La langue exprime une chose, quand le coeur en enferme une autre: elle dissimule la vérité,

et profère le mensonge, suivant que l'intérêt le demande. Ce vice enfante l'envie, ver intérieur qui sans

cesse ronge le coeur, et ne le laisse jouir ni de son propre bien ni de celui d'autrui. Comment, en une

pareille bassesse, ces méchants pourraient-ils distraire une part de leur fortune pour le besoin des

pauvres, eux qui dérobent celle des autres? Comment retireraient-ils leur âme grossière de cette

vilenie, quand ce sont eux-mêmes qui l'y plongent! Parfois même, ils deviennent si inhumains qu'ils ne

regardent même pas leurs fils ni leurs parents, quand, encore, ils ne les réduisent pas à la misère.

Néanmoins ma miséricorde les supporte, je ne commande pas à la terre de les engloutir! J'en agis

ainsi pour qu'ils reconnaissent leurs fautes [111]. Comment donc donneraient-ils leur vie pour le salut

des âmes, quand ils refusent de donner de leur argent? Comment donneraient-ils l'amour, quand euxmêmes

se rongent d'envie? O misérables vices qui rabaissent à la terre le ciel de l'âme!

J'appelle l'âme un ciel, parce que ciel je l'ai faite, un ciel où j'habitais d'abord par ma grâce, me

cachant en son intérieur, et faisant en elle ma demeure par sentiment d'amour! La voilà maintenant

qui m'a quitté, comme une adultère, s'aimant elle-même et les créatures et les choses créées plus que

moi. La voilà qui s'est fait d'elle-même son Dieu et ne cesse de me poursuivre de ses péchés aussi

nombreux que variés! Et pourquoi donc? Parce qu'elle ne se souvient plus du bienfait du Sang,

répandu avec un si grand amour, un amour de feu [112].

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CHAPITRE IV

(34)

De quelques autres constitués en puissance, et de leur fruit qui est l'injustice.

Il en est d'autres qui portent haut la tête parce qu'ils sont maîtres et seigneurs, mais qui ne sont dans

l'exercice de leur puissance, que les port-étendards de l'injustice: injustice envers moi leur Dieu,

injustice envers le prochain, injustice envers eux-mêmes. Injustes ils sont envers eux, parce qu'ils ne

s'acquittent pas du devoir qu'ils ont à l'égard d'eux-mêmes, de faire d'eux des hommes vertueux.

Injustes ils sont envers moi; car ils sont tenus de rendre louange et gloire à mon nom, et ils me

refusent ce devoir d'honneur auquel j'ai droit. Comme des larrons, ils me dérobent ce qui est à moi,

pour en faire hommage à leur propre servante, à leur sensualité. Ainsi commettent-ils l'injustice envers

moi et envers eux, aveugles et ignorants qu'ils sont, au point de ne pas me connaître en eux, tant ils

sont pleins de l'amour d'eux-mêmes.

Ainsi firent les Juifs, et les ministres de la Loi. Ils se laissèrent aveugler par l'envie et par l'amourpropre,

et méconnurent la Vérité, mon Fils unique. Voilà pourquoi ils manquèrent au devoir d'accueillir

[113] la Vérité éternelle qui était parmi eux, ainsi que ma Vérité le leur affirmait quand elle disait: "Le

royaume de Dieu est parmi vous" (Lc 17,21). Ils ne le connaissaient pas et pourquoi? Parce que,

suivant que je l'ai expliqué, ils avaient perdu la lumière de la raison, et dès lors ils ne pouvaient le

devoir de rendre hommage et gloire à Moi et à celui qui est une même chose avec Moi. Dans leur

aveuglement, ils commirent l'injustice de le persécuter et de le couvrir d'opprobres, jusqu'à la mort de

la croix.

C'est la même injustice dont se rendent coupables ces grands seigneurs, envers Moi et envers euxmêmes.

Injustes, ils le sont à légard de leur prochain, en vendant la chair de leurs sujets et de

quiconque leur tombe entre les mains [114].

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CHAPITRE V

(35)

Comment par ces fautes et par d'autres, l'on se laisse aller à de faux jugements, et de

l'indignité dans laquelle on tombe.

Par ces signes et par d'autres aussi, ils tombent dans de faux jugements, comme je te l'expliquerai

plus loin. C'est ainsi que toujours ils se scandalisent de mes oeuvres, qui toutes sont justes, et, en

vérité, toutes inspirées par l'amour et par la miséricorde. C'est par ce faux jugement, c'est par le venin

de l'envie et de l'orgueil, qu'étaient calomniées et injustement appréciées les oeuvres de mo Fils. C'est

l'égarement et le mensonge qui faisaient dire: C'est par la vertu de Belzébuth qu'il agit celui-là (Mt

12,24)! De même ces méchants, dominés par l'avarice, par l'amour-propre, par l'impureté, par

l'orgueil, par l'envie, égarés par la perversité de leur jugement, impatients de toute gêne, aveuglés par

tous les autres péchés qu'ils commettent, ne manquent jamais de se scandaliser de moi et de mes

serviteurs, estimant que c'est par hypocrisie qu'ils font oeuvres de vertu. Comme leur coeur est

corrompu et leur goût vicié, les choses bonnes leur paraissent [115] mauvaises, et ils tiennent pour

honnête une vie déréglée.

O aveuglement humain! O homme, comme tu as peu d'égard à ta dignité! Tu étais si grand, et tu t'es

fait si petit! De seigneur que tu étais, tu t'es fait esclave, et esclave de la plus vile domination qui se

puisse rencontrer, puisque tu t'es fait serviteur et esclave du péché, et que tu es devenu semblable à

cette chose même, à qui tu rends tous les services. Le péché n'est pas même une vétille; tu es donc

devenu beaucoup moins qu'une vétille! Tu t'es ôté la vie et donné la mort!

Cette vie et cette souveraineté vous furent données par le Verbe, mon Fils unique, le pont de gloire.

Vous étiez esclaves du démon et il vous a délivrés de cette servitude. Il s'est fait lui-même esclave,

pour vous libérer de l'esclavage; il s'est imposé l'obéissance, pour détruire la désobéissance d'Adam;

il s'est humilié lui-même jusqu'à la mort ignominieuse de la croix pour confondre la superbe. Par sa

mort, il a expié, détruit tous les vices sans exception, afin que nul ne pût dire: il est tel péché qui n'a

pas été puni, qui n'a pas été frappé par le châtiment! Car je te l'ai déjà dit, j'ai fait de son corps une

enclume.

Tous les secours ont été donnés aux hommes pour échapper à la mort éternelle, et ils ont méprisé le

Sang, ils l'ont foulé aux pieds d'un amour déréglé! Voilà l'injustice, voilà le faux jugement, dont est

repris le monde, et dont il sera convaincu au dernier jour du jugement. C'est ce que voulut [116] faire

entendre ma Vérité quand elle a dit: J'enverrai le Paraclet qui convaincra le monde d'injustice et de

faux jugement (Jn 6,8). Et il fut convaincu, en effet, quand j'envoyai l'Esprit-Saint sur les Apôtres [117].

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CHAPITRE VI

(36)

Où l'on explique la parabole du Christ: "J'enverrai l'Esprit-Saint qui convaincra le monde

d'injustice et de faux jugement" (Jn 16,8), et comment l'une de ces réprimandes est continuelle.

Il y a trois condamnations du monde. La première, quand l'Esprit-Saint descendit sur les disciples. Ils

furent comme je l'ai dit, fortifiés par ma puissance, éclairés par la sagesse de mon Fils bien-aimé, et

reçurent tout don dans la plénitude de l'Esprit-Saint. C'est alors que le Saint-Esprit, qui est Un avec

moi et avec mon Fils, accusa le monde par la bouche des Apôtres, avec la doctrine de ma Vérité.

C'est ceux, et tous ceux qui procèdent d'eux, en suivant la vérité qu'ils ont reçue par leur

enseignement, qui reprennent le monde. Voilà l'accusation incessante que je porte contre le monde,

par la voix de la sainte Ecriture, et par la bouche de mes serviteurs, sur la langue desquels je mets

l'Esprit-Saint quand ils annoncent ma Vérité, comme le démon se place sur la langue de ses

serviteurs, c'est-à-dire de ceux qui s'engagent dans ce fleuve d'iniquité. Elle est douce cette

accusation que j'ai voulue continuelle, à cause du très grand amour que j'ai du salut des âmes [118].

Nul ne peut dire: Je n'ai trouvé personne qui me reprenne, car à tous j'ai manifesté la Vérité; à tous,

j'ai appris où est la vertu, où est le vice. Je leur ai fait voir le fruit de la vertu, et les effets pernicieux du

vice, pour leur inspirer un amour saint, une sainte crainte, l'amour de la vertu et la haine du vice. Et ce

n'est paspar un ange que je leur ai enseigné cette doctrine de Vérité. Ils auraient pu dire: L'Ange est

un esprit bienheureux, il ne peut pécher, il ne sent pas comme nous l'aiguillon de la chair, il n'est pas

alourdi comme nous par le fardeau d'un corps. Non, je ne leur ai pas laissé cette excuse. Cette

doctrine leur a été donnée par ma Vérité, par mon Verbe incarné dans votre chair mortelle. Qui suit

donc ces autres qui ont suivi ce Verbe? Des créatures mortelles comme vous, passibles comme vous,

éprouvant en elles, comme vous, la lutte de la chair contre l'esprit? C'est Paul, mon héraut, et c'est la

multitude de mes saints, qui tous, pour une chose ou pour une autre, ont été des passionnés.

Les passions, je les permettais et je les permets toujours, pour l'accroissement de la grâce et le

progrès de la vertu dans les âmes. Ainsi donc, les saints sont nés du péché comme vous, ils ont été

nourris de la même nourriture que vous, et Moi, aujourd'hui comme alors, ne suis-je pas le même

Dieu? Ma puissance n'a pas diminué et ne saurait défaillir. Toujours, je puis, je veux, je sais secourir

qui fait appel à mon assistance. Alors vraiment l'homme demande mon secours, quand il se dégage

[119] des eaux du fleuve, pour prendre le chemin du pont, en suivant la doctrine de ma Vérité.

Les hommes sont donc sans excuse, puisque mes réprimandes n'ont point de relâche et que

continuellement je leur fais voir la vérité. S'ils ne se corrigent pas pendant qu'il en est temps encore,

ils seront condamnés dans la seconde accusation, que je lancerai contre eux, au dernier instant de la

mort, quand ma justice leur criera: Morts, levez-vous et venez au jugement! Surgite mortui, venite ad

judicium. C'est-à-dire: Toi qui es mort à la grâce et vas mourir à la vie corporelle, lève-toi, viens

comparaître devant le souverain Juge, avec ton injustice, avec ton faux jugement, avec la lumière

éteinte de la foi, cette lumière que tu as reçue toute allumée dans le saint baptême et que tu as

étouffée par le vent de l'orgueil et de la vanité du coeur. Ton coeur, tu l'as tendu comme une voile à

tous les souffles contraires à ton salut! Oui, la voile de l'amour-propre, largement ouverte à tous les

vents de la flatterie, tu as descendu le fleuve des délices et des grandeurs du monde, t'abandonnant,

bien volontairement, aux séductions de la chair fragile, aux artifices et aux pièges du démon.

En soufflant dans la voile de ta volonté propre, le démon t'a conduit par le chemin d'en dessous, dans

le torrent qui ne s'arrête plus, et il t'a entraîné avec lui dans l'éternelle damnation [120].

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CHAPITRE VII

(37)

De la seconde accusation, où l'homme est convaincu d'injustice et de faux jugement, en

général et en particulier.

Cette seconde réprimande, ma très chère fille, se fait entendre au dernier moment, alors qu'il n'y a

plus de remède. L'homme est au porte de la mort, et là il retrouve le ver de la conscience, qu'il ne

sentait plus, aveuglé qu'il était par l'amour-propre; mais, à cet instant de la mort, quand l'homme

s'aperçoit qu'il va tomber entre mes mains, ce ver commence à se réveiller et à ronger la conscience

de ses reproches à la vue des grands maux où il a été conduit par sa faute. Si cette âme avait alors la

lumière qu'il faut pour connaître son péché et en concevoir du repentir, non à cause de la peine de

l'enfer qui en est la suite, mais pour moi qu'elle a offensé et qui suis la souveraine et éternelle Bonté,

elle trouverait encore miséricorde. Mais elle franchit encore cet instant de la mort, sans une lumière,

avec le seul remord dans sa conscience, sans l'espérance dans le Sang, tout entière à sa propre

souffrance, se lamentant de sa perte, sans un regret de mon offense: elle tombe ainsi dans l'éternelle

damnation. C'est alors que ma justice intervient [121] pour l'accuser, en toute rigueur, de son injustice

et de son faux jugement, et non seulement en général, des injustices et des faux jugements dont elle

a usé ordinairement dans toutes ses opérations, mais aussi et surtout de l'injustice particulière qu'elle

a commise en ce dernier instant, et du faux jugement qu'elle a porté, en estimant que sa misère était

plus grande que ma miséricorde. Voilà le péché irrémisible, qui n'est pardonné ni en ce monde ni dans

l'autre. Elle a repoussé, elle a méprisé ma miséricorde, et ce péché est plus grave à mes yeux que

tous les autres péchés dont elle s'est rendue coupable. Aussi le désespoir de Juda, fut-il plus

offensant pour Moi, et plus douloureux pour mon Fils que sa trahison elle-même.

Ainsi l'âme pécheresse est accusée de ce faux jugement qui lui a fait estimer son péché plus grand

que ma miséricorde et, pour cette raison, elle est punie avec les démons et tourmentée éternellement

avec eux. Elle est accusée aussi de l'injustice qu'elle a commise en se montrant plus sensible à sa

perte qu'à mon offense. Il y a là vraiment une injustice, car elle ne m'a pas accordé à Moi, ce à quoi

j'avais droit, et à elle-même, ce qui lui était dû. Elle me devait à moi l'amour! Quant à elle, elle ne

pouvait prétendre qu'à la douleur et au repentir du coeur, qu'elle devait offrir en ma présence, pour

l'offense qu'elle m'avait faite. Bien au contraire, c'est à elle qu'elle donne tout son amour, elle n'a de

compassion que pour elle-même, de douleur que de la peine que lui a attirée son péché. Tu vois [122]

donc bien qu'elle double injustice elle commet. Voilà pourquoi elle est punie tout à la fois de l'une et de

l'autre. Puisqu'elle a méprisé ma miséricorde. Moi, par ma justice, je la condamne, en même temps

que sa servante cruelle et la sensualité, et avec le diable cet impitoyable tirant dont elle s'est fait

l'esclave en consacrant à son service sa propre sensualité, et je les livre tous ensemble aux supplices

et aux tourments, comme c'est ensemble aussi qu'ils m'ont offencé. Elle sera tourmentée par mes

ministres, les démons, chargés par ma justice de châtier ceux qui ont fait le mal [123].

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CHAPITRE VIII

(38)

Des quatre principaux tourments des damnés d'où viennent tous les autres, et en particulier de

la laideur du démon.

Ma Fille, ta langue est impuissante à dire la peine qu'endurent ces âmes dégradées. Il y a, tu le sais,

trois vices principaux; le premier est l'amour-propre, d'où procède le second, l'estime de soi-même,

qui à son tour enfante le troisième qui est l'orgueil, avec l'injustice, la cruauté, et tous les autres

péchés iniques et grossiers qui en dérivent.

Il y a aussi dans l'enfer quatre supplices principaux, d'où découlent tous les autres tourments. Le

premier, c'est que les damnés sont privés de ma vision. Ce leur est une si grande peine que - s'il leur

était possible - ils choisiraient d'endurer le feu, les tortures et les tourments en jouissance de ma vue,

plutôt que d'être délivrés de leurs souffrances sans me voir.

Cette peine est encore aggravée par la seconde, celle du ver de la conscience qui les ronge sans

cesse, et sans cesse leur fait entendre que c'est par leur faute, qu'ils sont privés de ma vue et de la

société des anges et qu'ils ont mérité d'être placés [125] dans la compagnie des démons pour se

repaître de leur vision.

Cette vue du démon, qui est la troisième peine, redouble toutes leurs souffrances. Dans la vision qu'ils

ont de moi, les saints sont toujours en exultation et renouvellent incessamment, par leur allégresse, la

récompense de leurs travaux, supportés pour moi avec une si grande abondance d'amour et un si

grand mépris s'eux-mêmes. Tout au contraire, ces malheureux sentent leurs tourments toujours

renouvelés par la vue du démon. Car en le voyant, ils se connaissent mieux eux-mêmes et

comprennent mieux que c'est par leur faute qu'ils ont mérité ces châtiments. Alors, le ver de la

conscience les ronge davantage et les brûle comme un feu qui ne s'éteint jamais. Ce qui fait encore

leur peine plus grande, c'est qu'ils le voient dans sa propre figure, qui est si horrible qu'il n'est pas un

coeur d'homme qui la puisse imaginer.

Tu dois te souvenir que je te l'ai fait voir un tout petit instant, tel qu'il est dans sa propre forme, et, une

fois revenue à toi, tu aurais préféré marcher dans un chemin de feu jusqu'au dernier jour du jugement

plutôt que de le revoir encore. Malgré tout ce que tu as pu en apercevoir, tu ne sais pas complètement

à quel point il est affreux; car, par divine justice, il se découvre plus horrible encore à l'âme qui est

séparée de moi, et plus ou moins suivant la gravité des fautes de chacun.

Le quatrième tourment qu'endurent les damnés est le feu. Ce feu brûle et ne consume pas. L'être

[125] de l'âme ne se peut consumer, parce qu'elle n'est pas une chose matérielle qui puisse être

détruite par le feu. Mais moi, par divine justice, je permets que ce feu les brûle douloureusement, qu'il

les afflige sans les détruire, qu'il les châtie de peines très grandes, et de différentes manières, suivant

la gravité de la faute.

A ces quatre supplices s'ajoutent tous les autres tourments, le froid, le chaud, le grincement de dents

et d'autres encore. Ainsi sont punis misérablement tous ceux qui après avoir été repris une première

fois au cours de leur vie, de leur injustice et de leur faux jugement, sans se corriger, ont entendu, à

l'heure de la mort, la seconde réprimande, sans vouloir espérer en moi, sans vouloir se repentir de

l'offense qu'ils m'ont faite, sans concevoir d'autre regret que celui de la peine qui les menace.

Ils ont reçu la mort éternelle [126].

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CHAPITRE IX

(39)

De la troisième condamnation qui sera portée au jour du jugement.

Il reste maintenant à parler de la troisième accusation, au denier jour du jugement. Je t'ai déjà

entretenue des deux premières: mais pour te faire bien voir à quel point l'homme se trompe, je

t'exposerai désormais la troisième. C'est le jugement général où la pauvre âme voit sa peine se

raviver et s'accroîtr encore, par la réunion à son corps, sous l'intolérable condamnation qui l'accable

de confusion et de honte.

Sache donc qu'au dernier jour du jugement, lorsque le Verbe mon Fils, viendra dans la majesté divine,

pour accuser le monde avec puissance divine, il n'apparaîtra pas en pauvre misérable, comme

lorsqu'il naquit du sein de la Vierge dans l'étable, parmi les animaux, ou lorsqu'il mourut entre deux

larrons. Alors je tins cachée ma puissance qui était en lui, et le laissai endurer comme homme, peines

et tourments; non que ma nature divine fût séparée de la nature humaine, mais je le laissai souffrir en

homme, pour satisfaire à vos fautes.

Ce n'est pas ainsi qu'on le verra à ce dernier instant. Il viendra pour faire le procès du monde, avec

puissance, de sa propre persone. Il rendra à chacun ce qui lui est dû; et il n'y aura aucune créature

qui ne soit remplie de crainte.

Aux misérables damnés, sa seule vue causera un tel tourment, une si grande épouvante que la

langue ne la saurait exprimer. Aux justes il inspirera une crainte respectueuse mêlée de joie. Non qu'il

ait à changer de visage puisqu'il est immuable: immuable, selon la nature divine par laquelle il est une

même chose avec moi; et immuable encore selon la nature humaine, depuis qu'il a revêtu la gloire de

la résurrection. Mais aux yeux du damné, il apparaîtra terrible, parce que celui-ci le verra avec ce

regard d'épouvante et de trouble qu'il porte au-dedans de lui-même. L'oeil qui est malade ne voit que

ténèbres dans le soleil pourtant si lumineux, pendant que l'oeil saint en perçoit la clarté. Ce n'est pas

la lumière qui fait défaut, ce n'est pas le soleil qui change, qui est autre pour l'aveugle, autre pour le

voyant. C'est l'oeil lui-même qui est infirme, et le défaut de lumière n'est imputable qu'à lui. Aussi les

damnés verront-ils mon Fils dans les ténèbres, dans la confusion, dans la haine. Ce défaut de vision

sera leur fait, non celui de ma divine Majesté, avec laquelle il apparaîtra pour juger le monde [128].

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CHAPITRE X

(40)

Comment les damnés ne peuvent désirer aucun bien.

Si grande est la haine qui les possède, qu'ils ne peuvent vouloir ni désirer aucun bien. Sans cesse ils

blasphèment contre moi. Et sais-tu pourquoi ils ne peuvent ainsi désirer le bien? Parce que, avec la

vie, finit pour l'homme l'usage du libre arbitre. Le temps qui lui avait été donné pour acquérir des

mérites, ils l'ont perdu: ils ne peuvent plus mériter désormais. Ceux qui sont morts dans la haine,

coupables de péché mortel, c'est pour toujours. La divine justice tient l'âme enchaînée dans les liens

de la haine, et toujours elle demeure obstinée dans le mal qu'elle porte en elle, en se rongeant ellemême.

Aussi toujours s'accroissent ses peines, et spécialement celles qui viennent de ceux dont elle

a causé la damnation.

Souvenez-vous de ce riche damné, qui demandait en grâce que Lazare allât trouver ses frères, qui

étaient demeurés dans le monde, pour leur apprendre quelles étaient ses peines.

Ce n'était pas la charité qui le poussait à en agir ainsi ni la compassion pour ses frères, puisqu'il privé

de la charité et ne pouvait désirer le bien, [129] ni mon honneur ni leur salut. Car, je te l'ai déjà dit, au

prochain ils ne peuvent faire aucun bien, et moi ils me blasphèment; leur vie s'est achevée dans la

haine de moi et de la vertu.

Pourquoi donc le faisait-il? Il le faisait, parce qu'il avait été le plus grand parmi ses frères et qu'il les

avait élevés dans les iniquités dans lesquelles il avait vécu. Il était ainsi la cause de leur damnation, et

il prévoyait que par là même son châtiment allait s'aggraver encore, quand ils viendraient partager ses

tourments, là, où l'on se ronge dans la haine, éternellement, parce que dans la haine s'est terminée la

vie [130].

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CHAPITRE XI

(41)

De la gloire des bienheureux.

C'est ainsi la condition de l'âme juste qui achève sa vie dans la charité. Elle est enchaînée désormais

dans l'amour, et ne peut plus croître en vertu: le temps est passé. Mais toujours elle peut aimer de la

dilection qu'elle avait quand elle est venue à moi, et qui est la mesure de son amour. Toujours elle me

désire, toujours elle m'aime, et son désir n'est jamais frustré; elle a faim et elle est rassasiée, et

rassasiée, elle a encore faim, échappant ainsi au dégoût de la satiété comme à la souffrance de la

faim.

C'est dans l'amour que mes élus jouissent de mon éternelle vision, et qu'ils participent à ce bien que

j'ai en moi-même et que je communique à chacun selon sa mesure; cette mesure, c'est le degré

d'amour qu'ils avaient en venant à moi.

Parce qu'ils sont demeurés dans ma charité et dans celle du prochain, et qu'ils sont unis ensemble par

la charité soit générale, soit particulière, qui procèdent d'une seule et même charité, outre le Bien

universel qu'ils possèdent tous ensemble, ils jouissent aussi et sont heureux du bonheur d'autrui [131];

ils participent par la charité, au bien particulier de l'un et de l'autre.

Les saints partagent la joie et l'allégresse des anges, au milieu desquels ils sont pacés, selon le degré

et la qualité des vertus qu'ils pratiquèrent spécialement dans le monde, unis qu'ils sont avec eux par

les liens de la charité. Ils participent aussi tout particulièrement au bonheur de ceux qu'ils aimaient sur

terre, plus étroitement, d'une affection à part. Par cet amour ils croissaient en grâce et en vertu, ils se

provoquaient l'un l'autre à procurer ma gloire et à faire honorer mon nom, en eux et dans le prochain.

Cet amour ils ne l'ont pas perdu dans l'éternelle vie, ils le gardent toujours. C'est lui qui fait plus

abondante leur félicité, par la joie particulière que chacun ressent du bonheur de l'autre, et qui s'ajoute

pour tous deux à leur commune béatitude. Je ne voudrais pas d'ailleurs te laisser croire que ce

bonheur particulier, ils sont seuls à en jouir entre eux: non il est partagé par tous les heureux habitants

du ciel, par tous mes fils bien-aimés, par toute la nature angélique.

Dès qu'une âme aborde à la vie éternelle, tous participent au bonheur de cette âme, comme cette

âme participe au bonheur de tous. Non que la coupe de leur félicité puisse s'agrandir ou ait besoin

d'être remplie: non, elle est pleine et plus grande ne peut être; mais ils éprouvent une ivresse, un

contentement, une jubilation, une allégresse qui se renouvellent en eux par la vue de cette âme. Ils

voient que, par miséricorde, elle a été enlevée [132] de la terre, dans la plénitude de la grâce, et ils se

réjouissent en moi du bonheur de cette âme, qu'elle a reçu de ma bonté. Cette âme, à son tour, est

heureuse en moi, et dans les âmes et dans les esprits bienheureux, en contemplant et en goûtant en

eux la beauté et la douceur de ma charité. Et tous ensemble, leurs désirs montent vers moi, ils crient

devant moi pour le salut du monde entier. Leur vie a fini dans la charité du prochain, et ils n'ont pas

pedu cet amour. Avec lui ils ont passé par la porte qui est mo Fils unique, comme je te le conterai plus

tard: ils sont enchaînés par ce lien d'amour avec ils ont quitté la vie, et ils y demeureront

éternellement. Ils sont tellement conformés à ma volonté, qu'ils ne peuvent vouloir que ce que je veux:

leur libre arbitre est enchaîné par le lien de la charité, de sorte que, au sortir du temps, la créature

raisonnable qui meurt en état de grâce, ne peut plus pécher. Leur volonté est si unie à la mienne que

si un père, une mère voit son fils en enfer, si un fils voit en enfer son père et sa mère, ils n'en

éprouvent aucun souci, ils sont même contents de les voir punis, parce que ce sont mes ennemis.

Rien ne les peut mettre désormais en désaccord avec moi, et tous leurs désirs sont satisfaits.

le désir des bienheureux c'est de voir mon honneur réalisé en vous, pèlerins voyageurs, qui toujours

courez vers le terme de la mort. Par conséquent, en même temps que mon honneur, c'est votre salut

qu'ils désirent: aussi sans cesse me prient-ils pour vous. Autant qu'il est en moi, [133] j'exauce leur

désir: alors que, dans votre ignorance, vous résistez à ma miséricorde. Ils désirent aussi posséder à

nouveau leur corps. Bien qu'ils ne le possèdent point actuellement, ils n'en éprouvent aucune

affliction: ils en jouissent à l'avance, par la certitude qu'ils ont de l'obtenir un jour. Le fait de ne point

l'avoir présentement, ne leur cause donc aucune tristesse, il ne diminue en rien leur béatitude, ils n'en

ressentent aucune peine.

Ne crois pas que la glorification du corps après la résurrection, accroisse la béatitude de l'âme. Il s'en

suivrait que tant qu'elle demeure séparée de son corps, l'âme ne jouit que d'un bonheur imparfait. Or

cela ne peut être, car rien ne manque à sa perfection. Ce n'est pas le corps qui fait l'âme

bienheureuse, c'est l'âme qui fait participer le corps à sa béatitude. C'est elle qui l'enrichira de sa

propre abondance, lorsqu'au dernier jour, elle se revêtira de sa propre chair qu'elle avait laissée

comme une dépouille.

Comme l'âme est immortelle, comme elle a été établie et fixée en moi, le corps, par cette union avec

elle, devient immortel, il perd sa pesanteur, pour devenir subtil et léger. Le corps gorifié, sache-le bien,

passerait à travers un mur: ni le feu ni l'eau ont sur lui de prise. Ce n'est pas là une vertu propre au

corps, mais une vertu de l'âme, qui est un privilège de grâce, à elle accordé par l'amour ineffable qui

me l'a fait créer à mon image et ressemblance. Le regard de ton intelligence, ne saurait contempler

[134], ni ton oreille entendre, ni ta langue raconter le bonheur de mes élus.

Quelles délices pour eux, de me voir, Moi le Bien absolu! Quelle joie quand ils posséderont leur corps

glorifié! Ce bonheur ils ne l'auront qu'au jugement général; mais d'ici là, ils n'en ressentent aucune

peine. Rien ne manque à leur béatitude: car elle-même est comblée, et le corps ne fera que participer

à cette plénitude, comme je t'ai dit.

Que te dire du bonheur que recevront les corps glorifiés, de l'humanité glorifiée de mon Fils unique,

qui vous donne la certitude de votre résurrection? Ils tressailleront d'allégresse, à la vue de ses plaies

toujours fraîches, de ses blessures toujours ouvertes dans sa chair, et qui sans cesse crient

miséricorde pour vous, à Moi, Père éternel et souverain. Tous goûteront la joie d'être semblables à lui.

Leurs yeux seront conformes à ses yeux, leurs mains à ses mains, tout leur corps pareil au corps du

doux Verbe mon Fils. Etant en moi ils seront en lui, qui est une même chose avec Moi. L'oeil de leur

corps se délectera dans l'humanité glorifiée du Verbe, mon fils unique. Pourquoi? Parce que leur vie

s'est achevée dans la dilection de ma charité, et pour cela leur amour durera éternellement. Non qu'ils

puissent encore accomplir aucun bien, mais ils trouvent leut joie en celui qu'ils ont fait. Je veux dire

qu'ils ne peuvent plus faire aucun acte méritoire dont ils puissent attendre une récompense. Ce n'est

qu'en cette vie que l'on mérite ou que l'on [135] pèche suivant l'usage qu'il plaît à la volonté de chacun

de faire de son libre arbitre.

Ce n'est donc pas dans la crainte, mais dans l'allégresse que ceux-là attendent le jugement divin. A

eux, le visage de mon Fils ne paraîtra pas terrible ni plein de haine, parce qu'ils ont fini dans la charité,

plins d'amour pour moi, et de bienveillance pour le prochain. Tu vois donc bien que lorsqu'il viendra

avec ma Majesté pour juger le monde, son visage ne subira aucun changement; ceux-là seuls qui

seront jugés seront différents par rapport à lui. Aux damnés il pparaîtra plein de haine et de justice; les

élus le verront tout rempli d'amour et de miséricorde [136].

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CHAPITRE XII

(42)

Comment, après le jugement général, croîtra la peine des damnés.

Si je t'ai expliqué ici la béatitude des justes, c'est pour te faire mieux comprendre la misére des

damnés. Car c'est là une autre peine, pour eux, que de voir le bonheur des élus. Cette vue augmente

leur supplice, comme le châtiment des damnés accroît, dans les justes, la joie qu'ils ont de ma bonté.

La lumière fait mieux connaître les ténèbres et les ténèbres à leur tour font mieux ressortir la lumière.

Ainsi le spectacle des bienheureux sera-t-il un supplice pour les damnés; c'est avec effroi qu'ils

attendent ce dernie jour du jugement, car ils comprennent qu'il sera pour eux un nouveau tourment.

En effet, quand ils entendront cette voix terrible: "O morts,levez-vous, venez au jugement!" l'âme sera

de nouveau unie au corps, pour le glorifie dans les justes, pour le supplicier éternellement dans les

damnés, et ceux-ci seront couverts de honte et de confusion en présence de ma Vérité et de tous les

bienheureux. Le ver de la conscience rongera alors la moelle de l'arbre, c'est-à-dire l'âme, et il [137]

en dévorera encore l'écorce, c'est-à-dire le corps. Contre eux se lèveront, accusateurs, le Sang qui

pour eux fut répandu, les oeuvres de ma miséricorde spirituelle et temporelle accomplies pour eux par

mon Fils, leurs propres obligations envers leur prochain écrites dans le saint Evangile. Ils seront

convaincus d'orgueil, de basse débauche, d'avarice; et toutes ces accusations renouvelleront et

rendront plus cruelle leur réprobation. Au moment de la mort, l'âme était seule à entendre sa

condamnation, mais, au jugement général, l'âme et le corps à la fois seront frappés, parce le corps fut

le compagnon et l'instrument de l'âme, pour faire le mal comme pour accomplir le bien, suivant le bon

plaisir de la volonté de chacun. Toute opération bonne ou mauvaise est produite par l'intermédiaire du

corps.

Ainsi est-il juste, ma fille, que les âmes de mes élus reçoivent leur gloire et leur bonheur infini avec

leur corps glorifié, pour les récompensr tous les deux des fatigues qu'ensemble ils endurèrent pour

moi. Et pareillement les corps des méchants partageront leurs peines éternelles, parce qu'ils ont été

un instrument de péché. Ce sera donc pour ceux-ci un renouvellement et un redoublement de peine,

de se trouver avec leur corps en présence de mon Fils.

Quelle condamnation de leur sensualité misérable, et de leurs impuretés, de voir leur nature [138]

humaine, dans l'humanité du Christ unie à la pureté de ma Divinité! Ils verront cette masse d'Adam,

votre nature, élevée au-dessus de tous les choeurs des anges, tandis qu'eux ils seront précipité par

leur faute au fond de l'enfer! Ils verront la libéralité et la miséricorde briller dans les bienheureux quand

ceux-ci recevront le fruit du sang de l'Agneau; ils auront sous les yeux toutes les fatigues, qu'ils ont dû

endurer, et qui seront visibles sur leur corps comme un ornement, ainsi qu'une broderie sur un

manteau. Ce n'est pas là une vertu propre au corps, mais un effet de l'âme qui, en communiquant au

corps sa plénitude, réfléchit en lui la récompense de ses labeurs, parce qu'il fut son compagnon dans

la pratique de la vertu. Comme le visage de l'homme se reflète au dehors et se rend visible dan un

miroir, ainsi traansparaît dans le corps le fruit des mérites passés, de la manière que j'ai dite.

En regard de tant de gloire, dont ils sont privés, ces êtres ténébreux sentiront leur peine s'accroître, en

même temps que leur confusion, en voyant apparaître dans leurs corps torturés et tourmentés par le

châtiment, le signe des iniquités qu'ils ont commises. Aussi, à cette parole qu'ils entendront dans

l'épouvante: "Allez, maudits, au feu éternel..." l'âme s'en ira avac le corps vivre désormais avec les

démons, sans la consolation d'aucune espérance. Ils seront enveloppés par toutes les infections de la

terre, chacun à sa manière, suivant la mesure et la diversité des fautes qu'il aura commises[139].

L'avare, comme enseveli dans l'ignominie de son avarice, brûlera dans ce feu avec les biens de ce

monde qu'il a aimés de façon désordonnée. Le cruel y brûlera avec sa cruauté; le licencieux avec sa

brutale et honteuse concupiscence; l'injuste avec son injustice, l'envieux avec son envie; le haineux,

avec la haine du prochain et sa rancoeur. Cet amour déréglé de soi-même, accompagné de l'orgueil

d'où sont issus tous les maux, flambera alors, et leur causera un supplice intolérable; ainsi tous seront

punis, chacun à sa manière, âme et corps à la fois.

Voilà la misérable fin de ceux qui vont par le chemin d'en dessous, en suivant le fleuve, sans vouloir

retourner sur leurs pas, pour reconnaître leurs fautes et implorer ma miséricorde. Ils arrivent ainsi à la

porte du mensonge, parce qu'ils suivent la doctrine du démon, qui est le Père du mensonge, et le

démon lui-même est la porte par laquelle ils entrent dans l'éternelle damnation, comme je te l'ai déjà

dit.

Ces élus, au contraire, mes fils, prennent la voie d'en haut, celle du pont; ils suivent le chemin de la

Vérité, et cette Vérité est elle-même la Porte. Aussi ma Vérité a-t-elle dit: Nul ne peut aller à mon

Père, sinon par moi. Il est la porte, il est la vie par laquelle il faut passer pour entrer en moi, l'océan

de paix. Ceux, au contraire, qui ont suivi le mensonge, sont conduits aux eaux de mort. Aveugles et

insensés! C'est là que le démon [140] les appelle; et ils ne s'en aperçoivent pas, parce qu'ils ont perdu

la lumière de la foi. Venez, semble-t-il leur dire, venez à moi, vous tous qui avez soif d'eau de mort et

je vous en donnerai à boire...[141]

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CHAPITRE XIII

(43)

De l'utilité des tentations et comment toute âme, à ses derniers instants, voit la place de gloire

ou de châtiment qui lui est destinée.

Fille très chère, le démon est devenu l'exécuteur de ma justice, pour tourmenter les âmes qui m'ont

misérablement offensé. En cette vie, je l'ai placé pour tenter, pour provoquer mes créatures, non pour

que mes créatures soient vaincues, mais pour qu'elles triomphent de lui et reçoivent de moi la gloire

de la victoire après avoir fourni la preuve de leur vertu. Personne ne doit avoir peur d'aucune bataille,

d'aucun assaut du démon, parce que j'ai fait de tous des forts. Je leur ai donné une volonté intrépide,

en la trempant dans le sang de mon Fils. Cette volonté, ni démon, ni aucune puissance créée ne la

peut ébranler. Elle est à vous, uniquement à vous: c'est Moi qui vous l'ai donnée avec le libre arbitre.

C'est donc à vous qu'il appartient d'en disposer, par votre libre arbitre, et de la retenir ou de lui lâcher

la bride suivant qu'il vous plaît. La volonté, voilà l'arme que vous livrez vous-même aux mains du

démon: elle est vraiment le couteau avec lequel il vous frappe, avec lequel il [142] vous tue. Mais si

l'homme ne livre pas au démon ce glaive de la volonté, je veux dire, s'il ne consent pas aux tentations,

à ses provocations, jamais aucune tentation ne pourra le blesser et le rendre coupable de péché: elle

le fortifiera au contraire, en éclairant son intelligence sur ma charité et en lui faisant comprendre que

c'est par amour que je vous laisse tenter, pour vous faire aimer et pratiquer la vertu. Car l'on en vient à

aimer la vertu que par la connaissance que l'on prend de soi-même et de moi. Et cette connaissance,

c'est surtout dans le temps de la connaissance qu'elle s'acquiert. C'est alos que l'homme apprend

bien qu'il n'est pas l'être même, puisqu'il ne peut faire disparaître des ennuis et des embarras qu'il

souhaiterait pourtant d'éviter; et il me connaît aussi Moi dans sa volonté, que ma Bonté rend assez

forte pour ne pas consentir à ces pensées. Il voit bien que c'est ma charité qui en dispose ainsi: car le

démon est faible; il ne peut rien par lui-même, sinon qu'autant que je le lui permets. Et moi, c'est par

amour que je vous laisse tenter et non par haine, pour votre triomphe, non pour votre défaite; c'est

pour que vous parveniez à la parfaite connaissance de vous-même et de moi; c'est pour que votre

vertu fasse ses preuves, et elle ne peut être éprouvée que par son contraire.

Tu vois donc bien que les démons sont à mon service pour tourmenter les damnés de l'enfer, et en

cette vie pour exercer et procurer la vertu dans les âmes. Non que l'intention du démon soit de

promouvoir votre vertu, car il n'a pas la charité et [143] il ne veut que vous la faire perdre; mais cela il

ne le peut, si vous ne le voulez pas. Quelle étrange nature que l'homme, qui se fait lui-même débile,

quand moi-même je l'avais fait si fort, et qui se livre ainsi aux mains des démons!

Aussi, je veux que tu saches ce qui arrive, au moment de la mort, à ceux qui se sont mis pendant leur

vie sous la domination du démon. Ce n'est pas par contrainte, car nul ne les y peut forcer, comme je

te l'ai dit, c'est volontairement qu'ils se sont livrés entre ses mains et qu'ils ont porté jusqu'aux

approches de la mort, le joug honteux de cet esclavage. A ces derniers instants ils n'ont pas besoin

d'un jugement étranger, leur conscience est à eux-mêmes leur propre juge, et c'est en désespérés

qu'ils se jettent dans l'éternelle damnation. Aux portes de la mort, ils se cramponnent à l'enfer par la

haine, avant même d'y pénétrer.

Il en va de même pour les justes qui ont vécu dans la charité et meurent dans l'amour. Quand ils

arrivent au terme de la vie, s'ils ont bien vécu dans la vertu, éclairés par les lumières de la foi, et

soutenus par l'espérance absolue dans le sang de l'Agneau, ils voient le bonheur que je leur ai

préparé; ils l'étreignent avec les bras de leur amour, m'embrassant étroitement et amoureusement,

Moi le Bien souverain et éternel, en cette extrémité de la mort. Ils goûtent ainsi à la vie éternelle, avant

qu'ils aient abandonné leur dépouille mortelle, avant que l'âme soit séparée du corps.

Pour d'autres qui ont passé leur vie et arrivent à [144] leur dernier instant, avec une charité commune

mêlée de beaucoup d'imperfections, ils se jettent dans les bras de ma miséricorde, avec cette même

lumière de foi et d'espérance, quoiqu'à un degré moindre, que nous avons rencontrée dans les

parfaits. A cause de leur imperfection, ils s'attachent à ma miséricorde, qu'ils estiment bien plus

grande que leurs fautes.

C'est tout le contraire que font les pécheurs d'iniquité. La vue de la place qui leur est destinée les

remplit de désespoir et ils s'y attachent de toute leur haine, comme je t'ai dit.

Ainsi ni les uns ni les autres n'attendent leur jugement; chacun, au sortir de cette vie, reçoit sa place

comme je viens de t'expliquer. Ils goûtent à leur destinée, ils en prennent possession possession

avant même de quitter le corps, à 'instant de la mort: les damnés par la haine et le désespoir, les

parfaits par l'amour, par la lumière de la foi, par l'espérance du Sang; les imparfaits, par la miséricorde

et la même foi, entrent dans le séjour du purgatoire [145].

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CHAPITRE XIV

(44)

Comment le démon attire les âmes par l'apparence du bien. - Comment celles qui passent par

le fleuve, et non par le pont, snt trompées, et en voulant fuir les peines, y tombent. Vision d'un

arbre qu'eut une fois cette âme.

-Fille très chère, je t'ai dit que les démons invitent les hommes à venir boire l'eau de la mort, la seule

qu'ils possèdent: ils les aveuglent avec les délices et les honneurs du monde, ils les prennent à

l'hameçon du plaisir par une apparence de bien. - Ils n'y pourraient réussir autrement: les hommes ne

se laisseraient pas prendre, s'ils n'y trouvaient quelque plaisir ou quelque avantage personnel.

Il est vrai que l'homme, aveuglé par l'amour-propre, ne connaît pas , ne discerne pas quel est le vrai

bien, celui qui est profitable tout à la fois à l'âme et au corps. Aussi le démon, dans sa malice, voyant

cet homme aveuglé par l'amour égoïste et sensuel, lui met devant les yeux les maints péchés à

commettre aussi nombreux que variés, tous colorés de quelque avantage ou de quelque bien. A

chacun il les propose, suivant son état, selon les vices principaux auxquels il le voit le plus enclin.

Autre est le péché qu'il offre au séculier, autre celui qu'il présente [146] au religieux. Il tente autrement

les prélats, autrement les seigneurs laïcs, se conformant ainsi à l'état de chacun.

Je t'ai déjà parlé de ceux qui se noient, en passant par le fleuve, qui n'ont de pensée que pour eux,

qui n'aiment qu'eux, en m'offensant ainsi moi-même. Ceux-là, je te conterai quelle fin est la leur. Je

veux, pour le moment, te montrer comment, en voulant fuir les peines, ils tombent en de plus grandes.

Il leur semblait qu'il est bien dur de me suivre, c'est-à-dire de passer par le chemin du pont, par la voie

du Verbe mon Fils, et ils se rejettent en arrière, effrayés de quelques épines. Là est leur aveuglement.

Ils ne voient pas, ils ne connaissent pas la vérité que je t'ai révélée au commencement de ta vie,

quand tu me priais de faire miséricorde au monde, en le retirant des ténèbres du péché mortel.

Tu sais qu'alors je me montrai à toi sous la figure d'un arbre, dont tu ne voyais ni la racine ni la cime.

De lui tu apercevais seulement que sa racine était unie à la terre: c'était la nature divine unie à la terre

de votre humanité [147].

Le pied de l'arbre, s'il t'en souvient, était entouré d'une haie d'épines, dont ils s'écartaient tous ceux

qui aiment leur propre sensualité, pour courir à un monceau de balle, qui représentait tous les plasirs

du monde. Cette balle avait les apparences d'un grain, mais elle était vide, et pour cela, comme tu l'as

vu, beaucoup d'âmes y mouraient de faim. Plusieurs, averties par là même des tromperies du [147]

retournaient à l'arbre, et traversaient la haie d'épines, c'est-à-dire la délibération de la volonté. Cette

délibération, avant qu'elle ne soit achevée, apparaît comme un buisson d'épines sur le chemin de la

vérité: c'est une lutte continuelle entre la conscience d'un côté, la sensualité de l'autre. Mais dès que,

par haine et mépris de soi-même, l'on prend humblement sa résolution, et que l'on se dit: je veux

suivre le Christ crucifié, on traverse d'un élan cette haie, et l'on éprouve une doceur inestimable, plus

ou moins grande, en vérité, selon les dispositions et la générosité d'un chacun, comme je te

l'expliquai.

Je te disais alors, tu le sais bien: Je suis l'Immuable, votre Dieu qui ne change pas. Jamais je ne me

retire d'aucune créature qui veut venir à moi. Je leur ai manifesté la vérité, en me faisant visible, Moi

l'Ivisible, je leur ai fait voir ce que c'est que d'aimer en dehors de moi. Mais eux, aveuglés qu'ils sont

par les ténèbres d'un amour désordonné, ne me connaissent pas plus qu'ils ne se connaissent euxmêmes.

Vois donc quelle erreur est la leur! Ils aiment mieux mourir de faim que de passer par

quelques épines. Ils ne peuvent cependant éviter toute peine: en cette vie nul n'est sans croix, sinon

ceux qui passent par le chemin du haut, non qu'ils n'y rencontrent des peines, mais pour eux les

peines sont des consolations.

C'est à cause du péché, je te l'ai dit précédemment, que le monde produit des épines et des

tribulations; c'est lui, la source de ce torrent [148] impétueux qui menace de tout emporter. C'est pour

que vous ne soyez pas noyés dans les eaux du fleuve que je vous ai donné le Pont. Je t'ai montré

combien se trompent ceux qui se laissent envahir par une crainte désordonnée; je t'ai fait voir comme

je suis votre Dieu qui ne change pas, qui ne regarde pas aux personnes, mais aux saints désirs. C'est

ce que j'ai fait comprendre, par la figure de cet arbre [149].

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CHAPITRE XV

(45)

Quels sont ceux à qui ces épines ne font aucun mal, bien que personne ne puisse traverser la

vie sans y trouver des peines?

Je veux t'expliquer maintenant quels sont ceux qui se blessent aux épines et aux tribulations que le

péché fait produire à cette terre, quels sont ceux qui n'en éprouvent aucun mal. Jusqu'ici je t'ai

montré, en même temps que ma Bonté, la damnation des méchants et comment ils sont trompés par

leur sensualité; je veux te dire à présent, comment c'est eux et eux seuls qui se trouvent déchirés par

les épines.

Quiconque naît à la vie est sujet aux peines, soit corporelles, soit spirituelles. Mes serviteurs ont des

peines corporelles, mais leur esprit est toujours libre, je veux dire qu'ils n'ont aucune tristesse de leurs

peines, parce que leur volonté est en accord avec la mienne. Or c'est dans la volonté que l'homme

souffre. Ils sont affligés, au contraire, dans leur esprit autant que dans leur corps, ceux dont je t'ai

parlé, qui ont dès cette vie un avant-goût de l'enfer, comme mes serviteurs ont un avant-goût de la vie

éternelle [150].

Sais-tu en quoi consiste principalement la béatitude des bienheureux? C'est d'avoir leur volonté toute

remplie de ce qu'ils désirent. C'est Moi qu'ils désirent; mais en même temps qu'ils me désirent, ils me

possèdent, ils me goûtent sans aucun pbstacle, délivrés qu'ils sont du poids du corps dont la loi

conspirait contre l'esprit. Le corps était un intermédiaire qui ne leur permettait pas de connaître

parfaitement la vérité; emprisonnés dans le corps, ils ne pouvaient me voir face à face. Mais depuis

que l'âme n'est plus arrêtée par ce poids du corps, sa volonté pleinement satisfaite: elle désire me

voir, elle me voit, et dans cette vision consiste la béatitude. En voyant, elle connaît; en connaissant,

elle aime; en aimant, elle me goûte, Moi, le Dieu souverain et éternel; en me goûtant, elle fait et

accomplit sa volonté, elle satisfait le désir qu'elle avait de me voir et de me connaître. Et donc, tout à

la fois elle désire et elle possède, elle possède et elle désire. Par là même, comme je te l'ai dit, ce

désir est exempt de toute peine, cette possession ne connaît pas le dégoût de la satiété.

Ainsi, tu le vois, la béatitude de mes serviteurs consiste principalement à voir et à connaître. C'est par

cette vision, par cette connaissance que la volonté est satisfaite. L'âme voit celui qu'elle désirait voir,

elle est donc par là rassasiée. Jouir de la vie éternelle, t'ai-je dit, c'est avant tout posséder ce que la

volonté désire; sache maintenant que cette vie éternelle, c'est de me voir, Moi, de me connaître, Moi.

Ils ont dès cette vie un avant-goût [151] de la vie éternelle, si dès cette vie ils goûtent au bien même

dont ils seront un jour rassasiés.

Mais en quoi consiste, dans la vie présente, cet avant-goût de la vie éternelle? Je te réponds: dans la

vision de ma Bonté en eux-mêmes, et dans la connaissance de ma Vérité, connaissance qui est dans

l'intelligence, cet oeil de l'âme éclairée par moi. La pupille de cet oeil, c'est la très sainte Foi, dont la

lumière fait discerner, connaître et suivre la voie et la doctrine de ma Vérité, le Verbe incarné. Sans

cette pupille de la Foi, l'âme ne saurait voir. Elle ressemblerait à un homme qui aurait bien des yeux,

mais dont la pupille, par laquelle l'oeil voit, serait recouverte d'un voile. L'intelligence est l'oeil de l'âme,

et la pupille de cet oeil c'est la Foi. Si l'amour égoïste la recouvre du bandeau de l'inidélité, c'en est

fait, elle ne voit plus: elle a bien une forme d'oeil, elle n'a plus la lumière dont elle s'est elle-même

privée.

Tu comprends ainsi que mes serviteurs, en me voyant, me connaissent, qu'en me connaissant ils

m'aiment, qu'en m'aimant ils anéantissent et perdent leur volonté propre. En se dépouillant de leur

volonté ils se revêtent de la mienne, et moi je ne veux rien d'autre que votre sanctification.

Par le fait, ils se détournent aussitôt du chemin d'en bas, pour prendre plus haut, par le pont, et ils ne

reculent plus devant les épines; car leurs pieds, comme soulevés par l'amour de ma volonté, n'en

éprouvent aucun dommage. S'ils souffrent comme je te l'ai dit, c'est du corps, non de l'esprit, [152]

parce que chez eux la volonté sensitive est morte, et c'est elle qui afflige et tourmente l'esprit de la

créature. Cette volonté étant détruite, détruite aussi est la souffrance. Dès lors, ils supportent tout ce

qui leur arrive, avec respect, estimant une grâce d'être éprouvés par moi, et ne désirant rien d'autre

que ce que je veux.

Laissé-je le démon les tourmenter, en lui permettant d'éprouver leur vertu par les tentations, alors,

comme je te l'ai dit plus haut, ils résistent à cet assaut par la volonté qu'ils ont affermie en moi; ils

s'humilient, ils se regardent comme indignes de posséder la paix et le repos de l'esprit, ils croient avoir

mérité cette tribulation, ils la traversent dans l'allégresse, avec la connaissance qu'ils ont d'euxmêmes,

sans en ressentir d'affliction.

L'épreuve leur vient-elle des hommes? Est-ce la maladie, ou la pauvreté, ou la perte de l'état qu'ils

avaient dans le monde? Est-ce la privation de leurs enfants ou de personnes qui leur sont

particulièrement chères, - car voilà les épines que produit la terre depuisle péché? Ils acceptent tout,

avec la lumière de la raison et de la sainte Foi. Ils n'ont d'yeux que pour moi, qui suis la Souveraine

Bonté et qui ne peux vouloir rien d'autre que le Bien! Ils savent dès lors que c'est pour leur bien, par

amour et non par haine, que je leur envoie ces épreuves.

Après avoir ainsi pris conscience de mon amour, ils se regardent eux-mêmes, ils reconnaissent leurs

fautes, ils voient, à la lumière de la Foi, que le bien [153] doit être récompensé, que le péché doit être

puni. Ils comprennent que toute faute mériterait une peine infinie, parce qu'elle est commise contre

moi qui suis le Dieu infini, et ils considèrent comme une grâce, que je veuille bien les punir en cette vie

et en ce temps fini. Ainsi tout à la fois, ils se purifient de leurs péchés par la contrition du coeur, ils

acquièrent des mérites par leur parfaite patience, et leurs épreuves seront récompensées par un Bien

infini. Ils savent aussi que toute souffrance en cette vie, est de courte durée, comme le temps. Le

temps est comme un point sur le fléau d'une balance, rien de plus! Le temps écoulé, finie la

souffrance! C'est bien peu de chose, tu vois!

Mes serviteurs portent ainsi leurs épreuves présentes, ils passent avec patience à travers les épines;

celles-ci ne leur blessent point le coeur. Leur ne leur a-t-il pas été enlevé avec l'amour sensitif, pour

être transporté en moi et uni à moi par sentiment d'amour! Il est donc bien vrai qu'ils ont dès cette vie

un avant-goût de la vie éternelle. Ils passent au milieu des eaux sans en être mouillés; à travers les

épines sans en être déchirés, parce qu'ils m'ont connu comme le souverain Bien, et qu'ils l'ont

cherché là où il se trouve, je veux dire dans le Verbe, mon Fils unique [154].

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CHAPITRE XVI

(46)

Des maux qui proviennent de l'aveuglement de l'intelligence, et comment le bien, qui n'est pas

fait en état de grâce, ne sert de rien pour la vie éternelle.

Ce que je viens de te dire était pour te faire mieux comprendre comment les méchants ont un avantgoût

de l'enfer, et quelle illusion est la leur! Je veux t'expliquer maintenant d'où procède leur erreur, et

d'où leur vient cet avant-goût de l'enfer.

Sache donc que la cause en est, qu'ils ont l'oeil de l'intelligence aveuglé par l'infidélité, fille de l'amourpropre.

Car de même que la vérité s'acquiert par la lumière de la foi, ainsi l'infidélité conduit au

mensonge. Je parle de l'infidélité de ceux qui ont reçu le saint baptême et, dans le saint baptême,

cette pupille de la foi qui a été insérée dans l'oeil de l'intelligence. Arrivés à l'âge de discrétion, s'ils se

sont exercés dans la vertu, ils ont conservé la lumière de la foi, et ils produisent des fruits de vie qui

profitent au prochain. Comme l'épouse qui met au monde un enfant vivant, le présente tout vivant à

son époux, ainsi m'offrent-ils leurs oeuvres de vie, à Moi qui suis l'époux de l'âme.

C'est le contraire que font ces misérables, qui, à [155] l'âge de la raison, alors qu'ils doivent mettre à

profit les lumières de la foi pour enfanter dans la grâce des oeuvres de vie, ne produisent que des

oeuvres de mort. Oui elles sont mortes leurs oeuvres, parce que toutes accomplies dans le péché

mortel, en dehors de la lumière de la foi. Ils ont bien la forme du saint baptême, mais ils n'en ont plus

la lumière: ils en sont privés par cette ténèbre de la faute commise par l'amour-propre, qui a recouvert

la pupille qui les faisait voir. Aussi dit-on de ceux qui ont la foi sans les oeuvres, que leur foi est morte.

Et de même qu'un mort ne voit pas, de même l'oeil de l'intelligence, dont la pupille a été recouverte

comme je t'ai dit, ne voit plus, ne se connaît plus soi-même, au milieu des fautes commises. Il ne

conaît plus en lui-même ma Bonté qui lui a donné l'être, et toutes les grâces dont je l'ai comblé par

surcroît. Ne me connaissant pas, et ne se connaissant pas lui-même, il ne hait pas en lui la sensualité

égoïste, bien plus il l'aime, il s'emploie à satisfaire ses désirs, et il met ainsi au monde tous les enfants

mort-nés qui sont les péchés mortels. Pour moi, il ne m'aime pas; ne m'aimant pas, il n'aime pas celui

que j'aime, je veux dire son prochain, et ne met point sa joie à accomplir ce qui me plaît.

Telles sont les vraies et réelles Vertus que je me plais à voir en vous, et non pour mon utilité, car je ne

puis profiter de rien. Je suis Celui sans lequel rien n'a été fait, sinon le péché, qui n'est pas quelque

chose, et qui en privant l'âme de la grâce, la prive de moi, le Bien absolu. Ce n'est donc [156] que

pour votre utilité à vous, que les bonnes oeuvres me sont agréables parce que par elles j'ai quelque

chose à récompenser, en Moi qui suis la vie sans fin.

Chez ceux-là au contraire, tu le vois bien, la foi est morte parce qu'elle est sans les oeuvres. Les

oeuvres qu'ils font, n'ont point de valeur pour la vie éternelle, parce qu'ils ne possèdent pas la vie de

la grâce. Avec la grâce ou sans la grâce, on ne doit pas néanmoins cesser de faire le bien, parce que

tout bien est récompensé, comme toute faute est punie. Le bien accompli en grâce et sans péché

mortel obtient la vie éternelle; et le bien que l'on fait sans la grâce ne laisse pas que d'être

récompensé, de diverses manières, comme je te l'ai expliqué.

Parfois je leur accorde, à ces malheureux, le temps de se reconnaître, ou j'inspire pour eux, à mes

serviteurs, de continuelles prières, qui les retirent du péché et les sauvent de leurs misères. D'autres

fois ce n'est pas le temps qu'ils reçoivent, ni la prière dont je dispose en leur faveur. Je les

récompense en biens temporels, les traitant comme l'animal que l'on engraisse pour le mener à la

boucherie. Ces créatures, qui toujours et de mille manières ont résisté à ma Bonté, font cependant

quelque bien, sans être en état de grâce, et malgré leur état de péché. Ils n'ont pas voulu, dans cette

oeuvre qui est leur, profiter du temps, ni des prières, ni des autres moyens par lesquels je les ai

appelés. Cependant bien que réprouvés par moi, à cause de leurs fautes, ma bonté ne veut pas

laisser cette oeuvre sans rémunération. Ce peu de service qu'ils [157] ont fait, je le récompense en

biens temporels; ils s'y engraissent à plaisir, sans se corriger, et ils arrivent ainsi aux supplices

éternels.

Tu vois bien qu'ils sont abusés, mais qui les a trompés? Eux-mêmes! C'est eux-mêmes, qui se ont

privés de la lumière de la foi vivante, et ils vont désormais, comme des aveugles, palpant autour d'eux

et s'attachant à tout ce qu'ils touchent. Mais parce qu'ils n'ont plus pour se conduire qu'un oeil

aveuglé, ils placent leur affection dans les choses qui passent et voilà leur erreur! Ils font comme des

fous qui ne regardent que l'or et ne voient pas le poison. Sache donc que tous les biens de ce monde,

ses délices, ses plaisirs, ils les ont pris, ils les ont acquis, ils les ont possédés san moi, par un amour

égoïste et désordonné. Ils réalisent parfaitement la parabole des scorpions que je te contai à tes

débuts, après l'allégorie de l'arbre. Je te disais qu'ils portent l'or par-devant et le venin par derrière. Il

n'y a point en eux de venin sans l'or, ni d'or sans le venin; mais ce que l'on voit tout d'abord en eux

c'est l'or, et personne ne songe à se défendre du venin, sinon ceux qui sont éclairés de la lumière de

la foi [158].

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CHAPITRE XVII

(47)

Comment l'on ne peut observer les commandements, si l'on n'observe les conseils. Et

comment, dans quelqu'état que l'âme choisisse, si sa volonté est bonne et sainte, elle est

toujours agréable à Dieu.

Je t'ai parlé de ceux qui, avec le glaive à deux tranchants de la haine du vice et de l'amour de la vertu,

retranchaient pour l'amour de moi le venin de la propre sensualité, et n'en pouvaient pas moins s'ils le

voulaient, mais conformément à la lumière de la raison, conserver, posséder, acquérir, l'or et les biens

de la terre. Mais ceux qui voulaient atteindre à une grande perfection les méprisaient, et réellement et

spirituellement. Ce sont ceux qui observent réellement le conseil qui leur fut proposé et donné par ma

Vérité. Ceux qui possèdent, observent les commandements et ne suivent les conseils qu'en esprit,

non en réalité. Mais comme les conseils sont liés aux commandements, personne ne peut observer

les commandements, sans observer les conseils, au moins spirituellement. Si l'on possède les

richesses du monde, on doit les posséder avec humilité et non avec orgueil, comme une chose prêtée

et non comme une chose dont on [159] aurait la pleine propriété, ainsi que ma Bonté les met à votre

disposition pour votre propre usage. Vous ne les avez qu'autant que je vous les donne, vous ne les

conservez qu'autant que je ne vous les laisse je ne vous les donne qu'autant que je le juge utile à

votre salut. C'est donc ainsi que vous en devez user.

En en usant de la sorte, l'homme observe les commandements en m'aimant par-dessus toute chose,

et le prochain comme lui-même. Il vit, le coeur dépouillé et détaché par le désir, car il n'aime ces biens

et ne les garde que suivant ma volonté. S'il les possède matériellement, il n'en observe pas moins le

conseil par les dispositions de son coeur, puisque, ainsi que je t'ai dit, il a retranché le venin de

l'amour désordonné. Qui agit ainsi demeure dans la charité commune. Mais ceux qui observent les

commandements et les conseils non seulement en esprit, mais en réalité, ceux-là sont dans la charité

parfaite: ils observent en toute simplicité le conseil que ma Vérité, le Verbe Incarné, formulait au jeune

homme qui lui demandait: "Maître, que pourrais-je faire pour obtenir la vie éternelle? - Observez, lui

dit-il, les commandements de la loi. - Je les observe, répondit celui-ci. - Bien! lui Jésus, si tu veux être

parfait, va, vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres (Math., XIX,16,21). - Le jeune homme

alors devint triste: il avait encore trop d'attache aux richesses, il les possédait avec trop d'amour, de là

son chagrin [160].

Les parfaits, eux, observent le conseil; ils quittent les biens de ce monde avec tous ses plaisirs, ils

affligent leur corps par les veilles, par la pénitence, par la prière humble et continuelle.

Quant aux autres qui sont dans la charité commune, en ne renonçant pas à la possession réelle des

richesses, ils ne perdent pas la vie éternelle, puisqu'ils ne sont pas tenus à ce renoncement.

Mais, s'ils veulent posséder les biens temporels, ils doivent faire suivant la manière que je t'ai

enseignée. En les conservant, ils ne pèchent pas, puisque toute chose est bonne, excellente, créée

par moi qui suis la Bonté souveraine, faite pour le service de mes créatures raisonnables, mais non

pour que mes créatures deviennent serves et esclaves des délices du monde. Ceux qui ne désirent

pas arriver à la grande perfection, et auxquels il plaît de conserver ces biens, les doivent donc

posséder en seigneurs, non en esclaves. C'est à Moi que doit aller leur désir; tout le reste, ils le

doivent aimer non comme une chose à eux prêtée pour leur service, ainsi que je t'ai dit. Je ne regarde

ni aux personnes, ni aux positions qu'elles occupent: je n'ai égard qu'aux saints désirs. Par

conséquent, dans tous les états que l'homme choisit, une seule chose importe, c'est que sa volonté

soit bonne, sainte, conforme à ma volonté. Mais qui pourra ainsi se maintenir, en quelque état qu'il

soit placé? Celui qui aura détruit le venin, par la haine de la sensualité propre, et par l'amour de la

vertu [161].

Après avoir rejeté ce venin de la volonté désordonnée, et réglé son désir par l'amour saint, par la

crainte qu'il a de Moi, l'homme peut choisir et posséder l'état qui lui plaît: en tout état, il se conduira de

façon à gagner la vie éternelle.

Sans doute il est plus parfait et plus méritoire de renoncer non seulement spirituellement, mais

réellement à tous les biens de ce monde. Mais si quelqu'un ne se sent pas le courage d'atteindre à

cette perfection, si sa fragilité l'empêche de s'y résoudre, il peut demeurer dans la charité commune,

selon son état. Ainsi l'a ordonné ma Bonté, pour que nul ne puisse trouver dans son état une excuse à

son péché.

Et en vérité où serait leur excuse, à ces pécheurs?

Je condescends à leurs passions, à leurs complaisances. Veulent-ils rester dans ce monde, ils

peuvent y posséder des richesses, y tenir un rang, vivre dans le mariage, élever des enfants, travailler

à leur établissement: ils ont toute liberté d'y choisir l'état qui leur agrée davantage, à la seule

condition, il est vrais, de retrancher le venin de la sensualité propre qui donne la mort éternelle.

Et la sensualité est bien véritablement un venin. De même en effet qu'un poison met met le corps en

souffrance et finalement le tue s'il ne réussit pas à le vomir ou à prendre quelque remède; ainsi en estil

de ce scorpion, de l'attachement au monde et aux choses temporelles. Celles-ci, je l'ai déjà dit, sont

bonnes en elles-mêmes; vous pouvez en user [162] comme il vous plaît, avec le saint amour, avec la

crainte véritable. Mais c'est la volonté perverse de l'homme qui sécrète le venin. C'est elle qui

empoisonne l'âme et lui donne la mort, si l'âme ne vomit ce poison par une confession sainte qui

délivre le coeur de cette affection. Voilà le remède qui guérit de ce venin, bien qu'il seble amer à la

sensualité.

Tu vois donc combien sont le jouet de leurs illusions! Ils pourraient m'avoir à eux, me posséder, fuir la

tristesse, trouver la joie et la consolation, c'est le mal cependant qu'ils choisissent sous couleur de

bien, et ils se damnent, en s'attachant à l'or avec un amour désordonné.

Mais l'infidélité les aveugle, et ils ne voient pas le venin; s'ils s'aperçoivent de leur empoisonnement,

ils ne prennent pas le remède. C'est la croix du démon que portent ces malheureux, avec un avantgoût

de l'enfer [163]!

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CHAPITRE XVIII

(48)

Comment les mondains ne se peuvent rassasier; et du châtiment de la volonté perverse en

cette vie.

Je t'ai dit, ci-dessus, que de la volonté seule venaient toutes les peines de l'homme. Comme mes

serviteurs se sont dépouillés de leur volonté pour revêtir la mienne, ils n'éprouvent aucune souffrance

vraiment afflictive, et ils se sont rassasiés parce qu'ils me sentent présents dans leur âme par la

grâce. Mais ceux qui ne m'ont pas ne peuvent être rassasiés, alors même qu'ils posséderaient le

monde entier: car les choses créées sont moindres que l'homme, étant faites pour l'homme et non

l'homme pour elles. Ils ne peuvent donc être rassasiés par elles; c'est Moi, et Moi seul qui les puis

rassasier.

C'est pourquoi ces malheureuses victimes d'un pareil aveuglement sont toujours affamées; ils

souffrent d'une faim qui jamais ne s'apaise; sans cesse ils désirent ce qu'ils ne peuvent avoir, parce

qu'ils ne me le demandent pas à Moi, qui seul puis le leur donner.

Veux-tu savoir la cause de leur tourment? Tu sais de quelle souffrance l'amour est la source, dès que

l'on perd la chose à laquelle l'on était comme [164] identifié. Ceux-là, par l'amour, se sont comme

identifiés, et de diverses manières, à la terre; ils sont devenus terre. Celui-ci ne fait plus qu'un avec la

richesse, celui-là avec les honneurs, cet autre avec ses enfants; l'un me délaisse pour servir les

créatures, l'autre fait de son corps un animal immonde. Ainsi, quel que soit leur état, ils ont l'appétit de

la terre, ils se repaissent de terre. Ils voudraient que ces choses fussent durables, et elles ne le sont

pas: elles passent comme le vent. Ou la mort les arrache à ce qu'ils aiment, ou ce qu'ils aiment leur

est enlevé par ma Providence. Cette privation est pour eux une souffrance intolérable. Si grand était

l'amour désordonné de leur possession! Non moins grande est la douleur de leur perte!

S'ils les avaient possédées, comme choses prêtées, et qui n'étaient point vraiment à eux, ils n'en

auraient point maintenant de regret. Leur affliction provient donc de ce qu'ils n'ont point ce qu'ils

désirent. Le monde, comme je t'ai dit, est impuissant à les rassasier; n'étant point rassasiés, ils sont

dans la souffrance. Et quel supplice, que cet aiguillon de la conscience! Quelle torture que cette soif

de vengeance, qui continuellement dévore au dedans, brûle de tuer, et qui a mis à mort l'âme du

vindicatif, avant d'avoir abattu son ennemi! Quelle tristesse inquiète que celle de l'avare, qui, pour

sacrifier à son vice, chaque jour retranche davantage sur ses besoins! Et quel tourment que celui de

l'envieux, qui perpétuellement se ronge le coeur, et sans cesse est en souffrance du bonheur d'autrui

[165]! Toutes les choses qu'ils aiment ainsi d'un amour sensuel leur sont une source d'afflictions et

d'inquiétudes désordonnées. C'est vraiment la croix du démon qu'ils ont prise sur leurs épaules, ils ont

vraiment un avant-goût de l'enfer. Cette vie est pour eux pleine d'infirmités de toute sorte, et s'ils ne se

corrigent pas, c'est à la mort éternelle qu'elle les conduit.

Les voilà ceux qui non contents d'être déchirés par les épines de nombreuses tribulations, se torturent

encore eux-mêmes par leur volonté propre désordonnée! Ils portent la croix dans leur corps et dans

leur coeur: l'âme et le corps passent ensemble par les afflictions et les peines, sans en retirer aucun

mérite, parce qu'ils ne supportent pas leurs souffrances avec patience, mais avec colère.

Pour avoir acquis et possédé l'or et les délices du monde avec un amour désordonné, ils ont été

privés par là même de la vie de la grâce et du sentiment de la charité, ils sont devenus des arbres de

mort; aussi toutes leurs oeuvres sont mortes. Ils s'envont avec leurs afflictions par le chemin du

fleuve, où ils se nient; ils arrivent ainsi à l'eau de mort, ils passent, la haine au coeur, par la porte du

démon et reçoivent l'éternelle damnation.

Tu vois bien maintenant quelle illusion est la leur! A travers quelles souffrances ils vont à l'enfer, en se

faisant les martyrs du démon! Tu as compris la cause de leur aveuglement, cette ténèbre de l'amourpropre

étendue sur la pupille qui est la lumière de la Foi. Tu as vu comment les tribulations [166] et les

persécutions du monde, de quel côté qu'elles viennent, atteignent mes serviteurs corporellement,

sans que leur esprit en soit troublé, parce qu'ils sont en union avec ma volonté et par là même sont

contents de souffrir pour moi.

Mais les serviteurs du monde sont assaillis au dedans et au dehors; au dedans particulièrement, par

la crainte de perdre ce qu'ils possèdent, et par l'amour qui leur fait désirer ce qu'ils ne peuvent obtenir.

De ces deux souffrances, qui sont principales, dérivent toutes les autres, que ta langue serait

impuissante à décrire.

Il est donc bien vrai, tu le vois, que, même en cette vie, la part des justes est meilleure que celle des

pécheurs. Tu connais pleinement, désormais, la route que suivent les uns et les autres et le terme où

ils arrivent [167].

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CHAPITRE XIX

(49)

Comment la crainte servile est insuffisante pour acquérir la vie éternelle: Comment on arrive

par cette crainte à l'amour de la vertu.

Voici ce que présentement je veux te dire. C'est moi-même qui envoie les tribulations du monde pour

apprendre à l'âme que sa fin n'est pas en cette vie, que les choses terrestres sont imparfaites et

périssables, que c'est Moi seul qui suis sa fin, et qu'elle doit me désirer et me choisir comme tel. Sous

l'aiguillon de cette souffrance, il en est qui commencent un peu à se dégager des ténèbres, par la

peine même qu'ils endurent, et aussi par la pensée de celle qui doit punir leur péché. Eperonnés par

cette crainte servile, ils essaient de sortir du fleuve et de vomir le venin que leur avait inoculé le

scorpion au visage d'or. Comme ils l'aimaient, non pas modérément, mais sans mesure, il leur avait

jeté son venin. En prenant conscience de leur état, ils font effort pour se lever et gagner la rive, pour

atteindre le pont. Mais la crainte servile ne suffit pas pour les y conduire.

En effet, balayer de sa demeure le péché mortel, sans l'orner des vertus fondées, non sur la crainte,

mais sur l'amour, ce n'est pas assez pour [168] obtenir la vie éternelle. Ce sont les deux pieds à la fois

qu'il faut mettre sur le premier degré du pont, c'est-à-dire l'affection et le désir: voilà les pieds qui

portent l'âme à l'amour de ma Vérité dont je vous ai fait un pont. Nous sommes ici au premier degré;

je t'ai expliqué comment il convenait de le gravir, quand je t'exposai que mon Fils avait fait de son

corps comme une échelle.

Il est bien vrai que, communément et en règle générale, c'est par la crainte du châtiment que les

serviteurs du monde commencent de se sonvertir. Les tribulations de cette vie font souvent qu'ils

deviennent à charge à eux-mêmes, et ils commencent ainsi à se détacher du monde. S'ils soumettent

cette crainte à la lumière de la foi, elle les conduira à l'amour de la vertu. Mais il en est qui avancent

avec tant de tiédeur, que maintes fois, à peine arrivés à la rive, ils se rejettent dans le fleuve. Viennent

alors à souffler des vents contraires , ils sont à nouveau roulés par les flots, ballotés par les tempêtes

de cette vie ténébreuse.

Est-ce un souffle de prospérité qui passe avant que, par leur négligence, ils n'aient gravi le premier

degré, avec le sentiment de l'amour et de la vertu, les voilà qui regardent en arrière, les voilà repris

par l'amour désordonné des plaisirs du monde! Mais c'est le vent de l'adversité qui souffle: c'est leur

impatience alors qui les détourne de la rive. C'est que, ce n'est pas vraiment la faute qu'ils ont

commise, ce n'est pas l'offense qu'ils m'ont faite qu'ils détestent et qu'ils veulent éviter. Ce qui les

[169] a ébranlés et soulevés, c'est uniquement la crainte du châtiment réservé au péché.

Dans toute cette affaire de vertu il faut de la persévérance; sans la persévérance, l'on n'arrive pas au

terme de son désir, l'on n'atteint pas la fin pour laquelle on a commencé d'agir. Non, sans

persévérance, on ne parviendra jamais au but que l'on cherche; sans persévérance, l'on ne réalisera

jamais l'objet de son désir.

Tu as déjà vu comment ils sont ballotés, suivant les impulsions diverses qu'ils reçoivent. Tantôt c'est

en eux-mêmes, par les assauts qu'ils éprouvent de leur propre sensualité en lutte contre l'esprit; tantôt

ce sont les créatures, dont ils subissent l'attrait, qui les emportent loin de moi dans un amour déréglé,

ou dont les injures provoquent leur impatience et leur colère; tantôt ce sont les démons qui leur livrent

bataille et les attaquent de mille manières.

Parfois, en effet, le démon essaye de déprécier ce premier effort et d'en inspirer de la confusion. "Ce

bien que tu a entrepris, insinue-t-il, qu'est-ce que cela, auprès de tes péchés, auprès de tes fautes?" Il

en agit ainsi pour les ramener en arrière et pour qu'ils renoncent au peu de bien qu'ils ont commencé

de faire! D'autres fois, il les provoque à s'abandonner en toute confiance à ma miséricorde. "Pourquoi

tant de fatigues? leur souffle-t-il: jouis de cette vie; au moment de la mort il sera toujours temps de te

reconnaître et d'obtenir ton pardon." Par ce moyen, le démon leur fait perdre la crainte qui les avait

portés à commencer [170].

Pour toutes ces causes et pour d'autres encore, ils tournent donc la tête en arrière, ils manquent donc

de constance, ils ne persévèrent pas. Et tout cela vient de ce que la racine de l'amour-propre n'a pas

été complètement arrachée en eux. Voilà ce qui brise leur persévérance. C'est avec grande

présomption qu'ils s'en remettent à ma miséricorde. Ils prennent confiance en elle, mais cette

confiance n'est pas ce qu'elle doit être. Il n'y a qu'une espérance ignorante et présomptueuse en cette

miséricorde, qu'ils continuent d'offenser sans cesse. Je n'ai jamais donné, je ne donne pas ma

miséricorde, pour qu'on se serve d'elle pour m'outrager, mais afin qu'on puisse par son secours, se

défendre contre la malice du démon et contre la confusion désordonnée de l'esprit. Mais eux, c'est

tout le contraire qu'ils font. Cette miséricorde qui leur est offerte, ils la retournent contre moi pour

m'offenser. Et cela vient de ce qu'ils n'ont pas poussé plus loin cette première démarche qu'ils ont

faite, pour se retire de la misère du péché mortel, par crainte du châtiment et sous l'aiguillon des

nombreuses tribulations qui les assaillaient. Pour s'en être tenus là, ils ne sont pas parvenus à l'amour

de la vertu, ils n'ont point persévéré. L'âme ne peut s'arrêter ainsi: si elle ne va pas de l'avant, elle

retourne en arrière. Ainsi de ceux-là. Ils n'ont pas poursuivi plus avant dans la vertu pour dépasser

l'imperfection de la crainte et aller jusqu'à l'amour: ils ne pouvaient manquer de revenir en arrière

[171].

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CHAPITRE XX

(50)

Comment cette âme éprouve une grande amertume devant l'aveuglement de ceux qui se noient

dans le fleuve.

Alors cette âme, dans le tourment de son désir, considérait son imperfection et celle des autres. Elle

éprouvait une grande douleur à voir un tel aveuglement dans les créatures. Ne savait-elle pas que si

grande est la Bonté de Dieu qu'il n'a rien mis en cette vie qui soit, en quelque état que l'on se trouve,

un obstacle au salut. Tout, au contraire, est enseignement et provocation à la vertu. Néanmoins,

combien de pécheurs, l'amour-propre et l'attachement désordonné n'entraînaient-ils pas en bas, par le

fleuve? Ils ne se convertissaient pas et elle les voyait arriver à l'éternelle damnation, pendant que

nombre de ceux qui étaient remontés du fleuve, après avoir bien commencé, retournaient en arrière,

pour la raison qu'elle avait apprise de la Bonté divine qui avait daigné se manifester elle-même à elle.

Cette vue la plongeait dans la douleur. Fixant alors le regard de son intelligence sur le Père éternel,

elle lui disait." O amour inestimable, qu'elle n'est pas l'erreur de vos créatures! Je souhaiterais qu'il

plût à votre Bonté de m'expliquer [172] avec plus de précision, - quels sont les trois degrés figurés par

le corps de votre Fils unique, - comment l'on doit faire pour sortir entièrement de ces flots et marcher

dans la voie de votre vérité, et - quels sont ceux qui montent les degrés de l'échelle [173].

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CHAPITRE XXI

(51)

Comment les trois gradins figurés dans le pont, c'est-à-dire dans le Fils de Dieu, signifient les

trois puissances de l'âme.

Alors la divine Bonté, abaissant le regard de sa miséricorde sur le désir et la faim qui dévoraient cette

âme, lui disait: Ma fille bien-aimée. Je ne fais pas fi de ton voeu, je me plais au contraire à exaucer tes

saints désirs; aussi je veux bien t'expliquer et te montrer ce que tu souhaites.

Tu me demandes de t'exposer l'allégorie des trois gradins, et comment il faut faire pour sortir du fleuve

et gagner le pont. Déjà je t'ai manifesté l'erreur et l'aveuglement de ces hommes qui, dès cette vie, ont

un avant-goût de l'enfer, et se sont faits comme les martyrs du démon, pour aboutir à la damnation

éternelle. Je t'ai dit quels fruits ils retirent de leurs oeuvres. Dans ces entretiens, j'ai indiqué comment

l'on devait s'y prendre pour éviter ces malheurs, mais je n'en veux pas moins te l'expliquer à nouveau

et en détail, pour satisfaire à ton désir.

Tu sais que tout mal a sa source dans l'amour égoïste de soi-même, et que cet amour est comme une

ténèbre qui recouvre la lumière de la raison et [174] éteint en elle la lumière de la foi. On ne perd pas

l'une sans perdre l'autre. J'ai créé l'âme à mon image et ressemblance, par le fait que je lui ai donné la

mémoire, l'intelligence, la volonté. L'intelligence est la plus noble partie de l'âme. L'intelligence est

mue par l'affection, mais l'affection est nourrie par l'intelligence, et la main de l'amour, je veux dire

l'affection, remplit à son tour la mémoire du souvenir de Moi et de mes bienfaits. Ce souvenir tient

l'intelligence attentive et la préserve de négligence; elle la rend reconnaissante, en la gardant de

l'ingratitude. C'est ainsi que ces deux puissances se prêtent un mutuel appui pour nourrir l'âme dans

la vie de la grâce.

L'âme ne peut vivre sans amour, il lui faut toujours quelque chose à aimer: car c'est d'amour qu'elle

est faite, et c'est par amour que je la créai. C'est pourquoi je t'a dit que la volonté donne le branle à

l'intelligence. "Je veux aimer, semble-t-elle lui dire, parce que ma nourriture à moi, c'est l'amour". Ainsi

réveillée par la puissance affective, l'intelligence se met à l'oeuvre: "Tu veux aimer! semble-t-elle

répondre, je vais te donner un bien que tu puisses aimer!" Et sans plus tarder, elle s'applique à

considérer la dignité de l'âme, et la bassesse où elle est tombée par sa faute. Dans la dignité de son

être, elle goûte mon inappréciable Bonté, la Charité incréée avec laquelle je la créai, pendant que la

vue de sa misère la remplit de la pensée de ma miséricorde. N'est-ce pas ma miséricorde [175], en

effet, qui lui a donné le temps, et qui l'a retirée des ténèbres?

C'est alors que la volonté se nourrit d'amour. Elle ouvre la bouche du saint désir et elle y aspire la

haine et le regret de la sensualité égoïste, en même temps qu'une véritable humilité et une parfaite

patience qui sont les fruits de cette sainte haine. L'âme y conçoit la vertu et produit des bonne

oeuvres, parfaitement ou imparfaitement, suivant qu'elle se sera exercée plus ou moins à la

perfection, comme je te le dirai plus loin.

Au contraire, si l'appétit sensitif se laisse aller à vouloir aimer les choses sensibles, l'intelligence se

tourne de ce côté et se propose pour objet les choses périssables, qu'elle donne en pâture à l'amourpropre,

qui n'y trouve que le mépris de la vertu et le goût du vice. L'âme n'en retire qu'orgueil et

impatience. La mémoire, elle, ne peut se remplir que des impressions que lui fournit l'affection (Notons

ici qu'il ne s'agit pas d'intelligence ni de science abstraites et spéculatives, mais d'intelligence pratique

et de science de la vie). Ainsi cet amour obscurcit et rétrécit le regard, qui ne discerne plus et ne voit

plus, sinon dans ce faux jour. La lumière dans laquelle l'intelligence perçoit désormais toute chose,

c'est ce faux éclat de bien, ce clinquant de plaisir, auquel s'attache maintenant l'amour.

Dépouillées de cette apparence, les choses périssables n'auraient pas d'action sur l'homme, qui par

[176] nature ne peut désirer que le bien. Ainsi le vice est coloré; il porte les couleurs du bien

personnel; c'est sous ce masque qu'il s'offre à l'âme, et parce que l'oeil, dans son aveuglement, ne

discerne pas, ne connaît pas la vérité, elle se trompe, en cherchant le bien et les délices là où ils ne

sont pas. Je t'ai déjà dit que les délices du monde, en dehors de moi, ne sont qu'épines

empoisonnées. Ainsi donc, tout à la fois, l'intelligence est illusionnée dans sa vision, la volonté est

trompée dans son amour en aimant ce qu'elle ne doit pas aimer, la mémoire est abusée, dans les

impressions qu'elle en conserve.

L'intelligence fait comme le voleur qui dépouille autrui; il en est de même de la mémoire qui conserve

le souvenir continuel de ces choses, qui sont hors de moi, et par là l'âme est privée de la vie de la

grâce. Telle est l'unité de ces trois puissances que je ne puis être offensé par l'une sans que toutes

les trois m'offensent, parce que l'une communique à l'autre, comme je te l'ai dit, le bien ou le mal, au

gré du libre arbitre. Le libre arbitre est lié lui-même à la volonté, et il la meut comme il lui plaît, ou par

la lumière ou sans la lumière de la raison. Vous avez en vous la raison qui est unie à Moi, tant que le

libre arbitre ne l'en a pas séparée par un amour désordonné, et vous avez aussi la loi perverse qui est

toujours en lutte contre l'esprit. Il y a donc deux parties en vous: la sensualité et la raison. La

sensualité est une servante; elle est faite pour servir l'âme, pour vous permettre de prouver et

d'exercer la vertu, par l'instrument du corps [177]. L'âme, elle, est libre; elle a été délivrée de la faute

par le sang de mon fils. Elle ne peut être asservie si elle-même n'y consent, par la volonté unie au

libre arbitre et le libre arbitre devient une même chose avec la volonté, en s'accordant avec elle. Il est

pris entre la sensualité et la raison et il peut se tourner vers l'une ou vers l'autre comme il lui plaît.

Quand l'âme veut, par son libre arbitre, rassembler toutes ses puissances pour les unir en mon nom,

comme je te l'ai dit, alors vraiment toutes les oeuvres de la créature, soit temporelles, soit spirituelles,

sont bien réglées; le libre arbitre se dégage de la sensualité et s'allie à la raison, et Moi-Même, alors,

par ma grâce, je me repose au milieux d'eux. C'est ce qu'affirme ma Vérité, le Verbe incarné quand il

dit: "Quand ils seront deux ou trois assemblés en mon nom, je serai au milieu d'eux (Math, XVIII, 20)".

Telle est la Vérité. je t'ai déjà dit que nul ne peut venir à moi, si ce n'est par lui, et que pour cela, je

l'avais établi comme un pont à trois gradins. Ces trois gradins figurent les trois états de l'âme comme

je te l'exposerai bientôt [178].

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CHAPITRE XXII

(52)

Comment si les trois puissances de l'âme ne sont pas unies ensemble, il est impossible d'avoir

la persévérance sans laquelle on ne saurait arriver à la fin.

Je t'ai expliqué que les trois gradins figuraient de façon générale les trois puissances de l'âme. C'est

elles qui sont ces trois degrés dont on ne peut gravir l'un sans l'autre, si l'on veut passer par la

doctrine, par le pont de ma Vérité. Si elle ne tient unie entre elles ces trois puissances, l'âme ne

saurait non plus avoir cette persévérance dont je t'ai parlé précédemment, lorsque tu me demandais à

quel moyen devaient recourir les voyageurs pour sortir du fleuve, et quelle était la signification précise

de ces trois degrés. Je te dis alors que, sans la persévérance, nul ne pouvait toucher au but. Or il y a

deux buts, qui tous deux exigent de la persévérance, le vice et la vertu. Si tu veux arriver à la vie, il

faut persévérer dans la vertu; qui veut aller à la mort éternelle, n'a qu'à persévérer dans le vice. Ainsi,

par la persévérance, l'on vient à moi, qui suis la Vie, et l'on va au démon, qui donne à boire l'eau de

mort [179].

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CHAPITRE XXIII

(53)

Explication de ces paroles du Christ: Qui a soif vienne à Moi (Jn 7,37).

Tous vous avez été appelés, en général et en particulier par ma Vérité, mon Fils, lorsque, dans

l'angoisse du désir, il criait dans le temple: "Qui a soif vienne à moi et boive; Je suis la Source d'eau

vive" (Jn 7,37). Il ne dit pas: "Qu'il aille au Père et qu'il boive, il dit: "Qu'il vienne à Moi".

C'est que la souffrance ne peut m'atteindre, moi le Père, mais bien mon Fils. Et vous aussi, pendant

que vous êtes pèlerins et voyageurs en cette vie mortelle, vous ne pouvez avancer sans trouver la

peine, parce que le péché fait produire à la terre des épines, ainsi que je t'ai dit. Voilà pourquoi il a dit:

"Qu'il vienne à moi et qu'il boive."

Car en suivant sa doctrine, soit par l'observation des commandements jointe à l'amour des conseils,

soit par la pratique réelle et simultanées des préceptes et des conseils, c'est-à-dire par la charité

parfaite ou par la charité commune, quelque chemin que vous preniez, vous pouvez aller à lui, il [180]

vous donnera à boire et vous goûterez le fruit du Sang par l'union de la nature divine à la nature

humaine. En vous trouvant en lui, vous vous trouverez en moi, l'Océan de paix, puisque je suis une

même chose avec lui, comme il est une même chose avec moi.

Ainsi vous êtes invités à la source d'eau vive de la grâce. Il vous faut donc passer par lui qui est

devenu votre pont, et marcher avec persévérance, sans que ni épines, ni vents contraires, ni

prospérités, ni adversités, ni autres peines que ce soit, vous puissent faire regarder en arrière.

Persévérez, jusqu'à ce que vous me trouviez, Moi, qui vous donne l'eau vive: et c'est par

l'intermédiaire de ce doux Verbe d'amour, mon Fils unique, que je vous la donne.

Mais pourquoi dit-il donc: Je suis la Source? Parce qu'il me contient, Moi, qui donne l'eau vive par

l'union en lui de la nature divine en la nature humaine.

Pourquoi dit-il aussi: Qu'il vienne à Moi et qu'il boive? Parce que vous ne pouvez effectuer le passage

sans souffrir, et la souffrance ne se peut pas rencontrer en moi, mais bien en lui. Et parce que de mon

Fils unique, je vous fais un pont, nul ne peut venir à Moi, sans passer par Lui: c'est la vérité proclamée

par ma Vérité elle-même: Nul ne peut aller au Père sinon par moi (Jn 14,6).

Tu as vu maintenant la voie qu'il faut prendre [181] et comment il la faut suivre, c'est-à-dire avec

persévérance. Sans cela, vous ne pourriez boire l'eau vive, car c'est à la vertu de persévérance qu'est

accordée la gloire, et la couronne de victoire, en moi l'Eternel [182].

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CHAPITRE XXIV

(54)

Quel moyen doit prendre généralement toute créature raisonnable pour pouvoir sortir des flots

du monde, et passer par le pont.

Je veux maintenant te ramener aux trois gradins par lesquels il vous faut passer, si vous désirez sortir

du fleuve sans vous y noyer, et atteindre l'eau vive que vous êtes invités à boire, et si vous voulez

pareillement que je sois au milieu de vous, c'est-à-dire que, par ma grâce, je fais en vos âmes ma

demeure.

Tout d'abord, si vous voulez effectuer le passage, la première condition, c'est d'avoir soif. Car ceux-là

seuls qui ont soif sont invités: Qui a soif, est-il dit, qu'il vienne et qu'il boive. Celui donc qui n'a pas soif,

ne saurait persévérer dans son voyage, la moindre fatigue l'arrête, ou le moindre plaisir le distrait. Il ne

se soucie point de porter jusqu'au terme le vase nécessaire, ni de se tenir en la compagnie qu'il lui

faut. Il ne peut cependant voyager seul; la persécution l'épouvante et dès qu'elle l'effleure, le voilà qui

tourne le dos. Il a peur, parce qu'il est seul. S'il était accompagné, il aurait [183] moins d'effroi. S'il

avait gravi les trois gradins, il serait en sécurité, parce qu'alors il ne serait plus seul. Il faut donc que

vous ayez soif, et vous devez aussi vous unir ensemble, ou deux, ou trois, ou plus, a-t-il été dit.

Mais pourquoi, ou deux, ou trois? Parce que deux ne sont pas sans trois, ni trois sans deux, ni trois ni

deux sans davantage. Mais celui qui est seul, je ne puis être au milieu de lui, car il n'a pas de

compagnons, pour que je puisse être au milieu. Et même il n'est plus rien: car celui qui est seul, c'est

celui qui s'enferme dans l'amour égoïste de soi-même. Pourquoi est-il seul? Parce qu'il est séparé de

ma grâce et de la charité du prochain. Séparé qu'il est de moi, par sa faute, il tourne au néant, parce

que seul Je suis Celui qui suis. Ainsi donc celui qui est seul, c'est-à-dire qui est enfermé dans l'amour

de soi-même, ne compte pas pour ma Vérité; il est rejeté de moi. Voilà pourquoi il est dit: Quand ils

seront deux, ou trois, ou davantage assemblés en mon nom, je serai au milieu d'eux.

Je t'ai dit que deux n'étaient pas sans trois, ni trois sans deux, et c'est bien vrai. Tu sais que les

commandements de la Loi se ramènent à deux seulement et que sans l'observation de ces deux

commandements aucun autre ne peut être observé. Il faut m'aimer par-dessus toute chose, et le

prochain comme soi-même: voilà le commencement, le milieu et la fin de la Loi.

Ces deux commandements ne peuvent être réunis [184] en mon nom, sans la réunion des trois

puissances de l'âme, mémoire, intelligence, volonté. La mémoire doit conserver mes bienfaits et le

souvenir de ma Bonté en elle-même. L'intelligence doit fixer son regard sur l'amour ineffable que je

vous ai montré, dans mon Fils unique. C'est lui que j'ai proposé comme objet à l'oeil de votre

intelligence pour qu'il contemple en lui le foyer de ma Charité. La volonté doit se réunir à la mémoire

et à l'intelligence pour m'aimer et me désirer, Moi qui suis sa fin. Lorsque ces trois vertus et

puissances de l'âme sont assemblées, je suis au milieu d'elles. Et parce qu'alors l'homme est rempli

de ma charité et de l'amour du prochain, il se trouve par là même accompagné de nombreuses et

réelles vertus. C'est dans cet état que l'âme est disposée à avoir soif: elle a soif de la vertu, soif de

mon honneur, soif du salut des âmes; toute autre soif est éteinte et morte en elle. Elle marche en

sécurité, sans aucune crainte servile, après avoir franchi le premier degré de l'affection, parce que son

affection, dépouillée de l'amour-propre, s'est élevée au-dessus d'elle-même et des choses

périssables, ne les aimant et ne les conservant, si elle les conserve, que pour moi et non en dehors de

moi, c'est-à-dire avec une crainte véritablement sainte, avec l'amour de la vertu.

Elle se dispose ainsi à franchir le second degré, où, par la lumière de l'intelligence, elle contemple

l'amour profond que je vous ai manifesté dans le Christ crucifié. C'est là qu'elle trouve la paix et le

[185] repos, que désormais, la mémoire n'est plus vide, elle est toute remplie de ma charité. Tu sais

qu'un vase vide résonne quand on le frappe, et qu'il n'en est pas de même quand il est plein. Quand

donc la mémoire est remplie de la lumière de l'intelligence et de l'affection toute d'amour, elle peut être

touchée ou heurtée par la tribulation ou par les plaisirs du monde, elle ne rend plus le son d'une joie

ou d'une colère désordonnées: car elle est pleine de moi qui suis tout Bien.

C'est ainsi qu'elle franchit le troisième degré, et l'union est faite. La raison en possession de ces trois

degrés, des trois puissances de l'âme, comme je t'ai dit, les a assemblées en mon nom. Après avoir

réuni les deux, c'est-à-dire l'amour de Dieu, et l'amour du prochain, puis les trois, la mémoire pour

retenir, l'intelligence pour voir, la volonté pour aimer, l'âme se trouve tout à la fois en compagnie de

Moi qui suis sa force et sa sécurité, et en compagnie des vertus, et elle se sent tranquille et sûre,

parce que Je suis au milieu de cette assemblée.

Alors elle se met en marche, pressée par le désir, assurée de suivre le chemin de la vérité, qui mène

à la fontaine d'eau vive. La soif qu'elle a de mon honneur, de son salut et du salut du prochain lui fait

désirer cette voie, sans laquelle elle n'y pouvait atteindre. Elle va alors, portant le vase de son coeur,

vide de toute affection et de tout amour déréglé du monde. Mais aussitôt vide, il se remplit; car rien ne

peut demeurer vide; le vide-t-on de son [186] contenu matériel, du même coup il se remplit d'air.

Le coeur est un petit vase, qui lui aussi ne peut rester vide. A peine l'a-t-on vidé des choses qui

passent qu'il est déjà plein d'air, c'est-à-dire du céleste et doux amour divin qui donne accès aux eaux

de la grâce. Arrivée là, l'âme passe par la porte du Christ crucifié, et goûte l'eau vive, en se

désaltérant en moi, qui suis l'Océan de paix [187].

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CHAPITRE XXV

(55)

Récapitulation de quelques choses déjà dites.

Jusqu'ici, je t'ai exposé comment, en général, toute créature humaine doit procéder, pour sortir du

fleuve du monde, en évitant de s'y noyer et d'encourir l'éternelle damnation. Je t'ai expliqué les trois

degrés, qui généralement sont les trois puissances de l'âme, et comment personne n'en peut gravir

l'un sans les atteindre tous.

Je t'ai interprété cette parole de ma Vérité: Quand ils seront deux ou trois ou plusieurs assemblés

en mon nom...; et je t'ai fait voir que cette assemblée est la réunion de ces trois degrés ou de ces

trois puissances de l'âme, mises en accord avec les trois commandements principaux de la Loi,

concernant la charité envers moi et envers le prochain, et consistant à m'aime par-dessus toute chose

et le prochain comme soi-même.

Ces degrés franchis, ces puissances assemblées en mo nom comme je t'ai dit, l'âme soudain a soif

de l'eau vive. Elle se met alors en mouvement et traverse le pont, en suivant la doctrine de ma Vérité

qui est elle-même ce pont. Elle accourt à sa voix, la même voix qui vous invitait dans le temple,[188]

et qui toujours vous appelle, toujours vous crie: Qui a soif, vienne à moi et qu'il boive: Je suis la

fontaine d'eau vive.

Je t'ai expliqué ce que signifie cette parole et comment il faut l'entendre, pour te faire mieux connaître

l'abondance de ma charité et la confusion de ceux qui courent à plaisir dans le sentier du démon qui

les appelle à l'eau de mort.

Tu m'interrogeais sur les moyens à prendre pour ne pas se noyer, je t'ai répondu et tu as pu le voir et

l'entendre. Je t'ai dit qu'il fallait monter sur le pont en tenant toutes ses puissances rassemblées et

unies dans l'amour du prochain, en m'apportant à Moi son coeur et son affection, comme un vase

dans lequel je donne à boire à qui me demande. Cette voie du Christ crucifié il la faut suivre avec

persévérance jusqu'à la mort. Cette condition de salut s'impose à tous et à chacun, dans quelque état

qu'ils se trouvent. Aucun état ne peut servir d'excuse pour s'en dispenser: toute créature raisonnable

peut et doit s'y soumettre. Nul n'est admis à dire pour s'y soustraire: "Je me trouve en telle situation,

j'ai des enfants, j'ai mille embarras dans le monde, il m'est impossible de prendre ce chemin. Ils ne

peuvent alléguer aucune des difficultés provenant de leur état, puisque, comme je te l'ai dit, tout état

m'est agréable, tout état est méritoire, pourvu qu'on le suive avec une volonté bonne et sainte. Tout ce

qui est, a été fait par moi qui suis la souveraine Bonté: à ce titre, toutes choses sont bonnes et

parfaites, et je vous les ai données non [189] pour que vous y trouviez la mort, mais pour que vous y

puisiez la vie.

Obligation bien douce, en vérité! Qu'y a-t-il de plus doux, de plus délicieux que l'amour? Et l'amour

dont je vous parle, qu'est-il? rien que l'Amour de Moi et du prochain. Ce devoir d'amour, l'homme le

peut remplir en tout temps, en tout lieu, en tout état, en m'aimant et en rapportant toute chose à

l'honneur et à la gloire de mon nom.

Mais je t'ai dit, tu le sais, l'erreur profonde de ceux qui ne se laissent pas guider par cette lumière.

Enfermés dans leur amour égoïste, c'est en dehors de Moi qu'ils aiment les créatures, qu'ils

possèdent les biens de ce monde, et ils passent leur vie dans les tourments. S'ils ne changent pas de

route, comme je te l'ai indiqué, ils vont tout droit à la damnation éternelle. Ainsi, je t'ai fait connaître

comment doit se conduire tout homme sans exception [190].

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CHAPITRE XXVI

(56)

Comment pour montrer que les trois degrés du pont signifient les trois états de l'âme, Dieu dit

à cette âme de s'élever au-dessus d'elle-même pour contempler la vérité.

Je t'ai appris déjà comment doivent se comporter ceux qui sont dans la charité commune, c'est-à-dire

ceux qui pratiquent les commandements, en observant les conseils en esprit. Je veux t'entretenir

maintenant de ceux qui ont déjà commencé à gravir l'échelle et se sont engagés dans la voie parfaite,

par la pratique réelle non seulement des préceptes mais aussi des conseils, suivant les trois états que

je te montrerai et que je t'expliquerai en détail.

Les trois gradins que je t'exposai comme figurant, en général, les trois puissances de l'âme,

représentent aussi les trois états de l'âme, dont le premier est imparfait, le second est parfait, le

troisième très parfait.

Dans le premier, l'homme est, pour moi, un mercenaire, dans le second, il se montre féal serviteur,

dans le troisième, il est un fils qui m'aime, sans penser à lui. Ces trois états se peuvent rencontrer et

se rencontrent séparément en des personnes différentes [191], mais on peut aussi parfois les trouver

réuns dans une seule. Ils sont dans une seule et même personne, quand celle-ci avance dans cette

voie sans interruption, et s'élève de l'état servile à l'état d'affranchi et de l'état d'affranchi à l'état de fils.

Elève-toi au-dessus de toi-même, ouvre l'oeil de ton intelligence et contemple ces voyageurs en

marche. Les uns s'avancent imparfaitement dans la voie des commandements, les autres

parfaitement, quelques-uns s'exercent dans la voie des conseils. Tu verras d'où vient l'imperfection et

d'où procède la perfection. Et tu comprendras combien grande est l'illusion à laquelle l'âme s'est

exposée elle-même, pour n'avoir pas arraché, jusqu'à la dernière racine, l'amour-propre. En quelque

état que l'on se trouve, il faut qu'il tue en lui cet amour-propre [192]!

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CHAPITRE XXVII

(57)

Comment l'âme, en regardant dans le divin miroir, voyait les différentes manières de monter

des créatures.

Alors cette âme, dans l'angoisse d'un désir de feu, regardait dans le divin miroir. Elle y voyait des

créatures avancer de diverses manières, et avec des pensées différentes, pour arriver à leur fin.

Nombreuses étaient celles qui commençaient à gravir l'échelle, aiguillonées par la crainte servile, par

l'épouvante du châtiment qui les menaçait. Parmi elles, beauoup passaient de cette première crainte à

la seconde. Elle en voyait bien peu arriver à la très grande perfection [193].

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CHAPITRE XXVIII

(58)

Comment la crainte servile ne suffit pas pour arriver à la vie éternelle, et comment la loi de

crainte et la loi d'amour sont unies ensemble.

La Bonté de Dieu, voulant satisfaire au désir de cette âme, lui disait alors: Vois-tu ceux qui par crainte

servile cherchent à se retirer de la fange du péché mortel! Si leur effort ne s'inspire pas enfin de

l'amour de la vertu, la crainte servile ne suffira pas à leur procurer la vie éternelle. Il y faut l'amour uni

à la crainte: car la loi est fondée sur l'amour et sur une crainte sainte.

La loi de crainte, c'est la loi ancienne que je donnai à Moïse, et qui n'était établie que surla crainte.

Dans cette loi, toute faute commise était suivie de son châtiment. Mais la loi d'amour est la Loi

nouvelle, donnée par le Verbe mon Fils unique, et qui est établie sur l'amour. La loi nouvelle

cependant ne détruit pas l'ancienne, elle l'achève au contraire. C'est ce que vous a dit ma Vérité: Je

ne suis pas venu détruire la loi, mais l'accomplir (Mt 5,17). Il a uni la loi de crainte à la loi d'amour,

et l'amour a purifié la crainte de son imperfection, qui est la peur du châtiment [194]; il n'est plus

demeuré que la crainte parfaite, la crainte sainte, qui est la seule peur, non de nuire à son propre

intérêt, mais de m'offenser moi-même qui suis la souveraine Bonté. Ainsi la loi imparfaite a été

amenée à sa perfection par la loi d'amour.

Depuis que mon Fils unique est venu comme un char de feu, répandant sur votre humanité les

flammes de ma charité, l'abondance de ma miséricorde, il a aboli la peine qui châtiait la faute. Ma

justice ne punit plus dès cette vie, et sur-le-champ, quiconque m'outrage, comme anciennement il

avait été convenu et déterminé. Aussitôt la faute, aussitôt la peine, disait la loi de Moïse. Il n'en est

plus ainsi désormais, il n faut donc plus désormais de crainte servile. Ce n'est pas que le péché ne

doive être jamais puni; mais le châtiment est renvoyé à plus tard, dans l'autre vie, quand l'âme sera

séparée du corps, à la condition toutefois que le coupable ne l'aura pas puni lui-même, en cette vie,

par une contrition parfaite.

Ainsi la vie présente est le temps de la miséricorde; après la mort, c'est l'ère de la justice. Il faut donc

sortir de la crainte servile, pour arriver à l'amour et à la sainte crainte de Moi-même. Il n'est point pour

l'homme d'autre moyen de ne pas retomber dans le fleuve, emporté par les flots des tribulations,

meurtri par des plaisirs qui ne sont qu'épines, et déchirent l'âme qui les aime et les possède d'une

manière déréglée [195].

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CHAPITRE XXIX

(59)

Comment, par la crainte servile figurée par le premier gradin du pont, l'on s'élève au second.

Je t'ai dit que nul ne pouvait passer par le pont ni sortir du fleuve, sans monter les trois gradins et telle

est la vérité. On les franchit, qui imparfaitement, qui parfaitement, quelques-uns avec une grande

perfection. Ceux qui sont mus par la crainte servile ne les gravissent et n'assemblent leurs puissances

qu'imparfaitement.

L'âme voit la peine qui suit la faute, et elle se lève, elle recueille ensemble ses puissances: la mémoire

pour évoquer le souvenir de son péché; l'intelligence pour contempler le châtiment qui lui est réservé;

la volonté pour détester et fuir le châtiment. Bien que ce sot là la première montée, la première

réunion des puissances, il convient de l'accomplir, à la lumière de l'intelligence, par le regard intérieur

de la très sainte Foi. Elle ne doit pas regarder seulement à la peine, mais aussi à la récompense de la

vertu, et à l'amour que je lui porte, pour dépouiller la crainte servile, et accomplir cette ascension par

amour, avec les pieds de l'affection.

En agissant ainsi, l'on cesse d'être esclave pour [196] devenir féal serviteur, servant par amour et non

par crainte; et l'on y arrive, si l'on s'emploie avec haine à arracher la racine de l'amour-propre, et si

l'on apporte à ce travail de la prudence, de la constance et de la persévérance.

Mais nombreux sont ceux qui se mettent à l'oeuvre et accomplissent leur ascension si lentement, qui

me servent avec tant d'imperfection, tant de négligence, tant d'ignorance, que soudain ils perdent

courage. Le moindre vent contraire les prend comme une voile et les ramène en arrière. Il y avait

d'imperfection dans leur montée du premier degré du Christ crucifié, qu'ils n'ont pu atteindre au

second, qui est son coeur [197].

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CHAPITRE XXX

(60)

De l'imperfection de ceux qui aiment et servent Dieu pour leur propre utilité et leur consolation.

Parmi ceux qui sont devenus mes serviteurs de confiance, il en est qui me servent avec foi, sans

crainte servile: ce n'est pas la seule peur du châtiment, c'est l'amour qui les attache à mon service.

Mais cet amour ne laisse pas que d'être imparfait, parce que, ce qu'ils cherchent dans ce service,

c'est leur propre utilité, c'est leur satisfaction ou le plaisir qu'ils trouvent en Moi. La même imperfection

se rencontre aussi dans l'amour qu'ils ont pur leur prochain. Et sais-tu ce qui démontre l'imperfection

de leur amour? Dès qu'ils sont privés des consolations qu'ils trouvaient en Moi, cet amour ne leur suffit

plus, et ne peut plus se soutenir. Il languit et souvent va se refroidissant de plus en plus vis-à-vis de

Moi, quand, pour les exercer dans la vertu et les arracher à leur imperfection, je leur retire ces

consolations spirituelles et leur envoie des luttes et des contrariétés. Je n'en agis ainsi cependant que

pour les amener à la perfection, pour leur apprendre à se bien connaître, à prendre conscience qu'ils

ne sont rien et que d'eux-mêmes ils [198] ne possèdent aucune grâce. L'adversité doit avoir pour effet

de les porter à chercher un refuge en moi, à me reconnaître comme leur bienfaiteur, à s'attacher à Moi

seul par une humilité vraie. C'est dans ce but, encore une fois, que je leur retire, non la grâce, mais la

consolation que je leur avais donnée.

Mais eux, en cette épreuve, se relâchent et se rejettent en arrière avec une sorte de colère spirituelle;

souvent même, ils en viennent à abandonner de différentes façons, leurs exercices, parfois sous

couleur de vertu, en se disant en eux-mêmes que ces exercices ne sont plus qu'une opération toute

naturelle, puisqu'ils n'y trouvent plus les consolations spirituelles que retirait leur âme.

Si une âme en agit ainsi, c'est qu'elle est imparfaite, c'est qu'elle n'a pas encore complètement rejeté

le bandeau de l'amour-propre spirituel qui recouvre la pupille de l'oeil de la très sainte Foi. Si elle avait

bien écarté ce voile, en vérité elle verrait que toute chose procède de Moi et qu'il ne tombe pas une

feuille d'arbre sans l'ordre de ma Providence; que ce que je lui promets et lui envoie, c'est uniquement

pour sa sanctification, c'est-à-dire pour qu'elle possède le bien et la fin pour lesquels je la créai.

Voilà ce que mes serviteurs doivent voir et comprendre: c'est que je ne veux rien d'autre que leur bien,

par le sang de mon Fils unique, dans lequel ils ont été lavés de leurs iniquités. En ce sang ils peuvent

connaître ma vérité, et ma vérité la voici: [199] c'est pour leur donner la vie éternelle que je les créai à

mon image et ressemblance, et que je les créa à nouveau dans le sang de mon propre Fils, en faisant

d'eux mes fils adoptifs. Mais parce qu'ils sont imparfaits, c'est encore leur propre intérêt qu'ils

cherchent dans mon service, et ils se relâchent pareillement de l'amour du prochain. Les premiers se

sont découragés, par peur de la souffrance qu'ils avaient à endurer; et ceux-ci, les seconds,

s'attardent, ils se négligent dans le service du prochain, leur charité se replie sur elle-même, parce

qu'il n'y trouvent plus leur propre satisfaction ni les consolations qu'ils étaient accoutumés d'en retirer.

Cela vient de ce que leur amour n'est pas assez épuré. Ils aiment leur prochain avec la même

imperfection qu'ils m'aiment moi-même: ils cherchent dans leur amour leur propre intérêt. S'ils ne

reconnaissent par leur imperfection, avec le désir de devenir parfaits, il est impossible qu'ils ne

retournent pas en arrière.

Il est donc nécessaire, pour quiconque veut la vie éternelle, d'aimer sans calcul. Ce n'est pas assez

de fuir le péché par crainte du châtiment, ni d'embrasser la vertu pour l'intérêt personnel que l'on y

trouve; non, cela ne suffit pas pour obtenir la vie éternelle. Il faut sortir du péché parce qu'il me déplaît

à Moi, et aimer la vertu pour l'amour de Moi.

Il est bien vrai que cette crainte est ordinairement le premier pas que tout pécheur fait vers Moi, parce

que l'âme commence par être imparfaite avant d'être parfaite, mais elle doit sortir de [200] cette

imperfection pour atteindre à la perfection, ou pendant le cours de sa vie, en vivant dans la vertu, avec

un coeur purifié et libre de m'aimer sans aucun retour sur soi-même, ou à l'heure de la mort, en

reconnaissant son imperfection avec la résolution, si elle en avait le temps, de me servir sans regarder

à son intérêt.

C'est de cet amour imparfait que saint Pierre aimait le bon et doux Jésus, mon Fils unique, lorsqu'il

éprouvait si délicieusement la douceur de son intimité. Mais dès que vint le temps de la tribulation,

tout son courage l'abandonna. Non seulement il n'eut pas la force de souffrir pour lui, mais la première

menace, la peur la plus servile eut raison de sa fidélité, et il le renia en jurant qu'il ne l'avait jamais

connu.

De nombreux périls attendent ainsi l'âme qui gravit ces échelons, mue seulement par la crainte servile

ou par un amour mercenaire. Mes serviteurs doivent sortir de ces sentiments pour devenir de vrais fils

et me servir sans intérêt personnel. Je récompense tout labeur, je rends à chacun selon son état et

ses oeuvres. Aussi, s'ils ne délaissent pas l'exercice de l'oraison et des autres bonnes oeuvres, et s'ils

vont toujours avec persévérance, en progressant dans la vertu, ils arriveront à cet amour de fils. Et

Moi, je les aimerai à mon tour comme on aime des enfants, parce que je réponds toujours par le

même amour à l'amour qu'on a pour moi. Si vous m'aimez comme un serviteur aime son maître, je

vous aimerai en maître, vous payant [201] votre dû suivant votre mérite; mais je ne me manifesterai

pas moi-même à vous. Les secrets intimes on les livre à son ami; parce qu'on ne fait qu'un avec son

ami. On ne fait pas qu'un avec son serviteur.

Le serviteur, il est vrai, peut croître en vertu, se rapproche de son maître par l'amour et devenir enfin

son ami très cher. Mais tant qu'ils se contentent d'un amour mercenaire, je ne me manifeste pas moimême

à eux. S'ils rougissent de leur imperfection, s'ils se mettent à aimer la vertu, s'ils s'emploient

avec haine à arracher d'eux-mêmes la racine de l'amour-propre spirituel, si, du haut du tribunal de la

conscience et faisant appel à la raison, ils ne souffrent dans leur coeur aucun mouvement de crainte

servile et d'amour mercenaire sans les redresser par la lumière de la très sainte Foi, je te dis qu'en

agissant ainsi, ils me seront si agréables, qu'ils auront accès au coeur de l'ami. Je me manifesterai

moi-même à eux, ainsi que l'a proclamé ma Vérité quand elle a dit: Celui qui m'aimera sera une

même chose avec moi et moi avec lui. Je me manifesterai moi-même à lui et nous demeurerons

ensemble (Jn 14, 21.35).

Telle est en effet l'union qui existe entre deux amis très chers: ils sont deux corps, mais une seule

âme par sentiment d'amour, parce que l'amour transforme dans la chose aimée. S'ils ne forment plus

qu'une âme, aucun secret n'est possible entre eux désormais. C'est pourquoi, dit ma Vérité, "Je

viendrai et nous demeurerons ensemble." C'est la vérité même [202].

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CHAPITRE XXXI

(61)

Comment Dieu se manifeste lui-même à l'âme qu'il aime.

Sais-tu comment je me manifeste moi-même à l'âme qui m'aime en vérité, en suivant la doctrine de ce

doux Verbe d'amour? Je manifeste ma vertu à l'âme de diverses manières, suivant le désir qu'elle en

a, mais il y en a trois principales manifestations:

1.- Je manifeste dans l'âme ma vertu, c'est-à-dire mon affection et ma charité, premièrement par

l'INTERMEDIAIRE du Verbe mon Fils. Cette affection, cette charité éclate dans le sang répandu avec

un si beau feu d'amour. Et cette charité se manifeste ainsi de deux manières: l'une générale, vis-à-vis

du commun des hommes, c'est-à-dire vis-à-vis de ceux qui demeurent dans la charité commune. A

ceux-là je me manifeste, en leur prouvant jusqu'à l'évidence ma charité, par les nombreux et divers

bienfaits qu'ils reçoivent de moi.

L'autre manière plus particulière, concerne ceux qui sont devenus mes amis. En plus de la

manifestation commune, ceux-là goûtent et connaissent, ils éprouvent, ils sentent par expérience ma

charité au fond de leurs âmes.

2.- La seconde manifestation de ma charité a lieu DANS L'AME MEME, quand je me révèle moimême

à elle par sentiment d'amour. Non que je fasse acception des créatures: je ne regarde qu'au

saint désir. Mais je me manifeste à l'âme avec la même perfection qu'elle me cherche. Quelquefois je

me révèle à elle - et c'est le second genre de manifestation dans l'âme - en lui donnant l'esprit de

prophétie, en lui découvrant les choses futures, et de bien des manières différentes, suivant que je le

juge conforme aux besoins de cette âme ou des autres créatures.

3.- D'autres fois - c'est le troisième genre de manifestation - je me révèle par le sentiment de la

PRESENCE DE MA VERITE, mon Fils unique, dans l'esprit de mes serviteurs, suivant des modes

divers, en conformité avec les désirs et la volonté de l'âme. Tantôt elle me cherche dans la sagesse

de mon Fils, et je l'exauce en le proposant pour objet au regard de son intelligence; tantôt elle me

cherche dans la clémence de l'Esprit-Saint, et alors a Bonté lui fait goûter le feu de ma divine Charité,

en lui faisant concevoir les vraies et réelles vertus, fondées sur la charité pure du prochain [204].

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CHAPITRE XXXII

(62)

Pourquoi le Christ ne dit pas: Je manifesterai le Père, mais moi-même.

Tu vois donc bien que la Vérité ne vous a pas trompés quand elle a dit: "Qui m'aimera sera une

même chose avec moi"; puisque, en suivant sa doctrine par sentiment d'amour, vous êtes unis à lui,

et par cette union avec lui, vous êtes pareillement unis à moi, car nous ne faisons qu'un; par le fait, je

me manifeste moi-même à vous, puisque nous ne sommes qu'une seule et même chose. C'est donc

la vérité même qu'a énoncée ma Vérité quand elle a dit: Je me manifesterai à vous. En se

manifestant, c'est moi qu'elle manifeste, et en me manifestant c'est elle qu'elle manifeste.

Mais pourquoi mon Fils n'a-t-il point dit: Je manifesterai le Père?"

Pour trois raisons particulières.

La première, parce qu'il a voulu montrer que je ne suis pas séparé de lui, ni lui de moi. C'est pourquoi

à saint Philippe qui lui demandait: "Fais-nous voir le Père et cela nous suffira", il répondit: "Qui me

voit, voit le Père, et qui voit le Père, me voit".

Il l'a pu dire parce qu'il est une même chose avec [205] moi; mais ce qu'il a, il le tient de moi et non

moi de lui. Aussi dit-il aux Juifs: "Ma doctrine n'est pas de moi, mais de mon Père qui m'a envoyé".

Car le Fils procède de moi et non moi de lui. Mais je n'en suis pas moins une même chose avec lui et

lui avec moi. Voilà pourquoi il ne dit pas : Je manifesterai le Père, mais : "Je me manifesterai", comme

pour faire entendre qu'il est une même chose avec le Père.

La seconde raison est qu'en se manifestant à vous, il ne révélait rien d'autre que ce qu'il tenait de moi

le Père ; comme s'il eût voulu dire : Le Père s'est manifesté à moi. Comme je suis une même chose

avec lui, c'est moi et c'est lui tout ensemble que je vous manifesterai en moi.

La troisième raison est, qu'étant Moi-même invisible, je ne puis être vu de vous qui êtes visibles, tant

que vous ne serez pas séparés de vos corps. Alors vous me verrez, Moi votre Dieu, face à face, et le

Verbe, mon Fils unique, intellectuellement, jusqu'au moment de la Résurrection générale où votre

humanité deviendra conforme et s'unira à l'humanité du Verbe, comme je te l'ai exposé plus haut,

dans le traité de la Résurrection. Vous ne pouvez [206] donc me voir présentement tel que je suis.

C'est pourquoi j'ai caché la nature divine sous le voile de votre humanité, afin que vous me puissiez

voir ainsi. Moi invisible, je me suis fait visible, en vous donnant le Verbe mon Fils caché sous le voile

de votre humanité. C'est par elle qu'il me manifeste à vous. Aussi ne dit-il pas : Je manifesterai le

Père, mais bien : Je me manifesterai à Vous, comme pour dire : Selon que m'a donné le Père, je

me manifesterai à vous.

Tu vois donc bien que, dans cette manifestation, en se manifestant, il me manifeste.

Tu as appris aussi pourquoi il n'a pas dit : Je manifesterai le Père. C'est qu'il ne vous est pas possible

à vous, dans un corps mortel, de me voir moi le Père, comme il a été expliqué, et d'autre part il est

une même chose avec moi [207].

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CHAPITRE XXXIII

(63)

De quelle manière l'âme gravit le second gradin du Pont après avoir franchi le premier.

Tu as vu désormais l'excellence de celui qui est parvenu à l'amour de l'ami. Il a monté par les pieds de

l'affection et il est arrivé au secret du coeur, c'est-à-dire au second des trois degrés figurés par le

corps de mon Fils. Je t'ai dit que ces trois degrés représentaient les trois puissances de l'âme :

maintenant je les applique à signifier les trois états de l'âme. Mais, avant de te conduire au troisième,

je veux te montrer de quelle manière l'on arrive à être l'ami, comment en devenant ami l'on devient

fils, en s'élevant à l'amour filial. Je te dirai ensuite ce que l'on fait, quand on est devenu ami, puis je

t'exposerai, à quels signes l'on reconnaît l'ami véritable.

Et, premièrement, comment devient-on l'ami?

C'est ce que je vais te dire.

Tout d'abord, l'âme était imparfaite, dominée qu'elle était par la crainte servile ; mais avec de

l'exercice et de la persévérance, elle arrive à l'amour de jouissance et d'intérêt propre, en trouvant en

moi sa joie et son utilité. Telle est la voie [208] que suit celui qui désire parvenir à l'amour parfait, je

veux dire à l'amour de l'ami et du fils.

Je dis que l'amour filial est l'amour parfait, parce que c'est à lui que va l'héritage, mon héritage à Moi,

Père éternel. Comme l'amour du fils suppose l'amour de l'ami, c'est pour cela que je t'ai dit que c'est

l'ami qui devient fils. Comment s'opère donc cette transformation ?

Voici. Toute perfection et toute vertu procède de la charité, et la charité se nourrit de l'humilité ;

l'humilité à son tour dérive de la connaissance et de la sainte haine de soi-même, ou de sa propre

sensualité.

Une fois parvenu là, il faut persévérer et continuer à demeurer dans la cellule de la connaissance de

soi-même, ou de sa propre sensualité.

Une fois parvenu là, il faut persévérer et continuer à demeurer dans la cellule de la connaissance de

soi-même. C'est là que l'âme connaîtra ma miséricorde, par le sang de mon Fils unique. Qu'elle attire

sur elle par son amour, ma divine charité; qu'elle s'exerce à extirper toute volonté perverse, soit

spirituelle, soit temporelle; qu'elle se cache dans sa maison, pour y pleurer, comme firent Pierre et les

autres disciples, après avoir commis la faute de renier mon Fis.

Cependant la douleur de Pierre était encore imparfaite, et elle demeura imparfaite, quarante jours

durant, jusqu'après l'Ascension. Mais quand ma Vérité fut retournée vers moi selon son humanité,

Pierre et les autres disciples se retirèrent dans leur maison, pour attendre l'avènement de l'Esprit-

Saint, que ma Vérité leur avait promis. Ils s'y étaient enfermés par peur, parce que l'âme est [209]

toujours en crainte, tant qu'elle n'est pas parvenue au véritable amour. Mais, en persévérant dans les

veilles, dans les humbles et continuelles prières, ils reçurent l'abondance de l'Esprit-Saint, et

désormais délivrés de toute crainte, ils suivaient et prêchaient le Christ crucifié.

Ainsi fait l'âme qui veut parvenir à la perfection. Après être sortie du péché mortel et s'être reconnue

elle-même telle qu'elle est, elle commence à pleurer, par crainte du châtiment; puis elle s'élève à la

considération de ma miséricorde, où elle trouve satisfaction et avantage. Mais elle est, dis-je, toujours

imparfaite, et pour l'amener à la perfection, après les quarante jours, c'est-à-dire après ces deux états,

je me retire d'elle, non par la grâce, mais par le sentiment.

C'est ce que vous enseigna ma Vérité quand dit à ses disciples: "Je m'en irai et je retournerai vers

vous." Tout ce qu'il disait s'adressait en particulier aux disciples, mais aussi généralement et

communément à tous les hommes présents et futurs. A ceux donc qui devaient venir il a dit

pareillement: "Je m'en irai et je retournerai vers vous." Et ainsi fut fait, puisqu'il retourna ensuite, lors

de l'avènement de l'Esprit-Saint. Le Saint-Esprit ne vient pas seul : il vient avec ma puissance et avec

la sagesse de mon Fils qui est une même chose avec moi, et avec la clémence de l'Esprit-Saint qui

procède de Moi, le Père, et du Fils.

Or, je te le dis, c'est ainsi que j'en agis moi-même. Pour faire sortir l'âme de son imperfection, je me

[210] retire d'elle, en la privant de la consolation qu'elle ressentait auparavant. Quand elle était dans

l'état du péché mortel, elle s'était séparée de moi, et je l'avais privée de la grâce à cause de sa faute,

parce qu'elle m'avait fermé la porte du désir. Le soleil de la grâce avait disparu de cette âme, non de

lui-même, mais par le fait de la créature qui lui avait fermé la porte du désir. Mais elle a reconnu ce

qu'elle était, elle a pris conscience de ses ténèbres, elle a ouvert sa fenêtre à la lumière et vomi sa

souillure par une sainte confusion. Dès lors je suis retourné dans l'âme par ma grâce, et si je me retire

aujourd'hui, ce n'est pas ma grâce que je lui enlève, mais la jouissance qu'elle en éprouvait.

Si je le fais, c'est pour l'exercer à me chercher Moi-même en toute vérité, pour l'éprouver à la lumière

de la foi et lui apprendre la prudence. Si elle aime avec désintéressement, avec une foi vive, avec la

haine d'elle-même, elle est en joie dans le moment même qu'elle souffre, parce qu'elle se juge indigne

de la paix et du repos de l'esprit.

Des trois conditions que j'avais promis de t'exposer pour arriver à la perfection, c'est là la seconde.

Voilà ce que fait une âme qui y est parvenue. Toute ma conduite envers elle est pour lui faire sentir

que, si je me retire d'elle, elle ne doit pas cependant regarde en arrière, mais persévérer avec humilité

dans ses exercices, et demeurer enfermée dans la connaissance d'elle-même et de moi, pour

attendre avec une foi vive l'avènement du Saint-Esprit, c'est-à-dire Moi-même qui suis [211] le foyer

même de la charité. Elle m'attend, non dans l'oisiveté, mais en prière continuelle, et dans les veilles,

non seulement dans les veilles corporelles, mais dans les veilles de l'intelligence. Car l'intelligence doit

avoir l'oeil ouvert et, à la lumière de la foi, veiller, pour arracher du coeur par la haine des vaines

pensées, veiller, dans le sentiment de ma charité pour reconnaître que je ne veux rien d'autre que sa

sanctification. Tout cela est certain, tout cela est attesté par le sang de mon Fils.

Pendant que l'intelligence se tient ainsi éveillée dans la connaissance d'elle-même et de moi, l'âme,

par la disposition d'une bonne et sainte volonté, s'adonnera continuellement à l'oraison. Cette oraison

continue ne l'empêche nullement de se livrer à la prière extérieure, dans les temps prescrits et

déterminés par l'ordre de la sainte Eglise. Voilà ce que fait l'âme qui se dégage de l'imperfection pour

atteindre à la perfection, et c'est pour qu'elle y arrive que je me sépare d'elle, non par la grâce, mais

par le sentiment qu'elle en éprouve.

Je me retire d'elle encore pour qu'elle voit et connaisse son péché. En se voyant en effet privée de la

consolation, elle en éprouve une peine qui l'afflige, elle se sent faible, incertaine, prête au

découragement, et cette expérience lui fait découvrir la racine de l'amour-propre spirituel qui est en

elle. Ce lui est un moyen de se connaître, de s'élever au-dessus d'elle-même, de siéger au tribunal de

sa conscience, pour ne pas laisser passer ce sentiment [212] sans lui infliger réprimande et correction,

en arrachant la racine de l'amour-propre avec le couteau de la haine, avec la haine de cet amour

même, par amour de la vertu [213].

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CHAPITRE XXXIV

(64)

Comment, lorsqu'on aime Dieu imparfaitement, l'on aime aussi le prochain imparfaitement, et

des signes de cet amour imparfait.

Sache-le bien, toute imperfection ou toute perfection dans l'amour se manifeste et s'acquiert vis-à-vis

de Moi, et aussi pareillement à l'égard du prochain. Elles le savent bien, les âmes simples, qui

souventes fois aiment les créatures d'un amour spirituel. Si elles m'aiment d'un amour épuré et

désintéressé, c'est purement aussi et avec désintéressement qu'elles aiment leur prochain.

Il en est comme du vase que l'on remplit à la fontaine. Si on le retire de la source pour boire, il est

bientôt vide. Mais si on le tient plongé dans la source, on peut y boire toujours, il demeure toujours

plein. Ainsi en est-il pour l'amour du prochain, spirituel ou temporel : il le faut boire en Moi, sans autre

considération. Car je vous demande de m'aimer du même amour dont je vous aime.

En vérité vous ne le sauriez faire complètement. Moi je vous ai aimés, avant d'être aimé, et dès lors,

tout amour que vous avez pour moi, est une dette que vous acquittez, non une grâce que vous [214]

me faites, tandis que l'amour que j'ai pour vous est une faveur que je vous accorde, mais que je ne

vous dois pas. Vous ne pouvez donc me rendre, à Moi, l'amour que je vous réclame. Mais je vous ai

placés à côté de votre prochain, pour vous permettre de faire pour lui ce que vous ne pouvez faire

pour moi: l'aimer par grâce, et avec désintéressement, sans en attendre aucun avantage. Je

considère alors comme fait à moi ce que vous faites au prochain.

N'est-ce pas ce que montre ma Vérité quand elle dit à Paul qui me persécutait: Saul, Saul, pourquoi

me persécutes-tu? (Ac 9,4) - Il parlait ainsi, parce qu'il estimait que c'était me persécuter que de

persécuter que de persécuter mes fidèles.

Ainsi donc cet amour doit être pur, et c'est avec ce même amour dont vous m'aimez, que vous devez

aimer votre prochain. Et tu sais à quoi reconnaître que l'amour est imparfait? Celui-là n'aime pas

parfaitement, qui, même en aimant d'un amour spirituel éprouve de la peine et s'afflige, quand la

créature qu'il aime ne paraît pas répondre à son amour, ou ne semble pas l'aimer autant qu'il croit

aimer lui-même; ou encore, quand il se voit séparé de son intimité et de la consolation qu'il en

attendait, ou qu'il sent qu'elle en aime une autre plus que lui. A ces signes et à d'autres encore, l'on

peut conclure que l'amour qu'il a pour moi et pour le prochain est encore imparfait. Cet amour il a bien

pu le puiser en [215] moi, mais il en a bu la coupe en dehors de la source. L'amour qu'il avait pour moi

était encore imparfait, imparfait aussi est l'amour qu'il témoigne à celui qu'il aime d'un amour même

spirituel.

Tout cela vient de ce qu'il n'a pas complètement arraché la racine de l'amour-propre spirituel. Souvent

je le laisse aux prises avec cet amour, pour qu'ainsi il prenne bien conscience de son imperfection. Je

lui retire le sentiment de ma présence, pour qu'il s'enferme dans la maison de la connaissance de soimême,

où il acquérera toute perfection. Puis je reviens à lui, par une lumière plus abondante, par une

intelligence si approfondie de ma Vérité, qu'il estime désormais comme une grâce, de pouvoir tuer

pour moi sa volonté propre.

Il ne lui reste plus alors qu'à sarcler et à parer la vigne de son âme, à en arracher les épines de ses

pensées, à y disposer les pierres des vertus fondées dans le sang du Christ et qu'il a trouvées dans la

traversée du Pont qui est le Christ crucifié, mon Fils unique. Je t'ai dit, s'il t'en souvient, que sur le

Pont, qui est la doctrine de ma Vérité, étaient ces pierres fondées dans la vertu de son sang, parce

que les vertus ne vous donnent la vie, que par l'efficace de son sang [216].

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CHAPITRE XXXV

(65)

Du moyen que doit employer l'âme pour parvenir à l'amour pur et libre.

Voilà donc l'âme entrée en elle-même. En suivant la doctrine du Christ crucifié, par un véritable amour

de la vertu et par la haine du vice, elle est arrivée, à force de persévérance, à la cellule de la

connaissance d'elle-même. Elle s'y tient recluse dans les veilles et les prières continuelles,

complètement séparée de la conversation du siècle. Elle s'y est enfermée elle-même, par crainte,

connaissant bien son imperfection, et par le désir qu'elle a d'atteindre à l'amour épuré et libre. Voyant

et sachant bien qu'il n'est point d'autre moyen pour elle d'y parvenir, elle y attend, avec une foi vive,

ma venue par un accroissement de grâce en elle.

Mais à quel signe reconnaître la foi vive? - A la persévérance dans la vertu, à l'application continuelle

dans la sainte oraison, quoiqu'il arrive; car, à moins que l'obéissance ou la charité n'en fassent une

obligation, l'on ne doit jamais quitter l'oraison.

Il n'est pas rare en effet, que le démon choisisse de préférence le temps de l'oraison, pour tourmenter

l'âme et lui donner l'assaut. Il cherche ainsi à [217] lui inspirer l'ennui de la sainte prière. Cette oraison

ne te vaut rien, lui souffle-t-il souvent; car dans la prière tu ne dois pas penser à autre chose, avoir

d'attention à autre chose, qu'à ce que tu dis. Le démon lui insinue de semblables idées pour lui donner

du dégoût, jeter la confusion dans son esprit, et l'amener à abandonner l'exercice de l'oraison. Car

l'oraison est une arme avec laquelle l'âme se défend contre tous ses ennemis, quand elle est tenue

par la main de l'amour et brandie par le bras du libre arbitre, dirigé par la lumière de la très sainte Foi

[218].

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CHAPITRE XXXVI

(66)

Où à propos du sacrement du corps du Christ, l'on enseigne pleinement comment l'on passe

de la prière vocale à l'oraison mentale, par le récit d'une vision qu'eut une fois cette âme.

Sache, fille très chère, que c'est en persévérant vraiment dans une prière humble, continue et pleine

de foi, que l'âme acquiert toute les vertus. Elle doit donc persévérer et ne se laisser jamais arrêter, ni

par les illusions du démon, ni par sa propre fragilité, c'est-à-dire ni par les pensées qui lui viennent ni

par les mouvements de sa propre chair, ni par les propos sans consistance, que le démon met

souvent sur la langue des hommes, pour la détourner de sa prière.

O combien douce à l'âme et combien agréable à moi l'oraison sainte, faite dans la cellule de la

connaissance de soi-même et de moi, le regard de l'intelligence grand ouvert aux lumière de la Foi, le

coeur tout rempli de l'abondance de ma Charité, cette charité qui vous est devenue visible par mon

Fils visible, qui l'a manifesté par son San!

Ce Sang enivre l'âme et l'embrase du feu de la charité. Elle reçoit en nourriture, le sacrement [219]

que j'ai déposé pour vous, dans l'hôtellerie du corps mystique, la sainte Eglise. Ce sacrement, c'est le

corps et le sang de mon Fils, vrai Dieu et vrai homme, dont j'ai confié l'administration aux mains de

mon vicaire qui a la clef de ce Sang. C'est cette hôtellerie dont j'ai déjà fait mention, et qui est établie

sur le Pont pour restaurer les pèlerins, réconforter les voyageurs qui suivent la doctrine de ma Vérité,

afin qu'ils ne tombent pas d'inanition.

Cette nourriture rend plus ou moins de force suivant le désir de celui qui la prend, de quelque manière

qu'il la reçoive, sacramentellement, ou virtuellement. On la reçoit sacramentellement, quand on

communie réellement au saint sacrement; et virtuellement, quand on ne communie que par le saint

désir, soit en désirant de communier, soit en contemplant le Sang du Christ crucifié. L'âme communie

par ce symbole du Sang, au sentiment de ma Charité qu'elle goûte et trouve dans le Sang, qu'elle voit

répandu par amour. Elle s'y enivre, elle s'y embrase d'un saint désir, elle s'y enflamme, et se trouve

toute remplie de charité, non seulement pour Moi, mais encore pour le prochain.

Où s'acquiert cette Charité? Dans la cellule de la connaissance de soi-même, par le moyen de la

sainte prière. C'est là que l'âme se dépouille de son imperfection, à l'exemple des disciples et de

Pierre, qui, en demeurant dans la retraite, en veille et en prière, laissèrent là leur imperfection et

acquirent la perfection. Par quel moyen: par la persévérance unie à la très sainte Foi [220].

Ne va pas croire toutefois que cette ardeur et cette force que l'on reçoit dans l'oraison, soient le fruit

de la seule pièce vocale, familière à tant d'âmes qui prient des lèvres plus que du coeur. Toute leur

attention, semble-t-il, est absorbée par la pensée de réciter beaucoup de psaumes, beaucoup de

Notre Père. Dès qu'ils ont atteint le nombre qu'ils s'étaient proposé, l'on croirait qu'ils ne pensent plus

à rien. Chez eux, semble-t-il, ni le sentiment, ni l'attention, ne dépassent les paroles qu'ils prononcent.

Ce n'est pas ainsi qu'il faut prier. A s'en tenir là, l'âme retirera peu de fruit de sa prière, et j'en aurai

moi-même peu d'honneur.

Mais, me diras-tu, faut-il donc abandonner la prière vocale pour la prière mentale, à laquelle

cependant tous ne paraissent pas appelés? - Non, il y a une mesure à garder.

Je sais bien que l'âme est imparfaite avant d'être parfaite, et que cette imperfection se retrouvera dans

sa prière. Elle doit donc, pour ne pas tomber dans l'oisiveté, tant qu'elle est encore imparfaite, recourir

à la prière vocale de l'oraison mentale. Pendant qu'elle prononce les paroles, qu'elle s'efforce donc

d'élever son esprit et de le diriger sur mon amour en y joignant la considération générale de ses fautes

et du sang de mon Fils unique, où elle trouve la largesse de ma charité et la rémission de ses péchés.

Qu'elle fasse ainsi : dès lors, la connaissance d'elle-même et la considération de ses fautes la feront

souvenir de ma Bonté [221] pour elle, et elle pourra continuer son exercice avec une véritable

humilité.

Je ne veux pas qu'elle envisage ses fautes en particulier, mais seulement en général, afin que son

esprit ne soit pas souillé par la vision de certains péchés honteux. Je ne veux pas! tu entends bien!

Elle ne doit pas non plus évoquer seulement la pensée de ces péchés ni en particulier ni en général

sans y joindre le souvenir du Sang et de la grandeur de ma miséricorde, pour ne pas tomber dans la

confusion.

Si la connaissance d'elle-même et la pensée de ses péchés n'était pas accompagnés du souvenir du

Sang et de l'espérance de la miséricorde, elle serait envahie par le trouble. Cette confusion où le

démon l'aurait jetée, sous prétexte de contrition et de regret du péché, l'entraînerait à la damnation

éternelle; car ne trouvant plus d'appui sur le bras de ma miséricorde, elle tomberait dans le désespoir.

C'est là, l'une des plus subtiles illusions par lesquelles le démon essaye de tromper mes serviteurs.

Aussi faut-il, pour éviter ce piège du démon et pour me plaire, que toujours vous dilatiez votre coeur et

votre amour avec une humilité vraie, dans mon incommensurable miséricorde. Sais-tu que l'orgueil du

démon ne peut supporter la vue d'un esprit humble, de même que la grandeur de ma bonté et de ma

miséricorde où l'âme met vraiment son espérance est insupportable à son désespoir. Aussi bien, te

souvient-il, quand le démon voulait te [222] réduire au désespoir en essayant de te persuader que ta

vie n'était que mensonge, et que jamais tu n'avais suivi ni accompli ma volonté! Tu fis alors, ma fille,

ce que tu devais faire, et que ma Bonté te donna de pouvoir faire, cette Bonté qui ne se dérobe jamais

à qui la recherche! Tu te réfugias avec humilité dans ma miséricorde: "Je confesse à mon Créateur,

disais-tu, que toute ma vie s'est passée dans les ténèbres; mais je me cacherai dans les plaies du

Christ crucifié; je me baignerai dans son sang, j'effacerai ainsi toutes mes iniquités, et je me réjouirai

par le désir dans mon Créateur."

Tu sais qu'alors le démon s'enfuit.

Il retourna ensuite avec une autre tentation, et il chercha à t'exalter par l'orgueil: "Tu es parfaite,

insinuait-il, tu es agréable à Dieu: tu n'as plus besoin de t'affliger davantage ni de pleurer plus

longtemps tes fautes." En ce moment je te donnai la lumière pour te montrer la voie qu'il convenait de

prendre. Tu t'humiliais et répondais au démon: "O misérable que je suis! Jean-Baptiste n'a jamais fait

de péché; il a été sanctifié dans le sein de sa mère; et cependant, quelle pénitence n'a-t-il point faite!

Et moi qui ai commis tant de fautes, ai-je seulement commencé à les reconnaître avec douleur, avec

une véritable contrition! Quand comprendrai-je ce qu'est ce Dieu que j'ai offensé, et ce que je suis,

moi qui l'offense!"

Le démon ne put supporter cette humilité de l'esprit, ni l'espérance en ma bonté: "Maudite sois-tu,

cria-t-il alors, je ne puis rien faire avec toi. Si [223] je t'abaisse par la confusion, tu t'élèves jusqu'à la

miséricorde; si je t'exalte, tu t'abaisses jusqu'à l'abîme par l'humilité, et tu me poursuis jusqu'en enfer.

Je ne retournerai plus vers toi, car toujours tu me flagelles avec le bâton de la charité."

L'âme doit donc unir aux paroles qu'elle prononce, la connaissance de moi et d'elle-même. De cette

manière, la prière vocale sera utile à l'âme qui la fera et elle sera agrée de moi. De la prière vocale

imparfaite, elle arrivera, avec de la persévérance dans cet exercice, à l'oraison mentale parfaite. Mais,

si elle vise simplement à réciter un certain nombre de formules, et si la prière vocale lui fait négliger

l'oraison mentale, elle n'y parviendra jamais.

Parfois l'âme sera si ignorante que, si elle s'est proposée de dire, de vive voix, une prière déterminée,

elle n'aura plus d'attention pour moi. J'aurai beau visiter son esprit, soit d'une manière, soit d'une

autre, rien ne l'arrêtera. Tantôt je lui enverrai ma lumière, pour qu'elle se connaisse mieux elle-même

et conçoive un vrai repentir de ses fautes; tantôt je lui ferai largesse de ma charité. D'autres fois, je

placerai devant son esprit, de différentes manières, la présence de ma Vérité, suivant qu'il me plaît, ou

selon que l'âme l'avait elle-même désiré. Oui: mais elle n'a pas achevé de réciter toutes ses formules;

elle négligera ma visite qu'elle sent dans son esprit, et se fera un cas de conscience d'interrompre ce

qu'elle a commencé.

Ce n'est pas ainsi qu'elle doit faire, si elle ne veut pas être le jouet du démon, Aussitôt qu'elle [224] est

avertie dans son esprit des approches de ma visite, suivant les différentes manières que j'ai dites, elle

doit abandonner la prière vocale. Et puis, quand l'oraison mentale est terminée, elle peut, si elle en a

le temps, reprendre ce qu'elle s'était proposé de réciter. Si le temps lui manque, point de souci, point

d'ennui, point de trouble d'esprit. Voilà comment elle doit agir.

Exception pourtant doit être faite pour l'office divin, que les clercs et religieux ont l'obligation de réciter.

S'ils ne le disent pas, ils m'offensent, car ils sont tenus jusqu'à la mort, de dire leur office. Si, à l'heure

consacrée de cette récitation, ils sentent leur esprit attiré et élevé par le désir, ils doivent prendre leurs

dispositions pour le dire avant ou après; jamais ils ne peuvent manquer à ce devoir de l'office.

Mais, pour toute autre formule de prière, l'âme doit commencer à la réciter vocalement, pour arriver à

l'oraison mentale, et dès qu'elle se sent l'esprit disposé à celle-ci , elle doit interrompre sa récitation.

Cette prière vocale, faite comme je l'ai dit, conduit à la perfection. Il ne faut donc pas l'abandonner en

tout état de cause de cause, mais la pratiquer de la manière que j'ai indiquée. Ainsi, avec de l'exercice

et de la persévérance, l'âme goûtera l'oraison véritable et se nourrira du sang de mon Fils unique.

C'est ainsi, ai-je dit, que quelques-uns participent virtuellement au corps et au sang du Christ, bien

que non sacramentellement, et en communiant à la divine charité, qu'ils goûtent par le moyen de [225]

la sainte oraison, peu ou beaucoup, suivant le désir de celui qui prie. Celui qui y apporte peu de

prudence, et n'observe pas assez la mesure que j'ai marquée, trouve peu. Qui apporte beaucoup,

reçoit beaucoup. Plus l'âme s'applique à recueillir sa puissance affective et à l'unir à moi par la lumière

de l'intelligence, plus elle connaît. Qui connaît davantage aime davantage, et qui aime davantage

goûte davantage. Tu vois donc bien que ce n'est pas par la multitude des paroles que l'on arrive à

l'oraison parfaite, mais par le sentiment du désir, en s'élevant vers Moi par la connaissance de soimême,

en conservant ces deux connaissances intimement liées l'une à l'autre.

Ainsi l'âme possédera, tout à la fois, la prière vocale et la prière mentale; car on peut les unir

ensemble, comme la vie active et la vie contemplative, encore qu'il y ait bien des manières différentes

d'entendre la prière vocale et la prière mentale.

Quand l'âme est établie dans un désir saint et une oraison continuelle qui consiste dans une volonté

bonne et sainte, cette volonté et ce désir entrent en acte, en temps et lieu déterminés, pour ajouter à

cette oraison continue du saint désir, la prière vocale, sans que l'âme cesse de demeurer dans cette

volonté sainte. Cette prière, elle la fait ordinairement au moment fixé. Parfois même, elle la continuera

sans interruption en dehors du temps qui lui est consacré, selon que la charité ou le salut du prochain

le demande, suivant ses besoins, ses nécessités, ou suivant l'état où je l'ai placée.

Chacun en effet, selon son état, doit coopérer au salut des âmes, conformément au principe de cette

volonté sainte, et tout ce qu'il fait extérieurement, par la parole ou par les oeuvres, pour le salut du

prochain est virtuellement une prière. C'est bien évident, s'il s'agit de la prière vocale, faite en temps et

lieu voulus. Mais en dehors même de cette prière régulière, tout ce que produit la charité pour le

prochain, ou pour soi-même, toutes ces oeuvres extérieures quelles qu'elles soient, si elles sont

accomplies avec une volonté sainte, sont une prière. Comme l'a dit Paul, mon glorieux apôtre: "On ne

cesse jamais de prier, quand on ne cesse pas de bien faire."

C'est pourquoi je t'ai dit, qu'il y avait plusieurs manières de prier, en unissant la prière extérieure à la

prière mentale; car la prière extérieure ainsi entendue est faite dans le sentiment de charité, et le

sentiment de la charité c'est la prière continuelle. Je t'ai dit aussi, comment l'on parvenait à l'oraison

mentale, par l'exercice et par persévérance, en abandonnant la prière vocale pour la prière mentale,

quand je fais visite à l'âme. Je t'ai expliqué quelle est la prière commune, et la prière en dehors du

temps fixé, et l'oraison de la bonne et sainte volonté, et comment tout exercice accompli par l'âme,

pour soi-même ou pour le prochain, avec cette bonne volonté, en dehors du temps ordinaire, est une

prière.

Que l'âme recueillie en elle-même s'excite donc, de tout son courage, à cette oraison mère des vertus

[227]. C'est ce que fait l'âme enfermée dans la cellule de la connaissance d'elle-même, et qui est

parvenue à l'amour de l'ami, à l'amour du fils. Mais, si elle néglige les moyens que j'ai indiqués, elle ne

sortira jamais de sa tiédeur et de son imperfection: elle n'aimera, qu'autant qu'elle trouvera en moi ou

dans le prochain, son avantage et son plaisir [228].

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CHAPITRE XXXVII

(67)

De l'erreur des mondains qui aiment le service de Dieu pour leur propre consolation.

A propos de cet amour imparfait, je veux te parler d'une illusion, à laquelle se laissent prendre ceux

qui veulent bien m'aimer pour le motif qu'ils y trouvent leur propre consolation.

Sache-le donc, quand mon serviteur m'aime ainsi, imparfaitement, c'est beaucoup moins moi qu'il

cherche, que la consolation pour laquelle il m'aime. On s'en peut convaincre à ce signe que, dès que

lui manquent les consolations spirituelles ou temporelles, il se trouble.

Aux consolations temporelles tiennent surtout les hommes du siècle, qui ne laissent pas que

d'accomplir quelques actes de vertu tant que qu'ils sont dans la prospérité. Mais viennent les revers,

que je leur envoie pour leur avancement, et les voilà qui se relâchent de ce peu de bien qu'ils

faisaient. Demandez-leur pourquoi ce trouble! "Parce que, répondront-ils, j'ai eu du malheur, et ce peu

de bien que j'accomplissais me paraît peine perdue, parce que je ne le fais plus, me semble-t-il, avec

ce coeur et cet esprit que j'y mettais autrefois. C'est bien le revers [229] que j'ai essuyé qui en est

cause, puisqu'il me paraît bien qu'auparavant je pratiquais davantage, avec plus de paix et de

tranquillité de coeur que je le fais maintenant."

En parlant ainsi, ils sont étrangement abusés par la recherche de leur propre plaisir. Il n’est pas vrai

que la tribulation soit cause qu’ils aiment moins et qu’ils pratiquent moins. Les oeuvres que l’on fait

dans le temps de la tribulation, ont autant de valeur par elles-mêmes, que celles qui sont faites au

temps de la consolation : elles pourraient même avoir plus de prix, si l’on y joignait la patience. La

vérité est que c’est dans la prospérité, qu’ils avaient mis leur joie, et l’amour qu’ils avaient pour moi

tenait dans ce petit acte extérieur de vertu. Leur coeur était en paix, parce qu’il se contentait de cette

oeuvre de peu. Dès que vient à leur manquer la consolation qui était toute leur joie, il leur semble qu’ils

ont perdu la paix qu’ils trouvaient croyaient-ils dans la pratique même de la vertu.

Illusion ! Il en va d’eux comme de l’homme qui a un jardin. Cet homme met son plaisir, à être dans son

jardin, et à cultiver son jardin. Il se croit un goût décidé pour le jardinage, alors qu’il n’a vraiment

d’attrait que pour le jardin.

Un événement ne tarde pas à l’éclairer sur la vérité des sentiments.

Il perd son jardin, et désormais, il ne se plaît plus à jardiner. S’il avait mis principalement son affection

et sa satisfaction dans le jardinage lui-même, il ne se laisserait pas que de s’y complaire [230] encore,

malgré qu’il n’a plus son jardin. Pareillement, celui qui a de l’attrait pour la pratique de la vertu,

beaucoup plus que pour les consolations extérieures, ne se relâchera pas de ses bonnes oeuvres, il

ne cessera pas, à moins qu’il ne le veuille, d’y trouver le repos de l’esprit. Quand viendra l’adversité, il

ne sera pas comme celui qui a perdu son jardin.

La recherche de leur satisfaction personnelle égare donc ces mondains et les abuse sur leurs propres

actions : " Je sais, disent-ils, que je faisais mieux autrefois et que j’y prenais plus de satisfaction, avant

d’être ainsi éprouvé. C’était un plaisir pour moi de faire le bien ! Maintenant cela ne me dit plus rien, je

n’y ai plus aucun goût ! " Leur jugement est aussi faux que leurs paroles. S’ils avaient cherché leur

contentement dans le bien, pour l’amour même du bien et de la vertu, ils n’en auraient pas perdu le

goût, bien au contraire, il se fût développé et accru. Mais comme l’exercice de la vertu n’était soutenu

que par l’intérêt de leur propre satisfaction sensible, on comprend qu’il se relâche et cesse bientôt.

Voilà l’illusion où tombe le commun des chrétiens dans la pratique de la vertu. Ils s’abusent euxmêmes

par la recherche de leurs propres satisfactions sensibles [231].

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CHAPITRE XXXVIII

(68)

De l’erreur des serviteurs de Dieu, qui aiment encore de cet amour imparfait.

Mes serviteurs, qui sont encore dans l’amour imparfait, me cherchent et m’aiment, par attache à la

consolation et à la joie qu’ils trouvent en moi.

Comme je suis Rémunérateur de tout le bien qui se fait, donnant peu ou beaucoup, selon la mesure

d’amour de celui qui reçoit, j’accorde donc des consolations spirituelles, tantôt d’une manière , tantôt

d’une autre, dans le temps de l’oraison. Si je le fais, ce n’est pas pour que l’âme ignorante fasse

mauvais usage de la consolation, et qu’au lieu de m’aimer tout d’abord, Moi qui la lui donne, elle

s’arrête davantage, pour le moment, à la consolation qui lui est donnée. Non : ce que je veux, c’est

qu’elle considère le sentiment de charité avec lequel je la lui donne et l’indignité avec laquelle elle la

reçoit, bien plus que la jouissance de sa propre consolation. Mais, si l’ignorante ne s’attache qu’à son

plaisir, sans un regard pour l’amour que j’ai pour elle, elle tombe dans le malheur et l’égarement que

je vais te dire.

Un premier malheur. Trompée par ce besoin de consolation, il lui arrivera de se complaire plus qu’à

l’ordinaire dans la joie éprouvée de ma présence en elle, dont je la favoriserai d’une manière spéciale.

Quand je l’aurai quittée, au lieu d’aller de l’avant, elle retournera en arrière, cherchant à retrouver le

chemin qu’elle a déjà suivi, la même joie qu’elle y a une fois rencontrée. Mais Moi, je ne veux pas que

l’on puisse croire, que je n’ai qu’un seul moyen de me communiquer. Aussi ces faveurs, je les accorde

de manière différente, suivant qu’il plaît à ma Bonté, ou suivant les besoins et les nécessités de l’âme.

Elle, dans son ignorance cherchera toujours la même consolation comme si elle voulait faire la loi à

l’Esprit-Saint. Ce n’est pas ainsi qu’elle doit agir : c’est virilement qu’il faut passer par le pont de la

doctrine du Christ crucifié et recevoir mes dons, dans la mesure, et dans le lieu, et dans le temps qu’il

plaît à ma Bonté. Si, même, je ne veux pas lui accorder cette faveur, ce n’est pas par haine, mais par

amour que je la lui refuse ; c’est pour qu’elle me cherche, Moi, en vérité ; c’est pour qu’elle ne m’aime

pas seulement pour son plaisir, et qu’elle reçoive avec humilité ma Charité plus que la délectation

qu’elle y trouve. Si elle agit autrement, si elle va à sa propre satisfaction suivant le mode qui lui plaît et

non suivant le mode que j’aurai voulu, ce sera pour elle une souffrance et une confusion intolérables,

quand elle se verra enlever l’objet de cette complaisance qui absorbe le regard de son intelligence.

Voilà donc ceux qui choisissent le genre de consolation [232] qui leur convient. Après d’être délectés

dans une certaine joie spirituelle dont je les avais favorisés, ils ne veulent plus s’en séparer dans leur

passage. Parfois même, ils sont si ignorants, que lorsque je les visite d’une autre façon, ils feront de la

résistance, ils ne recevront pas ce nouveau don : ils voudront toujours celui qu’ils ont imaginé. Voilà

l’attache au plaisir personnel, à la délectation du plaisir spirituelle que l’esprit trouve en moi ! Oui, voilà

le défaut !

Et quelle illusion ! Il serait impossible à l’âme de demeurer continuellement dans le même état. L’âme

ne peut rester immobile dans la vertu : il faut qu’elle avance ou qu’elle recule. Et de même l’esprit ne

saurait se maintenir fixé en moi dans une unique jouissance, en sorte que ma bonté n’aie plus à lui en

donner d’autre. Je la renouvelle au contraire et avec une grande variété. Tantôt je fais jouir de

l’allégresse spirituelle ; tantôt j’inspire une douleur et un repentir qui ébranle l’esprit juqu’au fond de

lui-même ; parfois je serai dans l’âme et elle ne me sentira pas. D’autrefois ma volonté représentera la

Vérité, mon Verbe incarné, sous différentes formes devant l’oeil de son intelligence, sans que l’âme

paraisse éprouver cette impression d’ardeur et de joie qu’elle croyait devoir ressentir dans cette

contemplation. En une autre circonstance, elle ne verra rien et n’en goûtera pas moins une très

grande douceur.

Tout cela, c’est par amour que je le fais, pour conserver et accroître en elle la vertu d’humilité et [234]

de persévérance, pour lui apprendre à ne pas vouloir me donner des lois, à ne pas placer sa fin dans

la consolation, mais dans la vertu fondée en moi, à accepter avec humilité, le choix que j’aurai fait de

l’un ou de l’autre moment. Je veux qu’elle reçoive avec amour mon amour, comme je le lui donne,

qu’elle croie d’une foi vive, que je mesure mes dons aux nécessités de son salut ou à celle de sa plus

grande perfection. Elle doit donc se tenir dans l’humilité, en prenant pour principe et pour fin ma

charité : elle recevra ainsi dans cette charité joies ou privations, selon ma volonté et non selon la

sienne.

L’unique moyen pour mes serviteurs de vouloir échapper à toute illusion, c’est de tout recevoir pour

l’amour de Moi qui suis leur fin, en prenant leur appui sur ma douce volonté [235].

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CHAPITRE XXXIX

(69)

De ceux qui pour ne pas se priver des consolations, négligent de subvenir aux nécessités de

leur prochain.

Ma très chère Fille, je t’ai parlé de l’illusion de ceux qui veulent me goûter à leur manière et me

recevoir dans leur esprit comme il leur plaît. Je veux t’entretenir maintenant de ceux qui placent TOUT

leur plaisir à recevoir la consolation intérieure. C’est au point que souvent, ils verront leur prochain en

nécessité spirituelle ou temporelle, et sous couleur de vertu ils s’abstiendront de le secourir : " Je ne

veux pas, disent-ils, perdre la paix et le repos de l’esprit. " Il leur semble donc que, se priver de la

consolation ce serait m’offenser.

Comme leur esprit est trompé par sa propre avidité !

Ils m’offensent bien plus vraiment, en ne subvenant pas aux besoins de leur prochain, qu’en

abandonnant toutes leurs consolations. Tous les exercices, toutes les prières vocales ou mentales

sont ordonnées par Moi, pour conduire l’âme à la charité parfaite envers moi et envers le prochain et

pour la conserver dans cette charité. Ils m’offensent donc bien plus, en négligeant la charité du

prochain pour l’exercice extérieur ou pour le repos de l’esprit, qu’en [236] abandonnant ces exercices

pour le prochain. Dans la charité du prochain, ils sont sûrs de me trouver ; et, dans la joie spirituelle où

ils me cherchent, ils seront privés de moi. En s’abstenant de secourir leur prochain, ils diminuent la

charité qu’ils ont pour lui ; par le seul fait, mon amour pour eux diminue pareillement, et avec mon

amour diminue aussi la consolation. Ainsi, en voulant gagner, on perd : en voulant perdre, on gagne.

Qui veut perdre ses propres consolations spirituelles pour le salut du prochain, me reçoit en

récompense, c’est Moi-même qu’il gagne. Pour avoir secouru son prochain en le servant

charitablement, il goûtera en tout temps la douceur de ma Charité.

Celui, au contraire, qui ne veut pas renoncer à ces consolations, demeure dans la souffrance, car il

faut bien parfois qu’il vienne en aide au prochain, l’amour, l’obéissance ou la nécessité l’obligeant à

subvenir aux infirmités corporelles ou spirituelles d’autrui. Mais alors il ne le fera qu’avec peine, l’esprit

troublé, la conscience inquiète, si tourmenté qu’il en devient insupportable à lui-même et aux autres.

Demandez-lui pourquoi tant de tristesse ? " Il me semble, vous répondra-t-il, que j’ai perdu la paix et le

repos de l’esprit. J’ai négligé bien de choses que j’avais coutume de faire. " - Il croit avoir offensé

Dieu. Il n’en est rien. Mais, comme il n’a d’yeux que pour sa propre consolation, il ne sait pas

discerner ni connaître en vérité où est sa faute. Avec un peu plus de discernement il verrait qu’il n’y a

nulle offense [237] à ne pas avoir de consolation spirituelle, ni à laisser l’exercice de l’oraison dans le

temps que la nécessité du prochain le demande, mais qu’il y a faute, à manquer de charité envers le

prochain, que l’on doit aimer et servir pour l’amour de moi.

Tu vois bien maintenant, comment l’âme s’abuse elle-même, toute seule, par l’amour-propre spirituel

qu’elle a pour elle-même [238].

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CHAPITRE XL

(70)

De l’erreur de ceux qui ont mis toute leur affection dans les consolations et visions spirituelles.

Cet amour-propre spirituel cause parfois à l’âme un plus grand dommage, lorsqu’elle s’attache

uniquement aux consolations intérieures et à ces visions sont souvent je favorise mes serviteurs. Dès

qu’elle s’en voit privée, elle tombe dans la tristesse et l’ennui. Il lui semble qu’elle a perdu la grâce,

quand je me retire ainsi de son esprit. Comme je te l’ai dit, je m’en vais et je reviens dans l’âme, non

que je lui retire la grâce, quand je me retire ainsi de son esprit. Comme je te l’ai dit, je m’en vais et je

reviens dans l’âme, non que je lui retire la grâce, mais seulement le sentiment qu’elle en a, pour la

conduire à la perfection. C’est alors qu’elle se désole ; elle croit être descendue en enfer, en se

sentant sevrée de la joie qu’elle éprouvait, et exposée aux attaques de nombreuses tentations.

Quelle ignorance en ce jugement, et comme elle se laisse abuser par son amour-propre spirituel !

Comme elle connaît peu la vérité ! Elle ne doit pas ignorer cependant, que je suis en elle, que Moi

seul suis le souverain Bien, que c’est Moi qui garde sa volonté dans le bien au temps de la lutte, et

l’empêche [239] de courir en arrière à la recherche de son plaisir.

Bien plutôt doit-elle s’abaisser, s’estimer indigne de la paix et du repos de l’esprit. C’est à cette fin que

je me retire d’elle. Je désire l’amener à s’humilier et à reconnaître ma charité envers elle, dans cette

bonne volonté que je lui conserve au milieu des tentations. Je ne veux pas qu’elle se contente du lait

de la douceur dont j’asperge son visage : il faut qu’elle s’attache au sein de ma Vérité, et qu’elle en

tire la chair en même temps que le lait. Elle y trouvera le lait de ma charité, mais par la chair du Christ

crucifié, par sa doctrine dont je vous ai fait un pont par lequel l’on peut arriver jusqu’à moi.

Voilà donc pourquoi je me retire de mes serviteurs. S’ils se gouvernent d’après les règles de la

prudence, s’ils ne sont pas assez ignorants pour ne désirer que le lait, je reviens à eux avec plus de

douceur, avec plus de lumière, avec une charité plus ardente. Mais, s’ils n’éprouvent qu’ennuis,

tristesse et trouble d’esprit, de ne plus sentir en eux cette douceur spirituelle, ils retirent peu de profit

de mon absence et restent dans la tiédeur [240] .

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CHAPITRE XLI

(71)

Comment ceux qui s’attachent aux consolations et visions spirituelles, peuvent être trompées

par le démon transformé en ange de lumière. Des signes auxquels on reconnaît qu’une vision

est de Dieu ou du démon.

Cet amour-propre spirituel expose aussi l’âme à un autre piège du démon, qui se transforme en ange

de lumière.

Le démon épie, en effet, les dispositions de l’âme, et règle son offre sur ses attraits. La voit-il toute

possédée de ce désir des consolations et des visions spirituelles, - auxquelles, pourtant elle ne devrait

pas s’attacher, mais seulement à la vertu, s’estimant, en toute humilité, indigne de ces faveurs divines

et ne considérant en elles, que mon amour qui les lui donne - le démon alors prend forme de lumière

en cette âme. Tantôt il revêt l’apparence d’un ange, et il essaye de prendre cette âme à l’amorce de

ce plaisir spirituel, qu’elle cherche dans les visions et les délectations de l’esprit.

Si l’âme ne retrouve pas alors une véritable humilité, pour repousser avec dédain toute les joies qui lui

sont offertes, elle demeure prise à cet hameçon et tombe aux mains du démon.

Si, au contraire, elle repousse avec humilité cette jouissance, si elle s’applique avec amour à ne

vouloir que Moi seul, qui suis le Donateur, au lieu de s’attacher au don, dès lors le démon est vaincu ;

car son orgueil ne peut tenir devant un esprit qui est humble.

Tu me demanderas à quel signe reconnaître que cette consolation vient du démon et non de moi ! -

Je te réponds : Le signe qu’elle vient du démon, qui se présente à l’âme sous forme de lumière, c’est

que l’âme reçoit soudain de sa visite une vive allégresse ; mais, cette allégresse va diminuant

toujours, à proportion qu’elle dure davantage, et laisse après elle l’ennui, les ténèbres, l’obscurité

dans l’esprit, qui en éprouve comme un remords.

Si c’est Moi, la Vérité éternelle, qui ai visité cette âme, elle en ressent, au premier moment, une sainte

crainte ; mais à cette crainte suit l’allégresse, la sécurité, une douce prudence, qui fait qu’en doutant

elle ne doute pas. Dans la connaissance qu’elle a d’elle-même, elle s’estimera indigne de cette faveur.

Elle dira : Je ne suis pas digne de recevoir votre visite, ô mon Dieu, et puisque j’en suis indigne,

comment cela peut-il être ? Mais elle se réfugiera alors dans l’abîme de ma Charité ; elle connaîtra,

elle verra qu’à Moi il est possible de donner ; elle ne regardera plus à son indignité, mais à ma dignité

qui la rend digne de me recevoir par la grâce et de me sentir présent en elle-même, parce [242] que je

ne méprise pas le désir par lequel elle m’appelle et qui la dispose à me recevoir. Elle dira alors

humblement : Voici la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon votre volonté.

Dès lors, quand elle sort de l’oraison, ma visite terminée, elle en conserve de la joie et une grande

douceur dans l’esprit. son humilité lui fait comprendre son indignité, lui fait reconnaître que c’est à ma

Charité qu’elle doit tout ce qu’elle a reçu.

C’est à ce signe que l’on peut juger si l’âme a reçu ma visite ou celle du démon. Est-elle de moi ?

L’âme éprouve au commencement la crainte, au milieu et à la fin la joie, avec le désir de la vertu. Estelle

du démon ? Elle débute par la joie et se termine dans le trouble et les ténèbres spirituelles.

J’ai pourvu à vous en donner le signalement. Désormais l’âme qui veut marcher avec humilité et

prudence ne peut être trompée. Mais elle n’évitera pas ce piège, si elle se veut gouverner par l’amour

imparfait des consolations personnelles, plus que par l’amour de Moi-même, ainsi que je t’ai dit [243] .

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CHAPITRE XLII

(72)

Comment l’âme qui se connaît vraiment elle-même, évite sagement toutes ces tromperies.

Je n’ai pas voulu te cacher, ma fille bien-aimée, l’erreur où tombent communément ceux qui se

laissent égarer par l’amour-propre sensitif, qui accompagne leurs quelques bonnes actions, et le peu

de bien qu’ils font dans le temps de la prospérité.

Je t’ai entretenu aussi de l’amour-propre spirituel des consolations intérieures qui égare mes

serviteurs. Je t’ai montré en quoi ils se trompent, et de quelle manière cet attachement aux joies de

l’esprit les empêche de connaître la vérité de mon amour, de discerner le péché, de le voir là où il est,

et le piège où le démon les attire, par leur faute. Je t’ai dit tout cela, pour que toi et mes autres

serviteurs marchiez droit à la vertu pour l’amour de moi, sans chercher autre chose. Ceux qui ne

possèdent que l’amour imparfait, qui m’aiment à cause de la faveur qu’ils reçoivent et non à cause de

moi qui la donne, sont exposés à tous ces périls, et bien souvent ils y tombent.

Mais l’âme qui, en vérité, est entrée dans la demeure de la connaissance d’elle-même, pour s’y [244]

adonner à l’oraison parfaite, quitte l’amour imparfait et la prière imparfaite, comme je te l’ai expliqué en

parlant de l’oraison, et me reçoit par sentiment d’amour, en cherchant à tirer le lait de la douce

consolation du sein même de la doctrine du Christ crucifié. C’est ainsi qu’elle arrive au troisième état,

c’est-à-dire à l’amour de l’ami, à l’amour filial. Elle n’a plus l’amour mercenaire. Entre elle et moi,

désormais, les rapports sont ceux d’amis très chers. Elle en agit avec moi comme un ami avec son

ami. Si l’un reçoit un présent de l’autre, ce n’est pas seulement au présent qu’il regarde, c’est aussi au

coeur, au sentiment de celui qui donne, et il n’accorde de prix au présent que celui qu’il attache à

l’affection de son ami.

Ainsi l’âme parvenue au troisième état, qui est celui de l’amour parfait. Quand elle reçoit mes faveurs

et mes grâces, elle n’a pas d’yeux que pour le don, elle regarde aussi par l’oeil de l’intelligence au

sentiment de ma charité, à Moi le donateur. Pour que l’âme n’ait aucune excuse de ne pas agir ainsi,

j’ai eu la prévoyance de joindre au don le donateur lui-même quand j’unis la nature divine à la nature

humaine. Le Don que je vous fis alors, c’est le Verbe mon Fils unique, qui est une même chose avec

moi, comme je suis une même chose avec lui. Par le fait de cette union, vous ne pouvez donc

regarder le don sans me voir moi-même, Moi le donateur. Comprenez donc de quel grand amour vous

devez aimer et désirer tout à la fois le don et le donateur [245] .

Si vous faites ainsi, votre amour ne sera plus un amour mercenaire, mais un amour pur, un amour

sans tache, l’amour de ceux qui toujours demeurent enfermés dans la cellule de la connaissance

d’eux-mêmes [246].

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CHAPITRE XLIII

(73)

De quelle manière l’âme quitte l’amour imparfait et arrive à l’amour parfait.

Jusqu’ici je t’ai montré de différentes manières comment l’âme sort de l’imperfection et s’élève à

l’amour parfait, et ce qu’elle fait après qu’elle est arrivée à cet amour de l’ami, à cet amour filial. Je t’ai

dit et je te répète qu’elle y parvient par la persévérance, en s’enfermant dans la maison de la

connaissance d’elle-même. Cette connaissance d’elle-même doit être accompagnée de la

connaissance de Moi-même, pour qu’elle ne tombe pas dans le trouble et la confusion. Car la

connaissance d’elle-même lui inspirera la haine de l’amour sensitif qu’elle a de soi, et aussi de son

attrait pour les consolations personnelles.

De cette haine fondée sur l’humilité naîtra la patience, par laquelle elle deviendra forte contre les

assauts du démon, contre les persécutions des hommes, et même vis-à-vis de Moi quand, pour son

bien, je lui retirerai les joies spirituelles. Cette vertu lui fera supporter toutes les privations.

Si, dans quelque épreuve, la sensualité voulait relever la tête et s’insurger contre la raison, le juge

[247] qu’est la conscience devrait se dresser au-dessus d’elle, pour maintenir contre elle et sur elle les

droits de la raison, et réprimer tous les mouvements désordonnés. L’âme qui se conserve dans la

haine de la sensualité, se corrige sans cesse et réprime en tout temps, non seulement les

mouvements qui sont contre la raison, mais encore ceux qui parfois viennent de Moi.

C’est ce que veut faire entendre mon doux serviteur saint Grégoire, lorsqu’il dit qu’une conscience qui

est sainte et pure, pèche sans cesse, c’est-à-dire qu’à raison de sa pureté même, elle voit des fautes

là où il n’y en a pas. Ainsi doit faire, ainsi fait l’âme qui veut sortir de l’imperfection, en attendant, dans

le réduit de la connaissance d’elle-même, les ordres de ma Providence avec la lumière de la foi,

comme les disciples qui n’allèrent point au-devant de l’avènement de l’Esprit-Saint, mais se tinrent

enfermés dans le cénacle, pour y persévérer avec humilité dans les veilles et les oraisons

continuelles.

Voilà, je Le l’ai dit, ce que fait l’âme quand elle est sortie de l’imperfection et s’est enfermée dans sa

maison pour parvenir à la perfection. Là, elle veille, l’oeil de l’intelligence toujours ouvert sur la doctrine

de ma Vérité humiliée, qu’elle a connue en elle-même, et elle se tient en prière continuelle, en cette

prière du saint et vrai désir, parce qu’en elle aussi elle connaît l’amour de ma Charité [248].

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CHAPITRE XLIV

(74)

Des signes auxquels on connaît que l'âme est parvenue à l'amour parfait.

Il me reste maintenant à te dire à quel signe l'on voit que l'âme est arrivée à l'amour parfait. Ce signe

est celui-là même qu'on vit dans les disciples saints, après qu'ils eurent reçu le Saint-Esprit. Ils

sortirent du cénacle, et délivrés de toute crainte, ils annonçaient même parole, et prêchaient la

doctrine de mon Fils unique. Loin de redouter les souffrances, c'est de leurs souffrances qu'ils se

faisaient gloire. Ils n'avaient pas peur d'aller devant les Tyrans, pour leur annoncer et leur faire

connaître la Vérité, pour l'honneur et la gloire de mon nom.

Ainsi, pour l'âme qui attend ma venue, dans la connaissance d'elle-même, comme je L'ai dit. Je suis

retourné vers elle, par le feu de ma Charité. Cette Charité, pendant qu'elle se tenait enfermée dans sa

demeure avec persévérance, lui a fait concevoir la vertu par sentiment d'amour en la faisant participer

à ma Puissance, à ma Force, à ma Souveraineté, et elle a vaincu par elle son amour-propre sensitif.

Par cette même Charité, je la rendais participante de la Sagesse de mon Fils. Par cette Sagesse, l'oeil

de son intelligence vit et connut ma Vérité, et les illusions de l'amour-propre spirituel, de l'amour

imparfait des consolations personnelles. Elle connut la fourberie et la malice avec lesquelles le démon

abuse l'âme qui est encore retenue dans les liens de cet amour imparfait, et elle sentit monter en elle

la haine de cette imperfection avec l'amour de la perfection.

Cet amour, c'est le Saint-Esprit lui-même qui se répand dans sa volonté, lui communiquant sa Force,

lui inspirant le désir de supporter la souffrance et de sortir de sa retraite, pour produire les bonnes

oeuvres envers le prochain. En réalité elle ne quitte pas la cellule de la connaissance d'elle-même;

elle fait seulement sortir d'elle les vertus qu'elle a conçues par sentiment d'amour, et elle les fait

fructifier de diverses manières, quand les besoins du prochain le demandent. Elle n'a plus peur de

perdre ses consolations spirituelles, comme je te l'ai dit plus haut. Une fois parvenue à l'amour parfait

et libre, elle sort au dehors, rien ne la retient plus.

L'âme atteint ainsi le quatrième état, qui fait partie du troisième, qui est l'état parfait. Mais, dans ce

troisième état, où elle goûte et enfante la charité dans son prochain, elle reçoit un état ultime de

parfaite union avec moi. Ces deux états sont unis ensemble; l'un ne va pas sans l'autre, car la charité

n'est pas séparée de la charité envers le prochain et la charité envers le prochain de celle qu'on a

pour moi; l'une ne peut exister sans l'autre. Ainsi en est-il de ces deux états, l'un n'est pas sans l'autre,

comme je te l'expliquerai quand je te parlerai de troisième état.

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CHAPITRE XLV

(75)

Comment les imparfaits veulent suivre seulement le Père, alors que les parfaits suivent le Fils.

D'une vision qu'eut cette âme, où elle vit différents baptêmes.

Je t'ai exposé comment l'on sort de soi-même et que c'est là le signe auquel on peut reconnaître

qu'une âme a quitté l'imperfection et est parvenue à la perfection. Ouvre donc l'oeil de ton intelligence

et regarde-les courir, ces parfaits, sur le pont de la doctrine du Christ crucifié qui fut votre règle, votre

voie, votre enseignement. Vois comme le regard de leur intelligence ne fixe pas d'autre modèle que le

Christ crucifié.

Ce n'est pas Moi, le Père, qu'ils proposent à leur imitation, comme le fait celui qui demeure dans

l'amour imparfait et qui ne veut supporter aucune souffrance. Comme en moi il n'est pas de

souffrance, et qu'il ne poursuit que la délectation qu'il trouve en moi, c'est à moi qu'il vient, non pour

me chercher, Moi, mais la consolation qu'il trouve en moi.

Ce n'est pas ainsi que font les parfaits. Comme enivrés, et tout embrasés d'amour, ils ont réuni les

trois puissances de l'âme, figurées généralement par les trois degrés du pont, et ils ont franchi les

[252] trois degrés d'opération, les trois états, représentés dans le corps du Christ Crucifié, mon Fils

unique. Après avoir gravi le premier degré et atteint les pieds, avec les pieds de l'affection, l'âme est

parvenue à son côté, où elle trouve le secret du coeur et connaît le baptême de l'eau qui tire sa vertu

du Sang. L'âme y reçoit la grâce du saint baptême, après s'être disposée à recevoir la grâce unie et

mêlée au sang.

Où l'âme connaît-elle cette dignité, de se voir unie et mélangée au sang de l'agneau en recevant le

saint baptême en vertu du Sang? Dans le côté de mon Fils, où elle éprouve le feu de la divine Charité.

C'est ce que te montra, si tu t'en souviens bien, ma Vérité quand tu lui demandais " Doux Agneau

sans tache, vous étiez mort quand votre côté fut ouvert, pourquoi donc avez-vous voulu que votre

coeur fût ainsi blessé et entr'ouvert. " Il répondit, tu ne l'as pas oublié : " Pour plusieurs raisons, dont je

te dirai la principale. Mon désir concernant la race humaine était infini, et l'acte présent de la

souffrance et des tourments était fini. Par cette souffrance, je ne pouvais donc vous manifester

combien je vous aimais puisque mon amour était infini. Voilà pourquoi j'ai voulu vous révéler le secret

du coeur, en vous le faisant voir ouvert, pour que vous compreniez bien qu'il vous aimait bien plus que

je n'avais pu vous le prouver, par une douleur finie. Le sang et l'eau qui coulèrent de mon coeur

figuraient le saint baptême [253]de l'eau, que vous recevez par la vertu du Sang.

Ils signifiaient aussi le baptême du sang que l'on reçoit de deux manières. La première convient à

ceux qui sont baptisés dans leur propre sang répandu pour moi. Quelques autres sont baptisés par le

feu, quand ils désirent le baptême, par amour, sans pouvoir l'obtenir. Il n'y a pas de baptême de feu

sans le Sang, parce que le Sang est uni et mélangé au feu de la divine Charité qui l'a fait répandre.

il est une autre manière, mais figurée, de recevoir ce baptême du sang, par une spéciale providence

de ma divine Charité. Je connaissais l'infirmité et la fragilité de l'homme qui le porte à m'offenser. Non

que par sa fragilité ou quelque autre cause il soit contraint de commettre le péché, s'il ne le veut pas;

mais il est faible, et comme tel, il tombe dans le péché mortel. Il perd ainsi la grâce qu'il avait reçue

dans le saint baptême par la vertu du sang. Il fallait donc que la divine Charité parvînt à instituer, et de

façon continue, le baptême du sang, que l'on reçoit avec la contrition du coeur et la sainte confession,

que l'on fait, s'il se peut, à mes ministres à qui sont confiées les clefs du Sang. Ce Sang, mes

ministres le répandent sur le visage de l'âme par l'absolution; et, si la confession n'est pas possible, il

suffit de la contrition du coeur. La main de ma Clémence vous accorde alors le fruit de ce précieux

sang. Mais celui qui pourra se confesser le devra faire, je le veux : celui qui ne le voudra pas faire

quand il le peut, sera privé du fruit du Sang [254].

Il est bien vrai, qu'au moment de la mort, celui qui veut se confesser et ne le peut faire, recevra aussi

le fruit du Sang. Mais que nul ne soit assez fou de s'appuyer sur cette espérance, pour remettre au

dernier instant, car il n'est pas sûr qu'à raison de son obstination, je ne lui fasse pas entendre le

langage de ma divine justice : " Tu ne t'es pas souvenu de moi pendant la vie, quand tu en avais le

pouvoir, Moi, à mon tour, je ne me souviendrai pas de toi dans la mort. " Personne ne doit donc tant

différer; et cependant si par sa faute l'on a perdu la grâce, l'on ne doit pas laisser, jusqu'à la fin,

d'espérer d'être baptisé dans le Sang. Ce baptême, tu le vois, est continu : l'âme s'y doit purifier

jusqu'à la fin, comme il vient d'être dit.

Ainsi donc, mes oeuvres, je veux dire les souffrances de la croix, étaient par elles-mêmes finies mais

le fruit de mes souffrances, que vous avez reçu par moi dans le baptême, est infini, en vertu de la

nature divine infinie qui est unie à la nature humaine finie. C'est Moi, le Verbe revêtu de votre

humanité, qui ai, par la nature humaine, enduré ces supplices. Comme ces deux natures sont

conjointes et unies l'une à l'autre, la Divinité éternelle tire à soi et fait sienne la peine que j'ai subie

avec un si ardent amour c'est à ce titre que l'on peut dire que cette opération est infinie. La peine

endurée, la souffrance extérieure du corps, n'était pas infinie, non plus que celle qui provenait du désir

qui me torturait d'accomplir votre rédemption. Cette douleur se termina et finit sur la croix, dès [255]

que mon âme eut quitté mon corps. Mais le fruit qui résulte de ma passion et du désir que j'avais de

votre salut est infini, et vous le recevez infiniment. S'il n'était pas infini, il ne s'étendrait pas à la

restauration de la race humaine, dans tous les hommes passés, présents et à venir. Si le fruit du Sang

n'était pas infini, l'homme qui m'offense après avoir reçu le baptême de l'eau ne pourrait pas non plus,

après son péché, recouvrer ma grâce. Mais le baptême du Sang, qui vous a été donné, est

inépuisable.

Voilà ce que vous révèle mon côté entr'ouvert, où l'on peut lire le secret du coeur. Là, vous

apprendrez que je vous aime bien plus, que je n'ai pu vous le prouver par ma souffrance finie.

Je t'ai donc montré que c'est infiniment que je vous aime Et qui le prouve? Ce baptême du Sang uni

au feu de ma Charité; car c'est par amour que le Sang fut répandu.

Le baptême général donné aux chrétiens et à quiconque le veut recevoir, dans lequel l'âme s'unit à

mon sang, c'est le baptême d'eau, mais l'eau y est unie au sang et au feu. C'est pour vous le faire

entendre que, de mon côté ouvert, il coula du sang avec l'eau. J'ai donc satisfait a ta demande. il reste

encore quelques autres points à éclaircir : je te les expliquerai bientôt [256].

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CHAPITRE XLVI

(76)

Comment l’âme, arrivée au troisième degré, parvient à la bouche à la bouche.

Tout ce que je viens de te dire, c'est ma Vérité qui te l'a exposé; c'est en son nom que je te l'ai répété,

parlant en sa personne, pour te faire comprendre l'excellence de l'âme qui a franchi ce second degré.

Elle y puise une telle connaissance, elle s'y embrase d'un si ardent amour qu'elle s'élève d'un trait au

troisième, c'est-à-dire à la bouche. C'est là qu'elle apprend qu'elle est parvenue à l'état parfait. Elle

passe donc par le coeur où elle se purifie à nouveau dans le souvenir du sang. Elle s'y dépouille de

l'amour imparfait, par la connaissance qu'elle tire de l'amour de ce coeur, en contemplant, en goûtant,

en expérimentant le feu de ma Charité. Dès lors elle est unie à la bouche, et elle le démontre, en

faisant office de la bouche.

La bouche parle avec la langue qui est dans la bouche; avec le goût elle goûte les aliments; elle les

retient pour les transmettre a l'estomac; avec les dents elle les broie, pour qu'ils puissent être avalés.

L'âme fait de même. Elle me parle avec la [257] langue qui est dans la bouche du saint désir, avec

cette langue de la sainte et continuelle prière. Cette langue parle extérieurement et mentalement. Elle

me parle mentalement, lorsqu'elle m'offre ses doux et amoureux désirs, pour le salut des âmes. Elle

parle extérieurement, lorsqu'elle annonce la doctrine de ma Vérité, lorsqu'elle avertit, lorsqu'elle

conseille, lorsqu'elle confesse la foi, sans peur des contrariétés que le monde lui peut faire souffrir.

Hardiment, elle porte mon nom devant toute créature, et de diverses manières, selon que son état le

lui permet.

Je dis qu'elle mange. Elle a faim des âmes, et elle prend sa nourriture pour l'honneur de moi, sur la

table de la très sainte Croix. Nul autre aliment, nulle autre table ne pourraient en vérité la rassasier

parfaitement.

Je dis qu'elle broie sa nourriture avec les dents; sans cela elle ne la pourrait avaler. La haine et

l'amour sont comme deux mâchoires, dans la bouche du saint désir: la nourriture qu'elle y reçoit, elle

la broie avec la haine d'elle-même et l'amour de la vertu en elle et dans le prochain. Elle broie, dis-je,

toutes les injures, elle broie mépris, affronts, moqueries, réprimandes, persécutions, faim, soif, froid,

chaud, désirs douloureux, larmes, sueurs, pour le salut des âmes. Rien ne l'arrête dès qu'il s'agit de

mon honneur, elle porte et supporte son prochain.

Quand les dents ont bien broyé c'est le tour du goût. L’âme goûte le fruit de ses peines, elle savoure

[258] cette nourriture des âmes, dans le feu de son amour pour moi et pour le prochain.

Puis cet aliment parvient à l'estomac, que le désir et la faim des âmes a tout disposé à le recevoir. Cet

estomac c'est le coeur, avec l'amour cordial, avec la dilection de la charité envers le prochain. L'âme

trouve ce mets si délicieux, elle le dévore avec tant d'ardeur, qu'elle perd tout souci de la vie

corporelle, pour pouvoir manger cette nourriture, sur la table de la croix et de la doctrine du Christ

crucifié.

Alors, l'âme s'engraisse de vraies et solides vertus. Elle se développe tellement, par l'abondance de

cette nourriture, qu'elle fait éclater le vêtement de la sensualité propre qui la recouvre. Qui éclate

ainsi, meurt : aussi la volonté sensitive est-elle morte désormais. L'appétit sensuel ne peut plus vivre,

parce que la volonté de l'âme ainsi ordonnée vit en Moi, revêtue de ma Volonté éternelle.

L'âme, ainsi arrivée au troisième degré de la bouche, perd toute volonté propre en goûtant la douceur

de n'a Charité, et trouve par là même la paix et le repos dans la bouche. Ne sais-tu pas que c'est sur

la bouche, que se donne la paix? Ainsi, en ce troisième état, l'âme trouve la paix, une paix Si parfaite

que rien ne la peut troubler. Elle a perdu et renié la volonté propre, et elle est en repos

cette volonté lui laisse la paix, parce qu'elle est morte.

Ceux qui sont en cet état enfantent sans douleur des vertus à l’égard du prochain. Non que les

souffrances [259] en eux cessent d'être des souffrances, mais la volonté sensitive qui est morte, ne

les ressent plus, et c'est de bon gré qu'ils les supportent, pour l'honneur de mon nom.

Ceux-là courent avec ardeur dans la voie du Christ crucifié; ils suivent sa doctrine et rien ne peut

ralentir leur course, ni les injures, ni les persécutions, ni les plaisirs que le monde leur offre et qu'il

voudrait leur donner. Ils passent par-dessus tout cela, avec une force inébranlable, une persévérance

que rien ne trouble, le coeur tout transformé par la charité, goûtant et savourant cette nourriture du

salut des âmes, prêts à tout supporter pour elle. Voilà qui prouve, à n'en pouvoir douter, que l'âme

aime son Dieu à la perfection, et sans aucun intérêt. Si elle s'aimait elle-même, et si elle n'aimait le

prochain, que pour son utilité personnelle, elle n'aurait pas cette patience, elle se laisserait arrêter ou

retarder dans sa course. Mais désormais, c'est Moi qu'ils aiment, pour moi-même parce que je suis la

souveraine Bonté, souverainement aimable. S'ils s'aiment eux-mêmes, c'est pour Moi; s'ils aiment le

prochain, c'est pour Moi, pour rendre honneur et gloire à mon nom. Voilà pourquoi la souffrance les

trouve toujours patients, forts et persévérants [260].

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CHAPITRE XLVII

(77)

Des oeuvres de l'âme parvenue au troisième degré.

La patience, la force, la persévérance, couronnées de la lumière de la très sainte Foi, voilà, en effet,

les trois glorieuses vertus fondées sur la vraie chanté Elles sont à la cime de l'arbre de la Charité.

Avec ces vertus et cette lumière, l'âme court, sans trouver de ténèbres, dans la voie de la Vérité. Elle

est élevée trop haut par le saint désir pour pouvoir rencontrer d'obstacles. Ce n'est pas le démon qui

peut l'arrêter avec ses tentations il a trop peur d'une âme embrasée du feu de la charité! Ce ne sont

pas les calomnies ou les injures des hommes; car, malgré que le monde la persécute, elle fait peur au

monde. Ces épreuves, c’est ma Bonté qui les permet, pour affermir la vertu de ces parfaits et les faire

grandir devant Moi et devant le monde, après qu'ils se sont abaissés eux-mêmes par l'humilité.

Regarde mes saints! Ils se sont faits petits, je les ai faits grands à jamais, en Moi qui suis la vie

durable, et dans le corps mystique de la sainte Eglise, qui toujours célèbre leur mémoire, parce que

leurs noms sont écrits dans le livre de vie. Tu vois donc bien que le monde les honore d'avoir méprisé

le monde [260].

Si mes serviteurs cachent leur vertu, ce n'est pas par crainte, mais par humilité. Si le prochain a

besoin de leur service, ils ne se dérobent pas, par peur de souffrir ou de perdre leur propre

consolation, mais courageusement ils vont servir, en s'oubliant eux-mêmes, en s'abandonnant euxmêmes.

De quelque manière qu'ils dépensent leur vie et leur temps, Si c'est pour l'honneur de Moi, ils

sont dans la joie, ils trouvent la paix et le repos de l'esprit. Pourquoi donc? Parce qu'ils ne choisissent

pas de servir à leur convenance, mais à la mienne. C'est pour cela qu'ils sont toujours prêts. Tous les

temps leurs sont bons, que ce soit celui de la consolation ou celui de la tribulation, celui de la

prospérité ou celui de l'adversité. Adversité et prospérité ont pour eux le même prix, parce qu’en toute

chose ils trouvent ma volonté, et qu'ils n'ont point d'autre souci que de se conformer à ma volonté,

partout où ils la trouvent.

Ils ont vu que rien n'a été fait sans Moi et que tout a été mystérieusement ordonné par ma divine

Providence, tout, à l'exception du péché qui n'est pas quelque chose. C'est pourquoi ils ont la haine

du péché et sont pleins de respect pour tout ce qui est. Cette pensée les rend si assurés et si

inébranlables dans leur vouloir, qu'ils suivent la voie de la Vérité, sans s'arrêter jamais. Ils servent leur

prochain avec fidélité, sans regarder jamais à son ignorance ou à son ingratitude. Parfois même ils

recevront les injures des méchants ou leurs réprimandes: rien ne ralentira leurs bonnes oeuvres, rien

ne les empêchera [262] de crier vers moi dans leurs saintes oraisons, pour que je leur pardonne,

n'ayant de douleur que de l'offense qui m'est faite et du tort que leurs insulteurs ont fait à leur âme,

sans aucun souci de leur propre injure. Ils se redisent la parole de Paul, mon glorieux apôtre : Le

monde nous maudit, et nous, nous bénissons : il nous persécute et nous lui disons merci. On

nous jette dehors comme l'ordure et la balayure du monde, et patiemment nous nous laissons

faire (1 Co 4,12-13).

Voilà, ma fille bien-aimée, à quoi l'on reconnaît que l'âme a quitté l'amour imparfait et est parvenue à

l'amour parfait. De tous ces signes, le plus démonstratif est la vertu de patience qui la fait marcher sur

les traces du doux Agneau immaculé, mon Fils unique. Sur la croix, où le tenaient attaché les clous de

l'amour, il ne se laissa point détourner de son sacrifice par les défis des Juifs qui lui criaient "

Descends maintenant de la croix et nous croirons en toi (Mt 27,42)." Votre ingratitude ne

l'empêcha point non plus de persévérer dans l'obéissance que je lui avais imposée, et si grande fut sa

patience, qu'il ne fit pas entendre le moindre murmure. Tel est le modèle et telle est la doctrine que

suivent mes fils bien-aimés et mes féaux serviteurs.

Par caresses ou par menaces le monde voudrait bien les retirer de cette voie. Mais ils ne s'arrêtent

point à détourner la tête, pour regarder le sillon; ils n'ont d'yeux que pour l'objet de ma Vérité. Ils ne

[263] veulent point déserter le champ de bataille et revenir à la maison, pour y reprendre le vêtement

qu'ils ont laissé, je veux dire cet amour-propre qui cherche les bonnes grâces des créatures, et craint

davantage de leur déplaire qu'à Moi le Créateur. C'est avec joie, au contraire, qu'ils demeurent dans la

mêlée, tout remplis qu'ils sont et comme enivrés du Sang du Christ crucifié. Ce Sang je l'ai confié au

corps mystique, à la sainte Eglise de ma Charité, pour être distribué avant la bataille, afin de ranimer

le courage de ceux qui veulent être de vrais chevaliers, dans cette lutte contre la sensualité propre et

la chair fragile, contre le monde et contre le démon. C'est avec le glaive de la haine d'eux-mêmes et

avec le glaive de l'amour de la vertu, qu'il leur faut combattre leurs plus grands ennemis. Cet amour

est une armure qui pare tous les coups et rend invulnérable, Si l'on ne livre soi-même à l'ennemi son

bouclier et son glaive; et c'est le libre arbitre seul, qui rend les armes, on ne se livre à l'ennemi

qu'autant qu'on le veut. Ceux que le Sang a enivrés, ne se rendent jamais, ils luttent courageusement

jusqu'à la mort, et mettent ainsi en déroute tous leurs ennemis.

O glorieuse vertu, que tu me plais! Ton éclat rejaillit sur le monde, jusqu'aux yeux ténébreux des

ignorants, qui ne peuvent demeurer fermés, quoiqu'ils fassent, à la lumière de mes serviteurs Dans la

haine même avec laquelle ils les poursuivent, éclatent l'amour et le zèle de mes serviteurs pour leur

salut. L'envie des persécuteurs fait resplendir la générosité et la charité des miens; la [265] cruauté

avec laquelle ils les tourmentent ne sert qu'à mieux prouver la douceur avec laquelle ils en sont

aimés. Au milieu de toutes ces injures, c'est la patience qui brille et qui affirme sa royauté; c'est elle

qui régente et gouverne toutes les vertus, parce qu'elle est la moelle même de la charité. Et c'est elle

par conséquent qui est le signe des vertus de l'âme; c'est elle qui démontre Si elles sont ou non

fondées en Moi qui suis la Vérité. La patience triomphe et n'est jamais vaincue. Elle a pour

compagnes la force et la persévérance, et c'est avec la victoire toujours qu'elle rentre dans sa maison.

Quand elle abandonne le champ de bataille, c'est pour revenir à Moi le Père éternel, le rémunérateur

de tous ses travaux, et recevoir de Moi la couronne de gloire.

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CHAPITRE XLVIII

(78)

Du quatrième état qui n'est pas séparé du troisième, et de l'opération de l'âme, parvenue a cet

état. Comment l’âme éprouve le sentiment continu de son union avec Dieu.

Je t'ai appris à quels signes, l'on reconnaît que l'âme a atteint la perfection de l'amour d'amitié, de

l'amour filial. Je veux te découvrir maintenant quelle douceur l'âme goûte en moi, tout en demeurant

dans son corps mortel. Dès qu'elle est parvenue au troisième état, dans cet état même, ainsi que je te

l'ai dit, elle acquiert le quatrième état, qui n'est pas séparé du troisième, mais lui est si étroitement uni

que l'un est inséparable de l'autre, de même que l'amour qu'on a pour Moi ne saurait exister sans

l'amour du prochain. C'est un fruit produit par ce troisième état de parfaite union contractée par l'âme

avec Moi, où elle reçoit ma Force. Désormais ce n'est plus par patience qu'elle souffre un désir ardent

la presse, elle ne souhaite rien tant que d'endurer peines et tourments pour la gloire et l'honneur de

mon nom.

C'est alors qu'elle se fait gloire des opprobres de mon Fils unique, comme le disait Paul, mon héraut:

Je me glorifie dans les opprobres et les tribulations du Christ crucifié [266] (2 Co 12, 9), et, dans

un autre endroit : Où chercherai-je ma gloire, sinon dans le Christ crucifie. Je porte en moi, dit-il

encore, les stigmates de Jésus crucifié dans mon corps (Gal 6,14-17). Ainsi ceux qui ont la

passion de mon honneur. et qui on faim du salut des âmes, courent a la table de la très sainte Croix.

Ils n'ont d'ambition que de souffrir et d'affronter mille fatigues, pour le service du prochain, pour

conserver pour acquérir la vertu, en portant dans leurs corps les stigmates du Christ, car l'amour

crucifié qui les brûle, brûle dans leur corps; il éclate dans le mépris qu'ils ont d'eux-mêmes, dans la

joie qu'ils éprouvent dans les opprobres, dans l'accueil qu'ils font aux contradictions et aux peines que

je leur accorde, de quelque côté qu'elles viennent et de quelque manière que je les leur envoie.

Pour ces fils bien-aimés, la peine est plaisir. Leur vraie peine, ce sont les joies, les consolations, les

satisfactions que le monde parfois veut leur donner. Non seulement ils s'attristent des attentions que

le monde a pour eux, par une disposition spéciale de ma Providence, alors que les serviteurs du

monde sont contraints par ma Bonté de les vénérer et de les assister dans leurs besoins temporels,

mais ils vont encore jusqu'à mépriser, par humilité et par haine d'eux-mêmes, la consolation spirituelle

qu'ils reçoivent de Moi Père éternel. En vérité, dans la consolation, ce n'est pas le don, [267] le

présent de ma grâce qu'ils méprisent, mais la satisfaction qu'y trouve le désir de l'âme. C'est la vertu

d'humilité qui leur inspire ce sentiment, l'humilité, produite par une sainte haine, et qui est la gardienne

et la nourrice de la charité que donne la vraie connaissance de soi-même et de Moi. C'est ainsi que

brillent dans leur corps et dans leur esprit, la vertu et les stigmates du Christ crucifié.

A ceux-là je fais la grâce de sentir que je ne suis jamais séparé d'eux, tandis que dans les autres je

m'en vais et je reviens, non que je leur retire ma grâce, mais bien le sentiment de ma présence. Avec

ces très parfaits, parvenus a la grande perfection et qui sont morts entièrement à toute leur volonté, je

n'agis pas de la sorte. Sans interruption je me repose en eux et par ma grâce et par l'expérience que

je leur donne de ma présence. Dès qu’ils veulent unir leur esprit à Moi par sentiment d'amour, ils le

peuvent, parce que leur désir est arrivé à une si grande union avec Moi par sentiment d'amour, que

rien au monde ne l'en peut séparer. Tout temps, tout lieu leur sont bons pour la prière, car leur vie

s'est élevée au-dessus de la terre pour se fixer dans le ciel. Ils ont détruit en eux toute attache

terrestre, tout amour égoïste ou sensuel pour s'élever au-dessus d'eux-mêmes, dans les hauteurs du

ciel, par l'échelle des vertus, en montant les trois degrés que je t'ai représentés dans le corps de mon

Fils unique.

Au premier degré, ils dépouillent les pieds de l’affection de l'amour du vice. Au second, ils [268]

goûtent le secret de l'affection du coeur, qui leur fait concevoir l'amour de la vertu. Au troisième, qui

est celui de la paix et de la quiétude de l'âme, ils éprouvent en eux la vertu, et en s'élevant au-dessus

de l'amour imparfait, ils arrivent à la grande perfection. Là, ils ont enfin le repos, dans la doctrine de

ma Vérité; là, ils ont trouvé la table et la nourriture et le serviteur, et ils goûtent à cette nourriture, au

moyen de la doctrine du Christ crucifié, mon Fils unique. C'est Moi qui leur suis le lit et la table; la

nourriture, c'est mon doux Verbe d'amour. C'est, en effet, en ce Verbe de gloire, qu'ils goûtent

vraiment les âmes et que les âmes leur sont une nourriture; et c'est lui-même aussi que je vous ai

donné pour nourriture, sa chair et son sang à lui, vrai Dieu et vrai homme. Cet aliment, vous le

recevez dans le Sacrement de l'autel, que j'ai institué et que vous a donné ma Bonté pour le temps où

vous êtes pèlerins et voyageurs. J'ai voulu que, grâce à lui, vous ne tombiez pas en route, d'inanition

ou de faiblesse, et que vous ne perdiez pas le souvenir du Sang, répandu pour vous avec un si ardent

amour.

Pour vous réconforter et charmer votre route, l'Esprit-Saint vous sert mes dons et mes grâces. Ce

cher Serviteur recueille pour me les offrir, les doux et amoureux désirs de mes fils affamés de

souffrance, et leur rapporte en retour la récompense offerte à leurs sacrifices par la divine Charité, en

leur faisant goûter et savourer à leur âme la douceur de mon amour. Tu vois bien que je suis la [269]

table, mon Fils est la nourriture, et celui qui sert à celte table, c'est l'Esprit-Saint, qui procède du Père

et du Fils.

Ainsi toujours ont-ils, ces parfaits, le sentiment de ma présence dans leur âme. Plus ils ont méprisé

leur plaisir et leur volonté, plus maintenant ils sont exempts de peine et plus ils ont acquis de joie,

parce qu'ils sont brûlés et embrasés par ma charité où se consume leur volonté. Aussi le démon

redoute-t-il le bâton de leur charité. C'est de loin qu'il leur envoie ses flèches, sans oser ]es approcher.

Le monde, lui, frappe l'épiderme de leur corps, croyant le blesser, et c'est lui-même qu'il blesse, parce

que la flèche qui ne peut pénétrer la cible revient à celui qui l'a envoyée. Avec ses injures et ses

persécutions et ses murmures, le monde crible de flèches ces très parfaits, mes serviteurs; mais ils

demeurent impénétrables a ses coups: le jardin de leur âme est bien fermé, et les traits retournent à

celui qui les a lancés, empoisonnés par le venin de sa propre faute. De toute part, tu le vois, ils sont

invulnérables, puisqu'en frappant le corps, les méchants n'atteignent pas l'âme; qui demeure

bienheureuse et affligée; affligée de la faute du prochain, bienheureuse par l'union et l'affection de la

charité qu'elle a reçue en elle.

Ils sont ainsi conformes a l'Agneau sans tache, mon Fils unique, qui, sur la croix, était tout à la lois

heureux et souffrant. Il souffrait de porter la croix corporelle, en endurant son supplice, et la croix du

désir pour satisfaire à la faute de la race humaine; [270] et bienheureux il était, parce que la nature

divine unie à la nature humaine était impassible, et toujours faisait son âme bienheureuse, en se

montrant à elle sans voile. Ainsi était-il tout à la fois bienheureux et souffrant. Il souffrait dans sa chair

suppliciée, la Divinité en lui ne pouvait souffrir, non plus que son âme, dans la partie supérieure de

l’intelligence. Il en est de même de ces fils très chers arrivés au troisième et au quatrième état. Ils

souffrent en portant leur croix extérieure et leur croix intérieure, c'est-à-dire les afflictions du corps

suivant que je le permets, et cette croix du désir que leur inflige la douleur de mon offense et du

malheur du prochain. Et je dis aussi qu'ils sont bienheureux, parce que la joie de la charité qu'ils

possèdent ne peut leur être enlevée, et c'est elle qui fait leur allégresse et leur béatitude.

Cette peine, on l'appelle bien peine, mais elle n'est pas une peine afflictive qui dessèche l'âme; elle

l'engraisse, au contraire, en développant en elle le sentiment de la charité, puisque les peines

accroissent la vertu. C'est donc une peine nutritive plutôt qu'afflictive. Car aucune souffrance, aucun

tourment ne peut retirer l'âme du feu de l'amour. Elle est comme un tison embrasé au sein de la

fournaise, et que nul ne peut toucher pour l'en retirer, parce qu'il est devenu feu. Ces âmes plongées

dans le brasier de ma charité, sans que rien ne demeure d'elle, en dehors de Moi, n'ayant plus aucune

volonté propre, mais tout entières embrasées en Moi, qui donc les pourrait prendre et les [271] retirer

de Moi et de ma grâce, après qu'elles sont ainsi devenues une même chose avec Moi et Moi avec

elles. Toujours elles me sentent en elles, jamais je ne leur dérobe le sentiment de ma présence,

comme je le fais aux autres, ainsi que je t'ai dit, quand je m'en vais et que je reviens, non que je retire

ma grâce, mais seulement le sentiment de mon union avec elles, pour les amener ainsi à la

perfection. Une fois qu'elles ont atteint à la perfection, je supprime ce jeu de l'amour des départs et

des retours. Je l'appelle jeu de l'amour, parce que c'est par amour que je m’en vais, c'est par amour

que je reviens. Non pas Moi en vérité Je suis le Dieu immuable, je ne me meus pas; c'est le sentiment

de ma présence, que ma Charité procure à l'âme, qui disparaît pour revenir encore [272].

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CHAPITRE XLIX

(79)

Comment Dieu ne se sépare jamais des parfaits, en leur retirant soit la grâce, soit le sentiment

de sa présence, mais il interrompt parfois l'union.

Je te disais que ces âmes très parfaites ne perdent jamais le sentiment de ma présence en elles. Je

les quitte cependant d'une antre manière, parce que l'âme, tant qu'elle est liée au corps, ne pourrait

recevoir, de façon continue, l'union que je contracte avec l'âme en me laissant voir à elle. C'est pour

ménager ses forces que je me retire. Je ne lui ôte ni ma grâce ni le sentiment de ma présence;

j'interromps seulement l'union entre elle et moi.

L'âme, emportée par l'angoisse du désir, court généreusement sur le pont de la doctrine du Christ

crucifié. Arrivée à la porte, son esprit s'élance vers Moi nourrie et enivrée du Sang, brûlée du feu de

l'amour, elle goûte en moi la Divinité éternelle. Elle se plonge dans cet Océan de paix, et son esprit n'a

plus de mouvement qu'en Moi. Bien que mortelle encore, elle jouit du bonheur des immortels, et,

malgré le poids de son corps, elle reçoit l'allégresse de l'esprit. Aussi maintes fois le corps est-il

soulevé de terre, en raison de cette parfaite union [273] que l'âme a faite avec moi, comme si le corps

avait perdu son poids pour devenir léger. Cependant il n'a rien perdu de sa pesanteur; mais, comme

l'union de l'âme avec moi est plus parfaite que l'union entre le corps et l'âme, la force de l'esprit fixé en

moi soulève de terre le poids du corps; le corps reste comme immobile, tout brisé par l'amour de l'âme

à tel point, comme tu l'as entendu dire à quelques-unes de mes créatures, qu'il ne pourrait plus vivre,

Si ma Bonté ne le ceignait de sa Force. Qu'en cet état d'union à moi, l'âme ne quitte pas le corps,

c'est un plus grand miracle, sache-le bien, que de voir plusieurs corps morts ressusciter.

Aussi, j'interromps pour quelque temps cette union, pour permettre à l'âme de retourner dans le vase

de son corps. Je veux dire, que la sensation de son corps, qui avait été suspendue par le sentiment

intérieur de l'âme, lui est à nouveau rendue. Car, en réalité, l'âme n'a pas quitté son corps, dont elle

ne se sépare vraiment que par la mort. Mais les puissances de l'âme n'avaient plus conscience du

corps, absorbées qu'elles étaient en moi par l'amour. En cet état, la mémoire n'est remplie que de

moi; l'intelligence tendue vers moi ne voit rien d'autre que ma Vérité; la volonté, qui suit l'intelligence,

aime ce que l'intelligence contemple et s'unit par l'amour à ce même objet. Toutes ces puissances

étant ainsi rassemblées et unies en moi, plongées en moi, consumées en mol, le corps perd toute

sensation. L'oeil en voyant ne voit pas, l'oreille en entendant n’entend pas, la langue en parlant ne

parle [274] pas, sinon comme il arrive parfois, sous la pression du coeur, quand je permets à la langue

d'exprimer le trop plein de l'âme, pour la gloire et l'honneur de mon nom. Cette exception mise à part,

la langue en parlant ne parle pas, la main en touchant ne touche pas, les pieds en marchant ne

marchent pas. Tous les membres sont liés et retenus dans le lien de l'amour. Ce lien les soumet

tellement à la raison et les tient si unis au sentiment de l'âme, que, d'une seule voix et contrairement à

leur propre nature, ils crient vers moi, le Père éternel, pour demander que le corps soit séparé de

l'âme et l'âme du corps. Ils crient vers moi, comme le glorieux Paul: Malheureux que je suis! Qui me

séparera de mon corps: car j’ai en lui une loi perverse qui est en révolte contre l'esprit ! (Rm 8,

23-24).

Ce n'est pas seulement de la lutte de l'appétit sensitif contre l'esprit, que parlait saint Paul, car ma

parole l'avait comme rassuré sur ce point, quand je lui avais dit: Paul, ma grâce te suffit! (Cor 12, 9).

C'est de son corps auquel il était enchaîné qu'il se plaignait, parce qu'il l'empêchait de me voir pour

quelque temps encore. Jusqu'à l'heure de la mort son regard était arrêté et ne pouvait me contempler,

moi, la Trinité éternelle, dans la vision des bienheureux immortels, qui sans cesse rendent honneur et

louange à mon nom. Il gémissait donc de se trouver parmi les mortels, qui toujours m'offensent, privé

de ma vue, privé de me voir dans mon Essence [275].

Non que Paul lui-même et mes autres serviteurs ne me voient pas et ne me goûtent pas; cependant

ils ne me voient pas, ils ne me goûtent pas dans mon Essence, mais seulement dans l'effet de ma

Charité, qui se manifeste de diverses manières, suivant qu'il plaît à ma Bonté de me découvrir moimême

à eux. Toute vision que l'âme reçoit, pendant qu'elle est dans un corps mortel, n'en est pas

moins que ténèbres, comparée à la vision dont jouit l'âme séparée du corps. Aussi semblait-il à Paul

que les impressions sensibles arrêtaient la vue de l'esprit et que les sensations tout humaines et

grossières du corps empêchaient le regard de l'intelligence de me contempler face à face; sa volonté

lui paraissait comme enchaînée et incapable de m'aimer autant qu'il le désirait, parce que, en cette

vie, tout amour est imparfait jusqu'à ce qu'il parvienne à sa perfection.

Ce n’est pas que l'amour de Paul, comme celui de mes autres serviteurs, fût imparfait à raison de la

grâce ou de la charité: non, sa charité était parfaite. Il était imparfait en ce sens qu'il n'était pas

rassasié. De là, sa souffrance. Quand le désir est pleinement satisfait par la possession de ce qu'on

aime, il n'y a plus de peine. Mais parce que, tant qu'il est dans un corps mortel, l'amour ne possède

pas parfaitement Celui qu'il aime, il demeure en souffrance, jusqu'à ce que l'âme, séparée du corps,

voie son désir assouvi et aime désormais sans peine.

L'âme alors est rassasiée, sans éprouver le dégoût de la satiété, parce qu’étant rassasiée, elle a

cependant [276] toujours faim sans toutefois souffrir de la faim. Séparée du corps, elle remplit sa

coupe en moi, qui suis la Vérité, et la coupe demeure toujours pleine, parce que toujours elle est

plongée en moi. Que peut-elle désirer qu'elle ne possède ? Elle désire me voir elle me contemple face

à face. Elle désire voir la gloire et la louange de mon nom elle voit mon nom loué et glorifié dans mes

saints, soit dans la nature angélique, soit dans la nature humaine.

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CHAPITRE L

(80)

Comment les mondains rendent gloire à Dieu, qu'ils le veuillent ou non.

Si parfaite est la vision de l'âme bienheureuse, qu'elle contemple la gloire et l'honneur de mon nom

non seulement dans les habitants de la vie éternelle, mais encore dans les créatures mortelles.

Car qu'il le veuille ou non, le monde me rend gloire.

En vérité, la gloire que j'en retire n'est pas celle qu'il me devrait procurer, en m'aimant par-dessus

toute chose, mais il n'en monte pas moins de lui, louange et gloire à mon nom. Dans les mondains en

effet brille ma Miséricorde et l'abondance de ma Charité, qui leur laisse le temps. Au lieu de

commander à la terre de les engloutir, j'attends leur retour, j'ordonne à la terre de leur donner ses

fruits, au soleil de répandre sur eux sa lumière et sa chaleur, au ciel de se mouvoir, pour continuer la

vie à toutes les choses que j'ai créées pour eux. J'use envers eux de miséricorde et de charité, non

seulement en ne leur retirant pas ces dons à cause de leurs fautes, mais encore en les accordant au

pécheur comme au juste et souvent plus au pécheur [278] qu’au juste. Car le juste est préparé à

souffrir, et je le prive des biens de la terre, pour lui donner plus abondamment les biens du ciel. Ainsi

éclatent en eux, ma charité et ma miséricorde.

D'autres fois aussi les serviteurs du monde, par les persécutions qu'ils font subir à mes serviteurs,

éprouvent leur vertu, mettent en évidence leur patience et leur charité, provoquent, au milieu des

souffrances, leurs humbles et continuelles prières. Prières et souffrances montent vers moi comme un

hommage d'honneur et de louange à mon nom. Ainsi donc, sans le vouloir, le méchant travaille à ma

gloire, alors même qu'il prétend me faire affront [279].

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CHAPITRE LI

(81)

Comment les démons eux-mêmes rendent gloire et honneur à Dieu.

De même que, dans cette vie, les pécheurs servent à accroître les vertus de mes serviteurs, de même

les démons, dans l'enfer, sont mes justiciers et travaillent à mon profit. Ils font justice des damnés; et,

pour mes créatures qui font le voyage de cette vie en s'acheminant au terme de leur pèlerinage, ils

s'emploient à leur avantage, en exerçant leurs vertus par de multiples assauts et des tentations

diverses, par les injures qu'ils leur suscitent de la part des uns, par les larcins qu'ils provoquent contre

elles, non seulement dans le but de leur faire injustice ou de les priver de leurs biens, mais dans

l'espoir de leur faire perdre la charité. Mais en croyant ainsi causer la perte de mes serviteurs, ils ne

font qu'affermir en eux les vertus de patience, de force et de persévérance.

C'est ainsi qu'ils rendent honneur et gloire à mon nom, et que s'accomplit en eux ma Vérité. Je les

avais créés pour ma gloire et pour mon honneur à moi Père éternel, pour leur faire participer ma

beauté. En se révoltant contre moi, ils sont tombés [280] par leur orgueil et furent privés de ma vue; ils

ne m'ont donc pas rendu la gloire ni la louange d'amour. Mais Moi, Vérité éternelle, je les ai constitués

mes instruments, pour exercer mes serviteurs dans la vertu, en même temps que mes justiciers à

l'égard de ceux qui, par leurs fautes, vont a l'éternelle damnation, et vis-à-vis de ceux, aussi, qui

passent par les peines du purgatoire.

C'est ainsi, tu le vois bien, que ma Vérité s'accomplit en eux. Ils me rendent gloire, non comme

citoyens de la vie éternelle dont ils ont été privés par leur faute, mais comme mes justiciers. C'est par

eux que je manifeste ma justice vis-à-vis des damnés et vis-à-vis de ceux du purgatoire [281].

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CHAPITRE LII

(82)

Comment l'âme, après avoir quitté cette Vie, voit pleinement la gloire du nom de Dieu on toute

créature; et comment elle n'a plus la peine du désir mais seulement le désir.

Qui donc voit et comprend qu'en toute chose créée, et dans les créatures raisonnables, et dans les

démons, resplendit la gloire et l'honneur de mon nom? L'âme dépouillée du corps et unie à Moi sa fin,

le voit nettement, et dans sa vision elle connaît la vérité. En me voyant, moi Père éternel, elle m'aime;

en m'aimant, elle est rassasiée ; dans son rassasiement elle connaît la vérité; en connaissant la vérité,

elle est fixée dans ma volonté, elle y est établie à demeure, de telle sorte que rien désormais ne lui

peut causer de peine. Car en moi elle possède tout ce qu'elle désirait avoir. Elle désirait me voir, Moi

tout d'abord, et puis la gloire et l'honneur de mon nom. Cette gloire, elle la voit pleinement réalisée

dans mes saints, dans les esprits bienheureux, dans les autres créatures, dans les démons, ainsi qu'il

a été dit. Et, bien qu'elle voie l'offense qui m'est faite, et dont auparavant elle éprouvait tant de

douleur, elle n'en a plus désormais de douleur, mais seulement de la compassion. C'est sans peine

[282] elle m'aime, et que sans cesse elle me prie, par charité, pour que je fasse miséricorde au

monde. Tu vois donc bien que, pour elle, c'est fini de la souffrance, mais non de la charité. Le Verbe,

lui aussi, mon Fils unique, vit finir sur la croix, avec sa vie, la peine du désir douloureux qu'il éprouvait,

et dont il endura la souffrance depuis le premier moment où je l'envoyai dans le monde jusqu'au

moment où il mourut pour votre salut. En lui, le désir de votre salut dure toujours, mais non la peine. Si

le sentiment de la charité, que je vous ai manifestée par lui, avait cessé alors envers vous, vous ne

seriez pas; car c'est par l'Amour que vous avez été faits. Si donc, j'avais retiré par devers moi mon

amour, Si je n'avais pas aimé votre être, vous ne seriez pas. Mais l'Amour, mon amour, vous a créés

et mon amour vous conserve; et parce que je suis une même chose avec ma Vérité comme aussi le

Verbe incarné est une même chose avec moi, la peine du désir a bien pris fin, mais non pas le désir.

Vois, maintenant. Les saints et toute âme qui possède la vie éternelle, ont le désir du salut des âmes,

sans en éprouver la peine. Leur peine s'est terminée à leur mort, mais non le sentiment de la charité.

Enivrés du sang de l'Agneau sans tache, revêtus de la charité du prochain, ils passent par la porte

étroite, tout inondés du sang du Christ crucifié et ils se trouvent en moi, l'Océan de paix, délivrés de

l'imperfection, c'est-à-dire de l'inassouvissement, et arrivés à la perfection, où ils sont rassasiés de

tout bien [283].

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CHAPITRE LIII

(83)

Comment saint Paul, après avoir été ravi dans la gloire des bienheureux, désirait d'être délivré

de son corps. Et ainsi font ceux qui sont parvenus à ce troisième et à ce quatrième état.

Paul avait vu et goûté ce bonheur, quand je l'élevai au troisième ciel, c'est-à-dire dans la profondeur

de la Trinité. C'est là qu'il avait goûté et connu ma Vérité et reçu pleinement l'Esprit-Saint, là qu'il avait

appris la doctrine de ma Vérité le Verbe incarné. La son âme, par sentiment et par union, s'était

revêtue de moi Père éternel, comme les bienheureux de la vie durable, sans que toutefois son âme lut

séparée de son corps. Mais comme il plut à ma Bonté de faire de lui un vase d'élection dans l'abîme

de mn Trinité, je le dépouillai de moi, parce qu'en moi l'on ne peut souffrir et que je voulais qu'il souffrît

pour mon nom. Je proposai donc désormais comme objet au regard de son intelligence le Christ

crucifié, en le revêtant de sa doctrine, en le liant et en l'enchaînant par la clémence de l'Esprit-Saint

qui est le feu de la Charité. Et lui, comme un vase d'argile, se laissa façonner et reformer par ma

Bonté, sans aucune résistance. Quand [285] je le frappai, il n'eut de parole que pour dire: Seigneur,

que voulez-vous que je fasse? Dites-moi ce qu'il vous plaît que je fasse et je le ferai! Je

l'enseignai donc, en proposant à ses regards le Christ crucifié, en le revêtant de la doctrine de ma

Vérité; je l'éclairai parfaitement par la lumière d'un véritable repentir fondé sur mon amour qui effaça

son péché.

Dès lors, il ne connut plus d'autre doctrine que celle du Christ crucifié. Il s'y attacha si étroitement que

rien désormais ne l'en put séparer, ni les assauts du démon, ni les tentations de la chair auxquelles il

demeurait en butte par une permission de ma bonté, qui par ces combats voulait le faire grandir

encore en mérite et en grâce et le conserver dans l'humilité, après l'avoir fait jouir de sublimité de ma

Trinité. Jamais plus il ne dépouilla ce vêtement, jamais il ne s'en sépara ne fût-ce qu'un instant.

Persécutions, supplices, tribulations, il endura tout plutôt que de renoncer à la doctrine de la Croix. Il

se l'était si bien incorporée qu'il sacrifia sa vie plutôt que de s'en dépouiller et que c'est avec ce

vêtement qu'il retourna à moi, le Père éternel.

Paul avait goûté ce que c'est que de jouir de moi sans être appesanti par le poids de son corps. Car je

lui avais donné cette jouissance par le sentiment [285] de l'union, sans toutefois le séparer tout à fait

de son corps. Quand il fut revenu à lui, revêtu de ce vêtement de Jésus-Christ crucifié, il lui sembla

qu'il n'aimait plus que d'un amour imparfait, en comparaison de ce parfait amour qu'il avait goûté en

moi et qu'il avait vu dans les Bienheureux séparés de leur corps. Le poids de son propre corps n'était

plus à ses yeux qu'un obstacle à ce complet rassasiement du désir, que trouve l'âme après la mort. Si

imparfaite et si faible lui paraissait sa mémoire! Elle ne lui permettait pas de me retenir, de me

recevoir, de me goûter avec cette plénitude que possèdent les saints séparés de leur corps!

Tant qu'il demeurait en ce corps mortel, tout dans ce corps lui semblait une loi mauvaise en lutte

contre l'esprit. Cette opposition n'était pas celle du péché puisque je l'avais rassuré de ce côté quand

je lui avais dit : " Paul ma grâce te suffit (2 Co 12,9) ". C'était cet obstacle apporté à la perfection de

l'esprit, laquelle consiste à pouvoir me contempler dans mon essence. L'appesantissement du corps

empêchant cette vision, Paul s'écriait donc: " O malheureux homme que je suis! Qui me délivrera

de ce corps mortel. Car dans tous mes membres je sens une loi qui m'enchaîne et qui est en

opposition avec la loi de mon esprit (Rm 7,23)" ?

C'est l'exacte vérité. La mémoire, dépendante du corps, est amoindrie par cette servitude;

l'intelligence, entravée par son poids, ne peut me contempler [286] tel que je suis dans mon essence:

la volonté, comme enchaînée, ne peut s'unir à moi pour me goûter sans souffrance, comme je te l'ai

l'ait comprendre. C'est donc bien avec raison que Paul se lamentait: " J'ai dans mon corps une loi en

révolte contre la loi de mon esprit. "

Pareils sont mes serviteurs, ceux que je t'ai montrés parvenus au troisième et au quatrième état de

l'union parfaite qu'ils ont contractée avec moi. Eux aussi, ils crient leur désir d'être délivrés de leur

corps, et de sentir enfin leurs liens brisés.

Pour ces fidèles voués à mon service, la séparation du corps est sans angoisse, la mort sans

amertume. Ils l'appellent de tout leur désir. Armés d'une sainte haine, c'est sans répit qu'ils ont mené

rude guerre contre la chair, et ils ont perdu cette tendresse instinctive que l'âme éprouve pour son

corps; cet amour naturel ils l'ont vaincu par la haine de la vie corporelle, et leur amour pour moi leur

fait demander à mourir: " Qui me délivrera, disent-ils, de ce corps de mort? Je souhaite tant d'en être

affranchi pour être avec le Christ ! " Avec l'Apôtre ils s'écrient : " Mourir est ma grande ambition!

c'est par patience que je consens à vivre. " Une fois élevée à cette parfaite union, l'âme n'a plus de

désir que de me voir et de contempler ma gloire réalisée en toutes choses [287].

______________

CHAPITRE LIV

(84)

Comment l'âme, parvenue à l'état d'union, éprouve un désir infini de laisser sa dépouille

terrestre, pour s'unir à Dieu.

Quand je me retire de la manière que j'ai dite, et que l'âme reprend conscience de son corps, cette

âme, au sortir de l'union que j'avais faite avec elle et qu'elle avait faite avec moi, reporte vers moi le

sentiment qu'elle éprouve en se retrouvant en son corps. En se voyant privée de cette union qu'elle

avait avec Moi et séparée de la société des immortels qui me rendent gloire, pour se retrouver au

milieu des mortels qui m'outragent si misérablement, elle ne peut supporter de me voir offenser par

mes créatures. C'est en cela que consiste la croix du désir qu'elle endure. Cette souffrance, jointe au

désir de me voir, lui rend la vie insupportable. Cependant elle ne se plaint pas, parce que sa volonté

n'est plus sienne elle est devenue une même chose avec moi par l'amour, et elle ne peut vouloir me

désirer rien d'autre que ce que je veux. Tout en désirant venir à Moi, elle est donc contente de rester

et de demeurer en sa souffrance, si c'est ma volonté, pour procurer à mon nom plus d'honneur et de

gloire et mieux coopérer au salut [288] des âmes. En aucun point, elle n'est en désaccord avec ma

volonté; mais emportée par le désir qui l’oppresse, elle court, revêtue du Christ crucifié, passant par le

pont de sa doctrine, se glorifiant des opprobres et des souffrances. Elle se délecte dans les peines, et

la mesure de ses peines est la mesure de sa joie. Plus elle est éprouvée par les tribulations, plus elle

y trouve d'apaisement à son désir de mourir; car souvent, le désir qu'elle a de souffrir adoucit la peine

qu'elle ressent d'être enchaînée à son corps.

Dès lors ce n'est plus seulement avec patience que mes serviteurs accueillent la souffrance, comme

dans le troisième état; ils se font gloire d'endurer pour mon nom de nombreuses tribulations. Souffrir,

pour eux c'est jouir; leur souffrance est de ne pas souffrir. Ils n'ont qu'une crainte, c'est que je ne

veuille récompenser en cette vie leurs bonnes actions, et que je n'aie pas pour agréable, le sacrifice

de leurs désirs. Dès qu'ils sont dans la peine, dès que je leur ménage des tribulations, leur âme

retrouve son allégresse, en se voyant ainsi revêtue des souffrances et des opprobres du Christ

crucifié. S'il leur était possible de pratiquer la vertu sans peine, ils ne le voudraient pas. C'est sur la

croix, avec le Christ, qu'ils veulent trouver leur joie; c'est par la souffrance qu'ils veulent acquérir la

vertu et arriver à la vie éternelle, parce qu'ils ont été plongés et embrasés dans le Sang, où ils ont

trouvé le feu de ma Charité; car cette Charité est un feu, un feu qui [289] procède de Moi, pour ravir

leur esprit et leur coeur, en consumant le sacrifice de leur désir.

Le regard de leur intelligence se porte alors vers moi, pour contempler ma Divinité, emportant à sa

suite la volonté qui s'unit à moi pour s'y nourrir. Cette vue est une grâce infuse que j'accorde à l'âme

qui m'aime et me sert en toute Vérité [290].

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CHAPITRE LV

(85)

Comment ceux qui sont parvenus à cet état d'union sont illuminés dans leur intelligence, par

une lumière surnaturelle infuse, par une grâce spéciale de Dieu. Et comment il est plus

avantageux pour le salut de l'âme de suivre les conseils d'un esprit humble possédant une

conscience sainte que ceux d'un savant orgueilleux.

C'est avec cette lumière, qui éclairait le regard de son intelligence, que me vit Thomas d'Aquin, et qu'il

acquit les clartés multiples de la science, comme aussi Augustin, Jérôme et les autres Docteurs, et

mes Saints. Eclairés par ma Vérité, ils entendaient et discernaient au milieu des ténèbres ma Vérité.

Ils voyaient clair dans la sainte Ecriture, qui paraissait ténébreuse à ceux qui ne la pouvaient

comprendre, non par le défaut de l'Ecriture, mais par le défaut de la raison qui ne l'entendait pas. C'est

pourquoi j'ai envoyé ces flambeaux pour éclairer les esprits aveugles et grossiers, en élevant le regard

de leur intelligence pour leur faire connaître la Vérité au sein des ténèbres, comme je l'ai dit.

Moi, le feu qui a consumé leur sacrifice, je les ai ravis en moi, en leur donnant la lumière, non pas

naturelle, mais absolument surnaturelle. Cette lumière ils l’ont reçue au sein des ténèbres, et [291]

c'est par elle qu'ils ont connu ma Vérité. Cette Vérité, qui alors paraissait obscure, apparaît aujourd'hui

en pleine lumière, aux esprits les plus grossiers comme aux plus subtils, à quelques nations qu'ils

appartiennent, et chacun la reçoit selon sa capacité, et aussi suivant les dispositions qu'il veut

apporter à la connaître, car je tiens compte de leurs dispositions.

Tu vois donc que l'oeil de l'intelligence a reçu la lumière infuse par grâce, supérieure à la lumière

naturelle, et, par elle, les Docteurs et les autres Saints ont connu la lumière dans les ténèbres. Ainsi

des ténèbres est sortie la clarté, puisque l'intelligence fut avant que ne fût formée l'Ecriture, et c'est de

l'intelligence ainsi éclairée qu'est venue la science, car c'est en voyant qu'elle discerne le vrai.

C'est grâce à cette lumière que les saints Patriarches et les Prophètes connurent et annoncèrent

l'avènement et la mort de mon Fils. C'est elle qui éclairait les Apôtres, après l'avènement de l'Esprit-

Saint qui les inonda d'une clarté surnaturelle. C'est elle aussi que possédaient les Evangélistes, et les

Docteurs et les Confesseurs et les Vierges et les Martyrs, qui, tous, furent illuminés de cette parfaite

lumière.

Et chacun l'a reçue de manière différente, suivant que le demandait son propre salut ou le salut des

créatures, ou le besoin de ceux chargés d'enseigner les saintes Ecritures. Les saints Docteurs l'ont

eue par la Science avec laquelle ils ont interprété la doctrine de ma Vérité, la prédication des [292]

Apôtres, les livres des Evangiles. Les Martyrs l'ont possédée, pour affirmer, par leur sang, la lumière

de la très sainte Foi, le fruit et les trésors du Sang de l'Agneau. Elle était dans les vierges, par le

sentiment de la charité et de la pureté. Elle est dans les Obéissants, qui manifestent l'obéissance du

Verbe et témoignent de la perfection de l'obéissance qui s'est affirmée avec éclat dans ma Vérité,

lorsque, pour accomplir le commandement que je lui avais imposé, Elle courut à la mort ignominieuse

de la croix.

L'ancien et le nouveau Testament sont tout remplis de cette lumière. Dans l'Ancien, c'est cette

lumière, infuse par ma grâce et ajoutée à la lumière naturelle, qui illumina l'intelligence des saints

Prophètes et fit d'eux les Voyants, qui regardaient dans l'avenir. Dans le Nouveau, n'est-ce pas aussi

par cette lumière, que tout le détail de la Vie évangélique est manifesté aux fidèles du Christ? Et,

parce que toutes deux procèdent de la même lumière, la loi nouvelle n'a pas abrogé la loi ancienne,

elle en est inséparable, elle n'a détruit en elle que cette imperfection, d'être fondée uniquement sur la

crainte. Quand vint le Verbe, mon Fils unique, avec la loi d'amour, il la compléta en lui donnant

l'amour. A la crainte du châtiment, il substitua la crainte sainte. C'est ce que ma Vérité disait aux

disciples pour leur montrer qu'il ne détruisait pas la loi : Je ne suis pas venu abroger la loi, mais la

perfectionner (Mt 5, 17) . Comme s’il eût dit : " Jusqu’à maintenant [293] la loi est imparfaite, mais,

par mon Sang, je la ferai parfaite : je l'achèverai en ce qui lui manque, en faisant disparaître la crainte

du châtiment, pour ne lui donner d'autre fondement que l'amour et la crainte sainte.

Et qui prouve que ce fut là la vérité? La lumière surnaturelle qui, par grâce, fut donnée et qui est

donnée toujours à qui la veut recevoir. Toute lumière qui sort de la Sainte Ecriture, est venue et vient

de cette lumière. Les Ignorants orgueilleux, les Scientistes, s'aveuglent à cette lumière, parce que leur

orgueil et le nuage de l'amour-propre recouvrent et cachent pour eux cette clarté. C'est pourquoi, ils

entendent la Sainte Ecriture littéralement plus que spirituellement. Ils n'en goûtent que la lettre, à force

de compulser les livres: ils ne savourent pas la moelle de l'Écriture, parce qu'ils se sont privés de la

lumière qui l'a composée et qui aussi en révèle le sens.

Ces beaux savants s'étonnent On les surprend murmurant, quand ils voient de pauvres gens

grossiers et sans instruction, goûter la Sainte Ecriture, et faire montre d'autant de lumière dans la

connaissance de ma Vérité, que s'ils l'avaient étudiée bien longtemps ! Il n'y a là, pourtant, nulle

merveille. Ils ont étudié, oui, mais leur étude a porté sur la cause principale, sur la Lumière elle-même,

d'où procède la science. Mais comme ces superbes ont perdu cette lumière, ils ne voient pas, ils ne

reconnaissent pas ma Bonté, dans cette lumière même, répandue par ma grâce dans mes serviteurs.

Aussi je te dis, [294] que, pour demander conseil sur le salut de l'âme, il vaut beaucoup mieux

s'adresser à l'un de ces humbles, d'une conscience droite et sainte, qu'à un orgueilleux érudit, qui a

fait par ses études le tour de la science.

Celui-ci ne peut donner que ce qu'il possède. Aussi bien souvent, à cause de sa vie de ténèbres, ce

n'est que dans ces ténèbres, qu'il distribuera la lumière de la Sainte Écriture; tandis que mes

serviteurs répandent la lumière qu'ils possèdent en eux-mêmes, désireux et comme affamés du salut

des âmes.

Tout cela, ma très douce fille, est pour te faire connaître la perfection de cet état d'union, où l'oeil de

l'intelligence est ravi par le feu de ma Charité, qui donne la lumière surnaturelle. Avec cette lumière

l'on m'aime, parce que l'amour suit l'intelligence. Plus l'on connaît plus on aime, et plus l'on aime plus

on connaît. Amour et connaissance s'alimentent ainsi l'un l'autre réciproquement.

C'est avec cette lumière, que l'âme séparée du corps entre dans l'éternelle vie où elle me voit et me

goûte en toute vérité, comme je te l'ai dit, quand je te parlai de la béatitude que l'âme trouve en Moi.

Tel est cet état très excellent, où mes serviteurs, bien qu'encore mortels, goûtent les biens immortels

qui sont le partage de ceux qui sont morts. Aussi parfois elle en arrive à une union si étroite avec Moi,

qu'elle sait à grand’peine si elle est dans son corps ou si elle l'a quitté. Son union avec moi lui [295]

procure un avant-goût de la vie éternelle. C'est en faisant mourir en elle sa volonté, qu'elle a réalisé

cette union en moi, car il n'est pas d'autre moyen de s'unir parfaitement à moi. Elle peut dès lors

goûter la vie éternelle, après s'être ainsi délivrée de l'enfer de sa propre volonté. Et de même,

l'homme qui vit selon les inspirations de son appétit sensuel, a comme un avant-goût de l'enfer, ainsi

que je te l'ai dit [296].

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CHAPITRE LVI

(86)

Récapitulation de quelques vérités. Et comment Dieu invite cette âme à prier pour toute

créature et pour la sainte Eglise.

Tu as vu maintenant, par l'oeil de l'intelligence, tu as entendu par l'oreille du coeur, en Moi Vérité

éternelle, de quel moyen tu peux profiter toi-même, et faire profiter le prochain de la doctrine, et

parvenir à la connaissance de ma Vérité, comme je t'avais dit dès le commencement.

C'est par la connaissance de toi-même que tu arrives à la connaissance de la Vérité, non, il est vrai,

par la connaissance isolée de toi-même, mais unie à la connaissance de moi-même en toi. Tu as ainsi

trouvé l'humilité, la haine et le mépris de toi, et tu as découvert le feu de ma Charité, par la

connaissance de moi-même en toi. Par là, tu en es venue à l'amour et dilection du prochain, en le

servant par la doctrine et par l'exemple d'une vie honnête et sainte.

Je t'ai aussi montré le Pont : je t'ai expliqué comment il est établi, les trois degrés qu'il faut franchir,

représentant en général les trois puissances de l’âme, et comment aucune ne peut avoir en soi la

[297] vie de la grâce, si l'âme n'a monté les trois degrés, c'est-à-dire si les trois puissances ne sont

pas assemblées en mon nom.

Je t'ai ensuite donné une explication plus particulière de ces trois degrés, par les trois états de l'âme,

figurés sur le corps de mon Fils unique. De son corps t'ai-je dit, il a fait comme une échelle, dont je t'ai

indiqué les degrés dans ses pieds percés, dans son côté ouvert, et dans sa bouche, où l'âme goûte la

paix et le repos, de la manière que je t'ai exposée.

Je t'ai découvert l'imperfection de la crainte servile, puis l'imperfection de l'amour, en ceux qui

m'aiment à cause de la douceur qu’ils trouvent en mon amour; enfin, j'ai expliqué la perfection du

troisième état, en ceux qui sont arrivés à la paix de la bouche. Ils n'y sont parvenus qu’après avoir

parcouru avec un ardent désir le pont du Christ crucifié, en franchissant les trois degrés généraux,

c'est-à-dire après avoir recueilli les trois puissances de l'âme et uni en mon nom toutes leurs

opérations, puis les trois degrés particuliers, c’est-à-dire en passant de l'état imparfait à l'état parfait.

Tu les a vus alors courir dans la vérité; je t'ai fait goûter la perfection de l'âme, respirer l'odeur des

vertus, en même temps que je t'ai mise en garde contre les illusions auxquelles l'âme est exposée,

avant d'arriver à la perfection, si elle n'emploie pas son temps à se connaître et à me connaître.

Je t'ai exposé aussi la misère de ceux qui vont se noyer dans le fleuve, pour ne pas vouloir passer

[298] par le pont et suivre la doctrine de ma Vérité. Je ne l'ai pourtant établi, ce Pont, que pour vous

empêcher de périr; mais eux, comme des fous, ils préfèrent se noyer dans la misère et la fange du

monde.

Tout cela je te l'ai expliqué, pour attiser en toi le feu du saint désir, et la compassion et la tristesse de

la perte des âmes, afin que la douleur de leur damnation jointe à l'amour, te contraignît à me faire

violence à Moi, par tes pleurs, par tes sueurs, par les gémissements de la prière humble et continue,

montant vers moi toute enflammée d'un ardent désir pour qu’enfin je fasse miséricorde au monde et

au corps mystique de la sainte Eglise pour lesquels tu me pries tant! Ce n'est pas pour toi seule que je

l'ai dit, mais aussi pour beaucoup d'autres créatures qui sont mes serviteurs et qui l'entendront. Ils

sentiront les étreintes de ma Charité, et, tous ensemble, toi et mes autres serviteurs, vous me prierez

pour me forcer de faire miséricorde. Je t'ai déjà dit, il doit t'en souvenir que j'accomplirais vos désirs,

en accordant une consolation à vos labeurs, en satisfaisant à vos désirs douloureux par la réforme de

la sainte Eglise, à qui je donnerai de bons et saints Pasteurs. Ce n'est pas par la guerre, par le glaive,

par la cruauté, que je la réformerai, je te l'ai dit, mais dans la paix et la tranquillité, par les larmes et les

sueurs de mes serviteurs.

C'est vous, en effet, que j'ai chargés de travailler au salut de vos âmes et de celles du prochain, dans

le corps mystique de la sainte Église, par l’exemple, par la doctrine, par de continuelles [299] prières

offertes à Moi, pour lui et pour toute créature, en produisant des actes de vertu à l'égard d'autrui, de la

manière que je t'ai expliquée; car, ai-je dit, toute vertu s'exerce et se développe, tout péché se

commet et s'accroît au sujet du prochain. C'est pourquoi je veux que vous vous employiez à son

service c'est le véritable moyen de faire fructifier votre vigne.

Sans cesse, faites monter vers moi l'encens de prières parfumées pour le salut des âmes; car je veux

faire miséricorde au monde. Avec ces prières, avec ces sueurs, avec ces larmes, je veux laver le

visage de l'Épouse, la sainte Église. Déjà je te l'ai montrée sous la forme d'une femme dont la face est

salie et comme lépreuse. Ces souillures, ce sont les péchés des ministres et de tous ceux de la

religion chrétienne, qui se nourrissent au sein de cette épouse. De ces péchés je te parlerai en un

autre endroit [300].

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CHAPITRE LVII

(87)

Comment cette âme demande à Dieu de vouloir bien lui faire goûter les fruits des larmes.

Alors cette âme, angoissée d'un immense désir, était enivrée de son union avec Dieu, et de ce qu'elle

avait entendu et goûté de la douce Vérité première. Si l'aveuglement des créatures qui méconnaissent

leur bienfaiteur et la profondeur de la Charité divine la brisait de douleur, une espérance cependant la

remplissait d'allégresse. De la Vérité divine elle-même elle avait reçu une promesse, quand Dieu lui

avait appris ce qu'elle devait faire avec ses autres serviteurs, s'ils voulaient qu'il fit miséricorde au

monde. Levant le regard de son intelligence vers la douce Vérité à laquelle elle se tenait unie, elle

souhaitait d'avoir une explication au sujet des états d'âme dont Dieu lui avait parlé. Elle voyait que

c'est par les larmes, que l'âme parvient à ces états: elle voulait donc apprendre de la Vérité les

différences des larmes, ce qu'elles sont, d'où elles procèdent, et les fruits qu'elles produisent.

Comme la vérité ne se peut connaître que dans la Vérité elle-même, c’est la Vérité qu’elle interrogeait

[301], et comme aussi bien on ne peut rien connaître dans la Vérité que par le regard de l'intelligence,

il faut donc, que quiconque veut apprendre, s'élève par le désir de connaître et par la lumière de la foi,

vers la Vérité, et qu'il fixe l'oeil de l'intelligence avec la pupille de la foi sur l'objet de la Vérité. Après

donc qu'elle eut connu que la doctrine qu'elle avait reçue de la Vérité divine était présente à son

esprit, et qu'elle n'avait pas d'autre moyen de savoir ce qu'elle souhaitait de connaître au sujet des

états d'âme et des fruits des larmes, elle s'éleva au-dessus d'elle-même, par un désir immense. L'oeil

de son intelligence, illumine des clartés d'une foi vive, était grand ouvert sur la Vérité éternelle, dans

laquelle elle vit et connut la vérité de ce qu'elle demandait. Dieu se manifestait lui-même ; sa Bonté

condescendait à son ardent désir et, pour exaucer sa prière, lui parlait ainsi : [302]

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3e LE DON DES LARMES

CHAPITRE I

(88)

Comment il y a cinq sortes de larmes.

O Fille très chère et très aimée, tu me demandes de te faire connaître les différentes espèces de

larmes et leurs fruits. Je n'ai pas méprisé ton désir. Ouvre donc bien l'oeil de ton intelligence, et par

les différents états que je t'ai expliqué, je te ferai voir qu'il y a des larmes imparfaites qui viennent de la

crainte. Mais tout d'abord je te parlerai des larmes des hommes pervers ce sont des larmes de

damnation. Les secondes sont les larmes de crainte : elles sont versées par ceux qui ne sont conduits

que par la peur du châtiment dû au péché, et qui en pleurent d'épouvante.

Les troisièmes, sont de ceux qui, sortis du péché, pleurent avec douceur et commencent à me servir.

Mais, comme leur amour est imparfait, imparfaits aussi sont leurs pleurs, comme je te l'ai dit.

Les quatrièmes, sont de ceux qui arrivés à la perfection de la charité envers le prochain, aiment [303]

sans aucun intérêt personnel: Car ceux-là aussi pleurent, et leur pleur est parfait.

Les cinquièmes sont unies aux quatrièmes. Ce sont ces larmes de douceur, répandues avec grande

suavité, comme je te l'exposerai plus au long.

Je te parlerai encore des larmes de feu, qui ne jaillissent pas des yeux, celles-là, pour donner

satisfaction à ceux qui parfois désireraient pleurer et ne le peuvent faire.

Et je veux que tu saches que tous ces différents états peuvent se rencontrer dans une même âme, qui

sort de la crainte et se dégage de l'amour imparfait pour parvenir à la chanté parfaite du dernier état.

Et donc je commence à t'exposer ce que sont ces larmes. Voici : [304]

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CHAPITRE II

(89)

De la différence des larmes par rapport aux différents états d’âme.

Apprends donc que toute larme procède du coeur: car aucun organe du corps ne sympathise aussi

parfaitement que l'oeil avec les affections du coeur. Si le coeur souffre, l'oeil le fait aussitôt paraître.

Sa douleur est-elle sensuelle, le coeur fait verser aux yeux des larmes qui engendrent la mort, parce

qu'en venant du coeur elles procèdent d'un amour déréglé, et qui par là même m'offense. La douleur

qu'il occasionne est mortelle comme lui, et mortelles aussi les larmes qu'il fait verser.

La gravité de la faute, et par conséquent des larmes, peut être plus ou moins grande, il est vrai,

suivant que l'amour est plus ou moins déréglé. Mais je n'entends parler ici que de ceux dont les

larmes sont mortelles.

Considère maintenant les larmes qui commencent a donner la vie, les larmes de ceux qui, a la vue de

leurs fautes et de leurs péchés, par crainte du châtiment, se mettent à pleurer. Ces larmes du coeur

procèdent de la sensibilité. L'âme, n'ayant pas [305] encore conçu une haine parfaite de sa faute en

considération de l'offense que j'en ai reçue, n'est mue que par la douleur qu'elle éprouve en son

coeur, du châtiment qui la menace après la faute commise, et les yeux, en pleurant, ne font que

satisfaire à cette douleur du coeur.

Mais en s'exerçant à la vertu, l'âme peu à peu se dégage de la crainte, parce qu'elle connaît que la

crainte ne suffit pas à donner la vie éternelle, comme je te l'ai exposé à propos du second état d'âme.

Elle s'élève donc, par l'amour, à la connaissance d'elle-même et de ma Bonté en elle, et elle en

conçoit de l'espérance dans ma miséricorde. Cette espérance réjouit son coeur. A cette allégresse

que lui cause l'espérance en la divine miséricorde se mêle la douleur de la faute, et les yeux alors,

commencent à pleurer. Ces larmes jaillissent de la source du coeur. Mais parce que l'âme n'est pas

arrivée à la grande perfection, souvent les larmes qu'elle verse ainsi ne sont pas exemptes de

quelque sensualité. Si tu me demandes pourquoi et comment, je te répondrai: parce que la racine de

l'amour-propre n'a pas été arrachée. Je ne parle pas de l'amour sensitif, car celui-là a été vaincu de la

façon que j'ai dite, mais il reste l'amour-propre spirituel, avec ce besoin égoïste des consolations

spirituelles, qu'elles viennent de moi directement ou de quelque créature aimée d'une affection

spirituelle, comme je te l'ai expliqué longuement.

Quand donc elle se voit privée de ce qu'elle aime, des consolations, soit intérieures qui viennent de

Moi, [306] soit extérieures, qui lui viennent des créatures, et qu'elle se trouve en butte aux tentations

ou aux persécutions des hommes, son coeur est en souffrance. Aussitôt les yeux, qui sympathisent

avec la douleur et la peine du coeur, se mettent à pleurer. Ce sont les larmes de tendresse et de

compassion que l'âme répand sur elle-même, d'une compassion spirituelle il est vrai, mais qui n'en

procède pas moins de l'amour-propre. Elle n'a pas encore foulé aux pieds et renié entièrement sa

propre volonté: voilà pourquoi elle verse ces larmes sensibles, qu'une douleur spirituelle lui fait

répandre.

Mais en s'exerçant et en progressant encore dans la connaissance d'elle-même, elle apprend à se

mépriser et à se haïr parfaitement, en même temps qu'elle en arrive à une vraie connaissance de ma

Bonté, où s'enflamme son amour. Elle commence dès lors à unir et à conformer sa volonté à la

mienne, et à éprouver en elle-même, une joie et une compassion toutes nouvelles. La joie qu'elle

ressent en elle, c'est de m'aimer, la compassion qui l'émeut c'est sur le prochain qu'elle se porte,

comme je te l'expliquai à propos du troisième état. Elle gémit alors dans la charité qu'elle a pour Moi et

pour ses frères, en s'affligeant, avec un cordial amour, de l'offense qui m'est faite et de la perte du

prochain. Voilà la douleur qui est dans son coeur, et qui lui tire les larmes des yeux. Elle n'a pas un

regret pour sa propre souffrance, pour son propre dommage. Bien au contraire, elle se désole de ne

pouvoir rendre honneur et gloire à mon nom comme elle le voudrait [307], et dans l'angoisse de son

désir, elle trouve délicieux d'être admise à se rassasier à la table de la très sainte Croix, pour

ressembler à l'Agneau sans tache, humble et patient, mon Fils unique, dont j'ai fait un pont, comme je

te l'ai dit. Après donc qu’elle a si doucement avancé sur ce pont, en suivant la doctrine de ma douce

Vérité, elle est passée par ce Verbe, en supportant avec une véritable et douce patience, toutes les

peines, toutes les afflictions que je le lui envoyais pour son salut. Elle les reçoit désormais virilement,

sans choisir celles qu’elle préfère. Elle ne se contente pas de s'y résigner avec patience, c'est avec

allégresse qu'elle les accueille, et elle regarde comme une gloire d'être persécutée pour mon nom.

Pourvu qu'elle ait quelque chose à souffrir, elle est heureuse! L'âme est envahie alors d'une si grande

joie, d'une si parfaite tranquillité d'esprit, qu'aucune langue ne le saurait exprimer.

Lors donc qu'elle a passé par ce Verbe, par la doctrine de mon Fils unique, et fixé l'oeil de son

intelligence sur moi, la Vérité première, elle contemple cette Vérité; en la voyant elle la connaît, et en

la connaissant elle l'aime. Son amour suit l'intelligence et goûte ma Divinité éternelle, qu'elle voit unie

à votre humanité. Alors elle se repose en moi, l'Océan de paix, son coeur est uni à moi par le

sentiment de l'amour, comme je te l'ai dit à propos de ce quatrième état d'union. Cette présence

sentie de ma Divinité éternelle, fait alors couler des yeux des larmes de douceur, qui vraiment sont un

lait dont l'âme se nourrit dans la véritable patience.

Ces larmes sont comme un onguent parfumé, qui répand une odeur d'une grande suavité. O ma fille

bien-aimée, combien glorieuse est cette âme qui a réellement su traverser la mer des tempêtes, et

arriver jusqu'à moi l'Océan de paix, pour y remplir le vase de son coeur, dans les flots de ma

souveraine et éternelle Divinité. Les yeux, où se déverse le coeur, s'empressent à le satisfaire, et ils

répandent des larmes.

C'est la le dernier état, où l'âme est tout ensemble bienheureuse et affligée bienheureuse à cause de

l'union qu'elle a faite avec moi par le sentiment de ma présence, en goûtant l'amour divin ; et affligée

par l'offense qu'elle voit faire à ma Bonté et à nia Grandeur, qu'elle a contemplées et savourées dans

la connaissance d'elle-même et de moi, par laquelle elle est parvenue à ce dernier état.

Cette affliction ne fait pas obstacle à l'état d'union ni n'empêche les larmes de grande douceur que lui

fait répandre la connaissance d'elle-même. C'est la Charité qu'elle a pour le prochain qui la fait, tout

ensemble, pleurer d'amour pour la divine miséricorde, et pleurer de douleur pour les péchés d'autrui.

Elle meure avec ceux qui pleurent, elle se réjouit avec ceux qui sont dans la joie. Ceux-là sont dans la

joie qui vivent dans la charité, et avec eux l'âme se réjouit, en voyant que mes serviteurs rendent

honneur et gloire à mon nom.

Ainsi, loin que les larmes d'affliction empêchent les larmes de douceur que fait verser le sentiment

[309] de ma présence, elles en sont comme le condiment. Si les douces larmes que l'âme a trouvées

dans l'union avec moi n'étaient pas assaisonnées par celles que fait répandre la charité du prochain,

elles seraient imparfaites. Par cette exclusion, l’âme tomberait dans la présomption. Un souffle subtil

de vaine gloire la précipiterait de cette hauteur, dans la bassesse de sa première abjection. Il faut

donc qu'elle ne sépare jamais la charité du prochain d'avec cette vraie connaissance d'elle-même, et

que par ce moyen elle nourrisse en elle le feu de ma charité.

En effet la charité que l'on a pour le prochain dérive nécessairement de la charité qu'on a pour Moi,

c'est-à-dire de cette connaissance par laquelle l'âme se connaît et ma Bonté en elle. Elle voit alors

que je l'aime ineffablement, et de ce même amour dont elle se voit aimée, elle aime toute créature

raisonnable. Voilà la raison pour laquelle l'âme, dès qu'elle me connaît, dilate son amour pour y

envelopper le prochain. Dès qu'elle le voit, elle l'aime ineffablement, afin d'aimer ce qu'elle voit que

j'aime davantage.

Puis elle connaît qu'elle ne peut me procurer à Moi-même aucune utilité; ni me rendre ce pur amour

dont elle sent que je l'aime. Dès lors elle se met à me témoigner son amour, par le moyen que je lui ai

donné, c'est-à-dire par le prochain, auquel vous devez vos services. Toute vertu, ai-je dit, s’exerce à

l'égard du prochain, en général ou en particulier, selon les dons divers que vous avez reçus de moi et

dont je vous ai confié la dispensation. Vous devez donc aimer, de ce pur amour dont je vous ai [310]

aimés, mais cela, vous ne le pouvez faire vis-à-vis de moi. Parce que je vous ai aimés, je dois être

aimé, et aimé sans intérêt personnel ; car je vous ai aimés, sans être aimé de vous, et avant même

que vous ne fussiez. C'est l'amour qui m'a porté à vous créer à mon image et ressemblance. Or, cela,

vous ne pouvez me le rendre à Moi-même. Mais, vous le devez faire aux créatures douées de raison,

et les aimer sans en être aimés, et sans viser aucun intérêt personnel, temporel ou spirituel. Il vous

faut les aimer, uniquement pour l'honneur et la gloire de mon nom, parce que je les aime. C'est ainsi

que vous accomplirez le commandement de la Loi, qui est de m'aimer par-dessus toute chose, et le

prochain comme vous-mêmes.

Il est donc bien vrai que l'âme ne peut parvenir à cette hauteur que par le second degré d'union que

l'on trouve dans le troisième état. Mais aussi, après y être arrivée, elle ne s'y peut maintenir, si elle

s'éloigne du sentiment qui produit les secondes larmes, les larmes de douleur. Il est impossible [311]

d'accomplir la loi qui me concerne moi, le Dieu éternel, sans observer celle qui regarde le prochain: ce

sont là les deux pieds de l'affection, par lesquels l'on marche dans la voie des commandements et des

conseils, que vous a donnés ma Vérité, le Christ crucifié. Ainsi ces deux sentiments, unis ensemble,

nourrissent l'âme dans les vertus, accroissent sa perfection, et font de plus en plus étroite son union

avec Moi. Arrivée à ce point, l'âme en vérité, ne change pas d'état; c'est dans le même état, qu'elle

voit accroître son trésor de grâce par des dons nouveaux et variés, par d'admirables extases, qui lui

procurent, je te l'ai dit, une connaissance de la Vérité qui semble convenir aux immortels plus qu'aux

mortels, parce que le sentiment de la sensualité propre a été détruit, et que la volonté est morte, par

l'alliance qu'elle a contractée avec moi.

O combien est douce cette alliance, pour l'âme qui en jouit, car, en en jouissant, elle voit tous mes

secrets! Maintes fois, elle reçoit l'esprit de prophétie, qui lui fait connaître les choses à venir. Ce sont

là des faveurs de ma Bonté. Mais l'âme humble n'en doit pas moins mettre toute son espérance dans

le sentiment même de ma charité, qui dompte l'appétit des consolations spirituelles, et se regarder

comme indigne de la paix et du repos de l'esprit, pour mieux croître dans la vertu intérieure.

L'âme n'est pas établie à demeure à cette hauteur de ce sommet, elle redescend dans la vallée [312]

de la connaissance d'elle-même. Ces lumières particulières sont des grâces que je lui accorde, pour

qu'elle grandisse toujours. Car, en cette vie, l'âme n'est jamais si parfaite, qu'elle ne puisse encore

s'élever à une plus grande perfection d'amour.

Il n'y a que mon très cher Fils unique, votre chef, qui ne pouvait croître en perfection, parce qu'il était

une même chose avec moi et moi avec lui. Son âme par conséquent était béatifiée par l'union de la

nature divine; mais vous, ses membres, vous encore voyageurs, vous êtes toujours susceptibles

d'une perfection plus grande. Vous ne vous élevez pas, pour cela, à un autre état, comme il a été dit,

puisque c'est le dernier auquel on arrive, mais vous pouvez à votre plaisir, par le secours de ma

grâce, développer sans cesse la perfection de ce dernier état.

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CHAPITRE III

(90)

Récapitulation du chapitre précédent. Comment le démon a peur de ceux qui sont arrivés aux

cinquièmes larmes; et comment les attaques du démon sont la voie qui conduit à cet état.

Tu as vu maintenant, quelles sont les larmes qui sont propres à chaque état, et leurs différences,

suivant qu'il a plu à ma Vénté de satisfaire à ton désir.

Les premières sont les larmes de ceux qui se trouvent en état de mort, par le péché mortel. Tu as vu

que, généralement, leur pleur procède du coeur. Mais comme le sentiment qui est la source des

larmes est corrompu, il ne peut verser qu'un pleur corrompu et misérable, comme toutes les oeuvres

qui dérivent de lui.

Les secondes appartiennent à ceux qui commencent à prendre conscience de leurs maux, par le

châtiment personnel encouru par leurs fautes. C'est là un premier mouvement assez commun, que

j'accorde généreusement aux faibles qui, dans leur aveuglement, suivent la voie d'en dessous, et vont

se noyer dans le fleuve, en faisant fi de la doctrine de ma Vérité. Nombreux cependant, sont ceux qui

connaissent leurs maux, sans éprouver la crainte [314] servile de la peine, et se dégagent du péché

par une grande haine d'eux-mêmes, qui les fait s'estimer dignes du châtiment. Et quelques-uns, avec

une bonne simplicité, s'appliquent désormais à me servir, moi leur Créateur, avec une vraie douleur

de l'offense qu'ils m'ont faite.

Cette grande douleur qu'ils éprouvent de leurs péchés les dispose mieux que les premiers à atteindre

à la perfection. Cependant, en s'exerçant dans la vertu les uns comme les autres y peuvent parvenir.

Mais ils doivent bien se garder de demeurer, ceux-là dans la crainte servile, ceux-ci dans leur tiédeur,

c'est-à-dire dans cette première simplicité où l'âme s'attiédit, si elle n'essaye pas d'en sortir par

l'exercice de la vertu. C'est là la vocation commune.

Les troisièmes larmes sont le fait de ceux qui, délivrés de la crainte sont parvenus à l'amour et à

l'espérance, en goûtant ma divine miséricorde, par l'expérience qu'ils ont de mes faveurs et des

consolations spirituelles. Le sentiment qu'ils en éprouvent dans leur coeur, se satisfait par les larmes

qui coulent de leurs yeux. Mais ce pleur est encore imparfait, il est mélangé de larmes sensibles

spirituelles, comme il a été dit.

En s'exerçant dans la vertu, pendant quelque temps, l’âme sent son désir s'élever et grandir, et elle

s'unit à Moi en conformant sa volonté à la mienne, au point qu'elle ne peut désirer et vouloir

désormais que ce que Je veux, vis-à-vis de son prochain. C'est alors qu'elle verse, tout à la fois, des

larmes, [315] d’amour pour l'union qu'elle sent en elle, et de douleur, pour mon offense et la perte du

prochain. Ce sont les quatrièmes larmes.

Cet état est étroitement uni au cinquième, qui est l'ultime perfection, où l'âme s'unit actuellement a

Moi, en vérité, et sent croître l'ardeur du saint désir.

Ce désir enflammé met en fuite le démon. Il n'a plus sur l'âme aucune prise; ni par l'injure qui lui est

faite, car la charité du prochain l'a rendue patiente; ni par les consolations spirituelles ou temporelles,

car, par haine d'elle-même et par humilité véritable, elle les méprise.

Il est bien vrai que, de son côté, le démon ne dort jamais. Son exemple fait la leçon a ces négligents

qu'il abuse, et qui emploient à dormir, un temps dont ils pourraient tirer tant de profit. Mais à ces âmes

parfaites, sa vigilance ne peut nuire, car il ne peut supporter l’ardeur de leur chanté, ni l'odeur de cette

union qu'elles ont avec moi, l'Océan de paix.

L'âme ne peut être trompée, tant qu'elle demeure ainsi unie a moi ; le démon fuit d'elle, comme la

mouche de la marmite qui bout sur le feu, par la peur qu'elle a de s'y brûler. Mais, si la marmite était

tiède, la mouche n’aurait plus peur, elle entrerait dedans; bien que souvent, elle en sorte bien vite,

parce qu'elle la trouve bien plus chaude qu'elle s'imaginait. Il en va ainsi pour l'âme qui n'est pas

encore parvenue à l'état parfait. Le démon la croyant tiède, pénètre en elle par des tentations [316]

aussi variées que multiples. Mais il se rencontre, que cette âme est en acte de se connaître ellemême

et de concevoir de la douleur et du regret de ses fautes. Elle résiste à l'attaque. Pour qu'elle ne

consente pas, elle enchaîne sa volonté dans les liens de la haine du péché et de l'amour de la vertu.

O que toute âme se réjouisse, qui éprouve ces nombreux assauts C'est la voie qui conduit à ce doux

et glorieux état!

Je te l'ai déjà dit, c'est par la connaissance et la haine de vous-mêmes et par la connaissance de ma

Bonté que vous parvenez à la perfection; aussi, l'âme ne connaît-elle jamais mieux si je suis en elle,

qu'au moment de ces combats.

Et comment ?

Je te vais te le dire !

Si en se voyant au milieu de ces luttes, elle prend bien conscience que ces assauts lui déplaisent, et

qu'en même temps il ne dépend pas d'elle de s'en délivrer tout en refusant d'y consentir, elle peut

alors connaître qu'elle n'est rien. Car, si elle était quelque chose par elle-même, elle se mettrait à l'abri

de ces tentations, qu'elle voudrait ne pas subir. Ainsi, par ce moyen, elle s'humilie dans la vraie

connaissance d'elle-même, et à la lumière de la très sainte Foi, elle accourt à Moi, le Dieu éternel, dont

la Bonté garde sa volonté droite et sainte, pour l'empêcher au temps des multiples assauts, de céder

à l'ennemi, en consentant aux tentations dont elle se sent assiégée [317].

Vous avez donc bien raison de vous réconforter par la doctrine de mon doux Verbe d'amour, mon Fils

unique, au temps des afflictions, ou de l'adversité, ou des tentations des hommes et du démon; car ce

sont des moyens d'accroître votre vertu et de vous faire atteindre à la grande perfection [318].

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CHAPITRE IV

(91)

Comment ceux qui désirent les larmes des yeux et ne les peuvent obtenir, ont les larmes de

feu; et pourquoi Dieu retire les larmes corporelles.

Je t'ai parlé des larmes parfaites et imparfaites, et je t'ai dit comment toutes viennent du coeur. C'est

de cette source que sortent toutes les larmes, quelles qu'elles soient, et toutes par conséquent

peuvent être appelées larmes du coeur. Elles se différencient seulement par le sentiment d'où elles

procèdent. Amour réglé ou déréglé, amour parfait ou imparfait, comme je te l'ai expliqué. Il me reste a

t'entretenir maintenant, pour répondre à ton désir, de quelques-uns qui souhaitent la perfection des

larmes et semblent ne pouvoir l'obtenir.

Y a-t-il donc des larmes, d'une autre espèce que celles qui coulent des yeux? Oui vraiment.

Il y a chez quelques-uns un pleur de feu ; je veux dire, un vrai et saint désir qui les fait se consumer

d'amour. Ils voudraient fondre leur vie en pleurs, par haine d'eux-mêmes et pour le salut des âmes, et

il ne leur semble pas pouvoir y réussir. Ceux-là, oui, ont des larmes de feu, que pleure l'Esprit-Saint

devant Moi, pour eux et pour leur prochain. Je dis que [318] ma Charité, avec sa flamme, embrase le

coeur qui offre, en ma présence, des désirs ardents, sans une larme dans les yeux. Je dis que ce sont

là des larmes de feu, et je répète que ces larmes, c'est l'Esprit-Saint qui les pleure. Ceux-là, ne

pouvant pleurer des yeux, m’offrent les désirs que la volonté a formés pour l'amour de moi. S'ils

ouvrent l'oeil de l'intelligence, ils verront que, chaque fois que mes serviteurs exhalent devant moi le

parfum d'un saint désir, dans leurs humbles et continuelles prières, par eux c'est l'Esprit-Saint qui

pleure. N'est-ce pas ce que voulait faire entendre le glorieux apôtre Paul, quand il disait que l'Esprit-

Saint m'implorait moi le Père, pour vous, par des gémissements inénarrables (Rm 8,26).

Tu le vois donc bien, le fruit des larmes de feu n'est pas moindre que celui des larmes d'eau. Souvent

même il est plus grand, suivant la mesure de l'amour. L'âme ne doit donc pas avoir l'esprit troublé, ni

craindre d'être privée de ma présence, parce que les larmes qu'elle désire, elle ne les peut avoir de la

manière qu'elle voudrait. Elle ne les doit souhaiter qu'avec une volonté en accord avec la mienne,

soumise au Oui et au Non, suivant qu'il plaît à ma divine Bonté. Parfois, je ne consens pas à lui

accorder ces larmes corporelles pour qu'elle se tienne sans cesse devant moi, en humilité et en

continuelle prière avec le désir de me goûter, moi. Obtenir ce qu'elle demande ne lui [320]serait pas

d'une si grande utilité qu'elle le pense. Elle se tiendrait pour satisfaite de posséder ce qu'elle a désiré,

et elle se relâcherait du sentiment et du désir qui le lui faisaient demander. Cette privation n'est pas

pour elle un amoindrissement : c'est pour son avancement, que je m'impose à moi-même, de ne pas

la favoriser de ces larmes extérieures que ses yeux voudraient verser. Je lui accorde seulement les

larmes intérieures, que répand un coeur tout embrasé du feu de ma divine charité. C'est moi le

médecin, vous êtes les malades C'est à moi de vous distribuer à chacun, suivant vos besoins, ce qui

est nécessaire à votre salut et à l'accroissement de la perfection dans vos âmes.

Voilà la vérité. Tel est l'exposé des états des larmes fait par moi, Vérité éternelle, à toi, ma très douce

fille. Baigne-toi donc dans le sang du Christ crucifié, de l'Agneau immaculé si humble, si souffrant! et

avance toujours dans la vertu, pour alimenter en toi le feu de ma divine charité [322].

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CHAPITRE V

(92)

Comment de ces cinq sortes de larmes, quatre sont d'une infinie variété. Et que Dieu veut être

Servi comme Être infini.

Ces cinq sortes de larmes dont je viens de te parler sont comme des canaux principaux. Il en est

quatre qui en contiennent une infinie variété, et toutes donnent la vie, si elles sont répandues selon la

vertu. Quand je parle d'infini, je ne veux pas dire que les pleurs que vous versez, soient eux-mêmes

infinis, mais je les appelle infinis, parce que infini est le désir de l'âme qui les fait répandre.

Je t'ai expliqué précédemment comment les larmes procèdent du coeur et comment le coeur les

transmet aux yeux, après les avoir recueillies dans un ardent désir. Quand le bois est jeté au feu

encore vert, la chaleur du feu le fait pleurer, parce qu'il est vert; s'il était sec, on ne l'entendrait pas

gémir. Le coeur, lui, reverdit sous l'action de la grâce retrouvée, qui te tire de l'aridité de l'amourpropre

qui dessèche l'âme. Les larmes sont aussi provoquées par le feu, c'est-à-dire par l'ardeur du

désir. Comme le désir, ne finit jamais, il ne peut être rassasié en cette vie; mais plus l'âme aime,

moins il lui semble aimer. Elle produit donc sans cesse ce [322] désir saint, fondé sur la charité, qui

est pour les yeux une source de larmes.

Quand l'âme est séparée du corps, et unie à Moi sa fin, elle ne cesse pas de me désirer; elle n'a pas

laissé sur terre son désir ni la charité du prochain. La charité est entrée au ciel, comme une Reine

portant avec elle le fruit de toutes les autres vertus. C'est fini, il est vrai, de tout ce qu'il y avait de

souffrance dans ce désir, car, je te l'ai dit, si l'âme me désire, elle me possède en toute vérité, sans

aucune crainte de perdre ce qu'elle a si longtemps désiré. De cette manière, sa faim s'avive toujours,

mais si elle a faim, elle est aussi rassasiée, et tout en étant rassasiée elle a toujours faim. Elle

n'éprouve ni le dégoût de la satiété, ni la peine de la faim, parce qu'aucune perfection ne lui manque.

Tu le vois donc bien, votre désir est infini. Et il le faut bien.

Aucune vertu n'aurait de prix pour la vie éternelle, Si vous aviez seulement pour me servir quelque

chose de fini. Parce que je suis le Dieu infini, je ne veux rien d'autre que l'amour et le désir de l'âme.

C'est en ce sens que j'ai dit qu'il y a une infinie variété de larmes. Rien de plus vrai, à cause du désir

infini, qui est en union avec elles. Après que l'âme a quitté le corps, les larmes restent sur terre, mais

l'amour de la charité a absorbé le fruit des larmes et l'a consumé en elle, comme l'eau qui est en

dehors de la fournaise est absorbée par le [323] feu et attirée dans le brasier. Ainsi donc, l'âme qui est

parvenue à éprouver le feu de la divine charité et est sortie de cette vie, avec l'amour de Moi et du

prochain, avec cet amour d'union qui lui faisait verser des larmes, ne cesse jamais d'offrir ses désirs

bienheureux. Toujours elle pleure, mais sans affliction, non les larmes des yeux, qui ont été

consumées dans le brasier, mais les larmes de feu de l'Esprit-Saint.

Tu as vu comme ces larmes sont infinies. En cette vie, la langue ne saurait raconter toutes les

diversités de pleurs que l'on répand en cet état. J'ai voulu seulement t'exposer quelle pouvait être la

variété de ces quatre sortes de larmes [324].

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CHAPITRE VI

(93)

Du fruit des larmes des mondains.

Il me reste maintenant à te parler du fruit des larmes que fait répandre le désir.

Je commencerai par t'entretenir de celles que j'ai mentionnées au début, je veux dire les larmes de

ceux qui mènent dans le monde une vie misérable et dolente, souffrant des hommes et des choses et

de leur propre sensualité, au grand détriment de leur âme et de leur corps.

Toute larme, ai-je dit, procède du coeur, et telle est la vérité ; car le coeur ne souffre qu'autant qu'il

aime. Aussi les mondains pleurent-ils quand leur coeur est en souffrance, c'est-à-dire quand il est

privé de ce qu'il aimait; mais, bien variées sont leurs larmes. Sais-tu combien? Aussi variées que leurs

amours.

Comme la souche est corrompue, par leur amour-propre sensuel, tout ce qu'elle produit est corrompu.

C'est un arbre qui ne porte que des fruits de mort, des fleurs fétides, des feuilles souillées, des

rameaux qui traînent à terre, battus de tous les vents. Voilà l'arbre de leur âme.

Comme vous êtes tous des arbres d'amour, puisque [325] c’est par amour que je vous ai faits, vous

ne pouvez vivre sans amour. L'âme qui vit selon la vertu, plante la racine de son arbre dans la vallée

de l'humilité. Mais ceux-là qui vivent, misérablement, l'ont placée sur le mont de l'orgueil. Mal planté

comme il est, il produit des fruits, non de vie, mais de mort. Ces fruits, qui sont leurs oeuvres, sont

empoisonnés de toute sorte de péchés, et s'ils font parfois quelque bonne action, comme la racine est

gâtée, ce qui en sort l'est aussi. L'âme en péché mortel ne peut produire une bonne action qui soit

méritoire de la vie éternelle, parce que cette action n'est pas accomplie en état de grâce. Elle ne doit

pas cependant renoncer aux bonnes oeuvres, car tout bien est récompensé et toute faute punie. Le

bien accompli en dehors de la grâce, est insuffisant pour mener à la vie éternelle. Mais la divine Bonté

et ma justice lui donnent une rémunération imparfaite, en rapport avec l'oeuvre imparfaite qui m'est

offerte. Tantôt je la récompense par des biens temporels, tantôt je lui accorde, comme je te l'ai exposé

plus haut, le temps qui lui est nécessaire pour qu'elle puisse se corriger. Parfois, je lui communique la

vie de la grâce, par égard pour mes serviteurs qui me sont agréables et dont j'exauce les voeux. Ainsi

ai-je fait pour le glorieux apôtre Paul, qui dut à la prière de saint Etienne, de renoncer à son infidélité

et à ses persécutions contre les chrétiens. Tu le vois donc bien, dans quelque état qu'elle se trouve,

l'âme ne doit jamais cesser de bien faire.

Je te disais que les fleurs de cet arbre étaient [326] fétides : rien de plus vrai. Ces fleurs sont les

pensées infectes du coeur, qui sont une offense contre Moi en même temps qu'elles sont

désagréables et odieuses à leur prochain. Le mondain est comme un voleur qui m'a dérobé mon

honneur, à Moi son Créateur, pour se l'attribuer à lui-même. Or cette fleur répand une mauvaise odeur

de jugement faux et misérable, doublement faux et doublement misérable.

Tout d'abord, le mondain me juge Moi, il juge mes secrets desseins, il juge mes mystères, et de la

façon la plus inique; il prend en haine ce que j'ai fait par amour; il accuse de mensonge ce que je n'ai

accompli que par vérité, il voit la mort là où j'ai mis la vie, il juge tout, il condamne tout, suivant son

petit avis; et comme il a aveuglé lui-même l'oeil de son intelligence, comme son amour-propre sensuel

est une taie sur la pupille de la très sainte Foi, il ne peut voir ni connaître la vérité.

Puis, il entreprend de juger le prochain : source féconde de bien des maux ! Le pauvre homme ne se

connaît pas lui-même il n'en prétend pas moins connaître le coeur et les sentiments de la créature

raisonnable. Pour une action qu'il verra, pour une parole qu'il entendra, il voudra juger de l'intention du

coeur. Mes serviteurs jugent toujours en bien, parce qu'ils sont fondés sur moi, le Bien

suprême; les mondains, au contraire, jugent toujours en mal, parce qu'ils ne s'appuyent que sur le mal

qui, si misérablement, est en eux [327]. Que de fois ces faux jugements n'engendrent-ils pas la haine,

l'homicide, l'envie du prochain, l'aversion pour la vertu de mes serviteurs.

Suivent les feuilles produites par ce méchant amour, c'est-à-dire les paroles que profèrent la bouche,

en mépris de moi et du sang de mon Fils unique, comme au détriment du prochain, sans autre souci

que de médire et de condamner mon oeuvre, de blasphémer et de mal parler de toute créature

raisonnable, suivant que le fait se présente à leur esprit, ou selon le caprice de leur jugement. Ils ont

oublié, les malheureux ! que la langue est faite uniquement pour me rendre honneur à moi, pour

confesser ses fautes, et s'employer, par amour, au service de la vertu et au salut du prochain !

Telles sont les feuilles souillées de la faute misérable ; car le coeur d'où elles procèdent n'était pas

pur, corrompu qu'il était par la duplicité et mille autres misères.

Outre le dommage spirituel causé à l'âme par la perte de la grâce, que de malheurs temporels ne

résultent pas de ces faux jugements! Combien de changements de fortune, combien de haines entre

les citoyens, combien d'homicides, et combien d'autres maux encore! C'est que la parole entre

jusqu'au milieu du coeur de celui à qui elle est dite, elle pénètre jusque-là où le poignard n'aurait pu

atteindre!

Je dis que cet arbre a sept branches qui pendent à terre, chargées des fleurs et des feuilles dont je

[328] viens de parler. Ces branches sont les sept péchés capitaux qui donnent naissance à tant

d'autres, et sont rattachés à la souche commune de l'amour-propre et de l'orgueil. C'est de cette

racine, que sortent ces rameaux, et ces fleurs des pensées mauvaises, et ces feuilles des paroles de

haine, et ces fruits des oeuvres criminelles.

Les branches, ai-je dit, tombent à terre. Ces rameaux des péchés mortels, ne peuvent prendre une

autre direction ; ils traînent à terre, vers les biens fragiles et désordonnés du monde ; ils n'ont point

d'autre inclination que de se repaître de terre avec avidité, sans pouvoir s'en rassasier jamais. Ils sont

insatiables et insupportables à eux-mêmes. Ils sont toujours inquiets, toujours vides, et c'est juste,

puisqu'ils ne s'appliquent à désirer et à vouloir que des choses qui ne peuvent les satisfaire. Comment

pourraient-ils être rassasiés ? Ils ne recherchent que des biens périssables, et ils sont infinis dans leur

être, puisque leur être ne finira jamais, bien que la grâce meure en eux par le péché mortel.

L'homme est au-dessus de toutes les choses créées, et non les choses créées au-dessus de lui. Il ne

peut donc être rassasié et trouver son repos que dans un être plus grand que lui. Au-dessus de lui il

n'y a rien d'autre que moi, le Dieu éternel, et moi seul, par conséquent, peux le rassasier.

Mais il s'est séparé de moi par sa faute, voilà pourquoi il est en un tourment continuel, en une tristesse

qui ne lui laisse point de relâche. La souffrance [329] amène les larmes. Puis, les vents contraires se

mettent à souffler, et viennent battre l'arbre de l'amour-propre sensuel dont il a fait l'unique principe de

tonte sa vie. Mais il y a différentes sortes de vents, comme je te l'expliquerai [330].

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CHAPITRE VII

(94)

Comment les mondains qui pleurent sont battus par quatre vents différents.

Ces pauvres âmes sont battues de bien des vents. Il y a celui de la prospérité et celui de l'adversité,

celui de la crainte et celui de la conscience Cela fait quatre vents. Le souffle de la prospérité

développe l'orgueil, par une folle présomption, une grande estime de soi-même, accompagnée du

mépris du prochain. Si le mondain détient le pouvoir, il multipliera les injustices. Son coeur, plein de

vanité, sera partagé entre les impuretés du corps et de l'esprit et le souci égoïste de sa propre gloire.

Et combien d'autres vices encore que la langue ne pourrait raconter.

Le souffle de la prospérité est-il lui-même corrompu ? Non! C'est la souche principale de l'arbre qui est

corrompue, et qui corrompt tout le reste. C'est moi qui vous envoie, c'est moi qui vous dispense toute

chose, moi qui suis l'Etre souverainement bon. Il ne peut donc être mauvais, ce souffle de la

prospérité. S'il en résulte pour le mondain de la souffrance et des larmes, c'est dans son coeur qu’il en

faut chercher la cause. Ce coeur n’est pas rassasié, [331] parce qu'il désire ce qu'il ne peut avoir. Ne

pouvant l'obtenir, il en est attristé. Sa tristesse lui tire des larmes, parce que, ainsi que je te l'ai dit, les

yeux veulent satisfaire aux sentiments du coeur.

Puis vient à souffler le vent de la crainte servile. Sous son inspiration, l'homme a peur de son ombre,

tant il craint de perdre ce qu'il aime. Il a peur de perdre sa propre vie, il a peur de perdre ses enfants

ou quelqu'un des siens, il a peur de perdre sa situation, il a peur de perdre les honneurs et les

richesses, ou celles des siens, par amour-propre, par ambition ou par avarice. Cette crainte ne lui

laisse aucun repos, elle trouble toutes ses joies. Tous ces biens il ne les possède pas, dans l'ordre de

la soumission à ma volonté de là cette crainte servile, de là cette épouvante. Il s'est fait esclave

misérable du péché. On peut bien estimer qu'il est devenu semblable à la chose dont il s'est fait

esclave par le péché, or le péché n'est pas quelque chose. Esclave donc du néant, il est réduit à

néant.

Le vent de la crainte n'a pas fini de le secouer, que voici venir le vent de la tribulation et de l'adversité

qu'il redoutait et qui le dépouille en tout ou en partie de ce qu'il possédait entièrement, quand il perd la

vie, car la mort le sépare de tout, en partie, quand il perd tantôt une chose, tantôt une autre, ou la

santé, ou ses enfants, ou ses richesses, ou sa situation, ou ses honneurs, suivant que, Moi le bon

médecin, je l'estime nécessaire a son salut. Car c'est pour son salut que je lui envoie ces épreuves

[332].

Mais sa fragilité est toute corrompue, elle n'a plus aucune connaissance d'elle-même et de Moi, et ne

peut goûter ce fruit de la patience. Elle ne produit donc que l'impatience, les scandales, les murmures,

l'aversion pour moi et pour mes créatures. Ce qui est un don de Moi pour la vie, il le reçoit pour la

mort. La douleur de la peine est égale à l'amour qu'il avait pour le bien qui lui est enlevé, et il en est

réduit à ces larmes de colère et de révolte, qui dessèchent, l'âme et la tuent en lui ôtant la vie de la

grâce, qui dessèchent aussi et consument le corps, qui aveuglent spirituellement et corporellement. Le

voilà vide de toute joie, parce qu'il n'a plus d'espérance. Sa joie, son amour, son espérance, sa foi,

c'était ce bien qu'il possédait. Et il l'a perdu! Et il le pleure!

Certes ce ne sont pas les larmes seules qui produisent ces tristes effets. C'est aussi et avant tout

l'amour désordonné, la douleur du coeur d'où sont venues les larmes. Les pleurs qui tombent des

yeux ne sauraient par eux-mêmes donner la mort et mériter un châtiment, s'ils ne venaient pas de

cette source mauvaise, qui est l'amour-propre, l'amour désordonné du coeur. Si le coeur était bien

réglé par la grâce, les larmes elles-mêmes seraient de bonnes larmes qui me contraindraient, moi, le

Dieu éternel, à faire miséricorde. Pourquoi donc ai-je dit que ces larmes des mondains sont des

larmes de mort? Parce que les larmes sont le signe extérieur de la mort ou de la vie qui est dans le

coeur.

Mais voici venir le vent de la conscience, nouveau messager de ma divine Bonté! Par la prospérité

[333], j'ai voulu attirer le pécheur à moi, en essayant de l'amour. Je l'ai sollicité par la crainte, afin de

l'amener, par le trouble et l'inquiétude de son coeur, à quitter l'amour déréglé pour aimer dans la vertu.

Je l'ai éprouvé par la tribulation, pour lui faire connaître la fragilité du monde et le peu de fond qu'il faut

faire sur lui. Enfin, à quelques autres à qui ce remède est nécessaire, j'envoie le remords de la

conscience, pour qu'enfin ils desserrent les lèvres et vomissent la corruption du péché par la sainte

confession.

Mais eux, comme s'ils étaient obstinés dans le mal et véritablement réprouvés par moi a cause de leur

iniquité, ils refusent absolument de recevoir ma grâce. Pour échapper au remords de la conscience, ils

essayent de l'étouffer en des plaisirs misérables, au mépris de moi-même et de leur prochain.

La raison en est, que la racine de l'arbre est corrompue, comme aussi l'arbre tout entier, et tout lui est

cause de mort. Voilà ces malheureux dans les tristesses, et les gémissements, et les larmes amères,

et s'ils ne se corrigent pas, pendant qu'ils ont encore le temps d'user de leur libre arbitre, ils ne seront

délivrés de Ces larmes passagères, que pour être voilés à des pleurs sans fin. Ce qui n'était que fini

devient donc infini, parce que ces pleurs furent versés avec une haine sans fin de la vertu, je veux dire

avec un désir de l'âme, fondé sur une haine infinie. Il est vrai que, s'ils l'avaient voulu, ils se seraient

épargné ces larmes éternelles, avec [335] le secours de ma grâce, quand ils étaient encore libres,

nonobstant cette haine infinie.

Infinie, en effet, elle peut être, par la volonté et par l'être de l'âme, mais ici-bas, la haine ou l’amour qui

sont dans l'âme, de soi, ne durent pas nécessairement toujours. Car, tant qu'on est en cette vie, on

peut changer de haine ou d'amour, comme l'on veut. Mais si l'on meurt dans l'amour de la vertu, l'on

reçoit un bonheur qui ne finira pas; et si l'on meurt dans la haine, l'on demeure dans cette haine sans

fin, en recevant l'éternelle damnation, comme je te l'ai exposé, en parlant de ceux qui se noient dans

le fleuve. Désormais ils ne peuvent désirer le bien, privés qu'ils sont de ma miséricorde et de la charité

fraternelle, que goûtent mes saints les uns avec les autres, comme aussi de la charité qui est en vous,

pèlerins et voyageurs en cette vie, où je vous ai placés pour arriver à votre fin, c'est-à-dire à moi qui

suis la Vie éternelle. Par conséquent, ni prières, ni aumônes, ni bonne action qui puissent leur être de

quelque secours. Ils sont des membres retranchés du corps de ma divine charité, parce que, durant

leur vie, ils n'ont pas voulu s'unir à l'obéissance de mes saints commandements dans le corps

mystique de la sainte Église, sous cette douce autorité, qui vous distribue le Sang de l'Agneau

immaculé, mon Fils unique. Ils reçoivent le fruit de l’éternelle damnation, avec les pleurs et les

grincements de dents. Ce sont des martyrs du démon, qui leur donne la récompense qu’il a reçue luimême

[335].

Tu le vois donc, les larmes des mondains leur procurent une amère souffrance dans ce temps qui

passe, et à la mort, pour toujours, la compagnie des démons [336].

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CHAPITRE VIII

(95)

Des fruits des secondes et des troisièmes larmes.

Il me reste à te parler maintenant des fruits que recueillent ceux qui commencent à quitter le péché

par la crainte du châtiment pour acquérir la grâce. Il y en a donc qui sortent de la mort du péché

mortel par crainte du châtiment, et comme je te l'ai dit, c'est la vocation commune. Quel fruit reçoiventils?

Ils arrivent à purifier leur coeur de la souillure du péché à mesure que leur libre arbitre se dégage

de la crainte servile. Leur âme, une fois purifiée de la faute, ils recouvrent la paix de la conscience, et

entreprennent de mettre de l'ordre dans leur affection et à ouvrir l'oeil de l'intelligence pour bien voir ce

qu’ils sont. Dans le premier instant de cette purification, ils ne voyaient rien d'autre en eux-mêmes que

péchés de toutes sortes. L'âme commence maintenant a recevoir un peu de consolation, le ver de la

conscience la laisse en repos, pour lui permettre de se nourrir de la vertu.

Quand l’homme a débarrassé son estomac des humeurs malignes, son appétit le porte à prendre

[337] quelques aliments. L'âme, elle aussi, attend que se produise dans son libre arbitre l'amour de la

vertu qui est sa nourriture, et dès qu'il se présente elle est avide de manger. L’âme, en effet, sous

l'empire de cette première crainte, en arrive à purifier sa volonté du péché, et elle en reçoit le fruit. Ce

sont les secondes larmes, où l'âme, par affection [338] d'amour commence à édifier la maison de la

vertu, toute imparfaite qu'elle soit encore. Après s'être dégagée de la crainte, elle reçoit la consolation

et la joie, parce que l'amour de l’âme se dilate dans ma Vérité et en moi qui suis l'Amour même. A

cause de cette paix et de cette consolation qu'elle trouve en moi, elle en arrive à aimer avec beaucoup

de douceur, en éprouvant combien sont douces les joies qui lui viennent de moi ou des créatures par

moi. En exerçant donc cet amour qui a pénétré dans sa demeure intérieure, après qu'elle a été

purifiée par la crainte, l'âme commence à recueillir le fruit de ma divine Bonté. Elle habite désormais

cette demeure intérieure et, dès que l'amour en a vraiment pris possession, elle y reçoit et elle y goûte

les joies les plus variées et de nombreuses consolations. Enfin, avec de la persévérance, elle recueille

un fruit nouveau; elle en arrive à poser la table. Oui, après que l'âme a fini de traverser la crainte pour

arriver à l'amour de la vertu, elle se met à table, elle est parvenue aux troisièmes larmes. Dans son

coeur, veux-je dire, elle dresse la table de la très sainte Croix, et elle y trouve servi l'aliment qui fut la

nourriture de mon doux Verbe d'amour: mon honneur à moi le Père, et votre salut. Car c'est pour mon

honneur et pour votre salut que le corps de mon Fils unique a été ouvert, et qu'il s'est donné pour

vous en nourriture. L'âme se met donc à se nourrir de mon honneur et du salut des [339] âmes, avec,

comme condiment, la haine et la détestation du péché.

Quel fruit retire l'âme de ce troisième état? Je vais te le dire. C'est d'abord la force, fondée sur une

sainte haine de la sensualité propre, avec une humilité véritable, avec une patience qui délivre l'âme

de tout scandale et de toute souffrance; car le glaive de la sainte haine a tué la volonté propre,

principe de tout péché, et, seule, la volonté sensuelle se scandalise des injures et des persécutions,

des consolations spirituelles et temporelles, comme je te l'ai dit plus haut, et se laisse aller, a cette

occasion, à l'impatience et a la révolte. Mais, après la mort de la volonté, elle commence a savourer

dans un désir à la fois triste doux, le fruit des larmes de la suave patience.

O fruit de parfaite suavité, quelle douceur tu procures à ceux qui te goûtent et que tu m'es donc

agréable, à Moi ! Tu fais trouver la joie dans les amertumes, la paix dans les injures. Par toi, sur la

mer des tempêtes, la nacelle de l'âme ballottée par les vents furieux, demeure tranquille et assurée,

sans en recevoir aucun dommage, abritée qu'elle est sous ma douce et éternelle Volonté, qui l'a

revêtue d'une véritable et ardente charité, pour que les flots ne puissent la submerger.

O fille bien-aimée, cette Patience est reine. Assise sur le roc de la force, elle est toujours victorieuse,

jamais vaincue. Elle n'y est pas seule, elle a pour compagne la persévérance. Elle est la moelle de la

charité. C'est elle qui révèle au dehors la présence [340] de la charité; c'est elle qui prouve que l’âme

est revêtue de la robe nuptiale. Ce vêtement porte-t-il une déchirure, une imperfection, le manque de

patience la fait aussitôt découvrir.

Il est facile de se tromper sur toutes les autres vertus. On peut croire qu'elles sont parfaites, bien

qu'elles ne le soient pas, tant qu'elles n'ont pas subi l'épreuve de la patience. Mais si cette douce

patience est la moelle de la charité dans l’âme , elle révèle par la même que toutes les vertus sont

parfaites et vivantes. Si elles ne fournissent pas cette preuve, c'est qu'elles sont encore a l'état

imparfait, c'est qu'elles ne sont pas encore parvenues a la table de la très sainte Croix, où la patience

est conçue dans la connaissance de soi-même et la connaissance de ma Bonté en soi, où elle est

enfantée par une sainte haine, et reçoit l'onction d'une humilité vraie. Cette patience ne refuse jamais

l’aliment qui lui est servi sur cette table, et qui est mon bonheur à Moi et le salut des âmes. Elle s'en

nourrit sans cesse voilà la vérité.

Regarde, ma très chère fille, les doux et glorieux martyrs ! Comme, par la patience, ils mangeaient

cette nourriture, comme ils vivaient des âmes ! Leur mort donnait la vie. Ils ressuscitaient les morts et

dissipaient les ténèbres des péchés mortels. Le monde avec ses grandeurs, les princes avec leur

puissance, ne se pouvaient défendre contre eux! Ils triomphaient de tout par la vertu de cette reine, la

douce patience. Cette vertu est comme une lampe candélabre [341].

Voilà le fruit que produisent ces larmes, unies à la charité du prochain. A la table de la très sainte

Croix, l'âme mange cette nourriture en compagnie de l'Agneau immaculé mon Fils unique, dans un

désir ardent et douloureux, dans une tristesse intolérable de l'offense qui m'est faite. Ce! te peine

cependant n'est pas afflictive; l'âme n'en souffre pas pour elle-même, puisque l'amour, par la véritable

patience, a détruit toute crainte et tout amour-propre par lequel on est sensible à sa propre peine.

Cette peine est pleine de douceur, au contraire; elle n'a pour objet, que l'offense qui m'est faite et la

perte du prochain, et elle a sa source dans la charité. C'est pourquoi cette peine embrasse l'âme; et

elle est en même temps pour elle une cause de joie, parce qu'elle lui fournit la preuve indiscutable de

son union avec Moi par la grâce.

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CHAPITRE IX

(96)

Du fruit des quatrièmes larmes : les larmes unitives.

Je t'ai parlé du fruit des troisièmes larmes. J'ai à t'entretenir maintenant du quatrième et dernier état

des larmes, qui sont les larmes unitives. Cet état comme je te l'ai dit, n'est pas séparé du troisième :

ils sont unis ensemble, comme ma charité est unie à la charité du prochain, l'une étant la condition de

l'autre. Mais l’âme a fait tant de progrès que non seulement elle supporte avec patience, mais qu'elle

appelle avec allégresse les persécutions. C'est la caractéristique de ce quatrième état. L'âme méprise

désormais toute joie, de quelque côté qu'elle lui vienne, et n'a plus qu'un désir, celui de ressembler de

plus en plus à ma Vérité, le Christ crucifié.

Le fruit qu'elle en reçoit est un repos parfait de l'esprit, une union étroite et sentie avec ma douce

Nature divine où elle goûte le lait, comme l'enfant dont les cris s'apaisent dès qu'il repose sur la

poitrine de sa mère, où ses lèvres, pressant le sein maternel, tuent de sa chair le lait. Ainsi l'âme

[343], arrivée à ce dernier état, se repose sur le sein de ma divine charité, et applique les lèvres du

saint désir, sur la chair du Christ crucifié, je veux dire qu'elle s'attache à suivre ses traces et sa

doctrine. Car elle a bien compris, dans le troisième état, que ce n'est pas moi, le Père éternel, qui suis

la voie, parce qu’en moi Père éternel, ne se peut rencontrer aucune souffrance; c'est qu'on la trouve

dans mon doux Fils aimé, le Verbe d'amour!

Vous non plus, vous ne pouvez passer la vie sans souffrance, et c'est par bien des tribulations que

vous pourrez atteindre aux solides vertus. Attachez-vous donc au coeur du Christ crucifié qui est la

Vérité même, pour en tirer le lait de la vertu qui vous donnera la vie de la grâce, et goûtez en lui ma

nature divine qui fait douce la vertu. Voilà la vérité. Les vertus par elles-mêmes manquent de douceur,

mais elles sont devenues douces quand elles ont été acquises en moi et qu'elles demeurent unies à

l'amour divin, c'est-à-dire, quand l'âme n'a plus aucun souci de son propre intérêt, mais seulement de

mon honneur et du salut des âmes.

Vois donc, ma douce Fille, combien doux et combien glorieux est cet état, où l’âme est si étroitement

unie au sein de la charité, que ses lèvres ne cessent jamais d'en presser le lait, et que ce sein ne

demeure jamais vide. Elle n'est jamais séparée du Christ crucifié, ni de moi le Père éternel, qu'elle

trouve toujours en elle, en goûtant la souveraine et éternelle Déité. Oh! qui comprendra quelle

plénitude y puisent les puissances de l'âme ! La mémoire est [344] continuellement remplie de ma

pensée, qu'elle tire de l’amour de mes bienfaits : amour qui s'attache beaucoup moins aux biens

mêmes qu'elle a reçus qu'à la Charité avec laquelle je l'en ai comblée.

Et tout d'abord elle considère le bienfait de la création, par laquelle je la fis à mon image et

ressemblance. La considération de ce bienfait lui a fait connaître, dans le premier état que je t'ai

exposé, le châtiment qui était réservé a son ingratitude, et l'a amenée à sortir de sa misère par le

bienfait du Sang du Christ.

Par ce second bienfait je l'ai créée à nouveau en grâce en purifiant son visage de la lèpre du péché.

Elle est ainsi placée dans le second état où elle éprouve une grande consolation dans la douceur de

l'amour, en même temps que la douleur de sa faute. Elle comprend alors la gravité de son offense, en

voyant comme je l'ai châtiée sur le corps même de mon Fils unique.

Puis elle se rappelle l'avènement de l'Esprit-Saint qui éclaira et éclaire toujours les âmes dans la

vérité. Quand l'une reçoit-elle cette lumière ? Après que, par le premier et par le second état, elle a

reconnu mon bienfait en elle. Je lui envoie alors une lumière parfaite qui lui révèle la vérité sur moi le

Père éternel, et lui fait comprendre que c'est par amour que je l'ai créée pour lui donner la vie

éternelle. Telle est la vérité que je vous ai manifestée par le Sang du Christ crucifié. Dès que l’âme la

connaît, elle l'aime, et dés qu'elle l'aime, elle prouve son amour en aimant uniquement ce [345] que

j'aime et en haïssant ce que je hais. Elle est ainsi dans le troisième état de la charité du prochain.

Voilà la plénitude qu'a puisée la mémoire au sein de ma Charité; voilà comme l'âme s'est délivrée de

l'imperfection, par la pensée et le souvenir continu de mes bienfaits. L'intelligence a reçu la lumière.

En regardant dans la mémoire, elle a connu la vérité, elle est sortie de l'aveuglement de l'amourpropre

et elle est demeurée devant le Soleil qui est l'objet de sa contemplation, le Christ crucifié, où

elle connaît Dieu et l'homme.

Outre cette connaissance, par l'union contractée avec moi, elle est élevée à une lumière qui ne vient

pas de sa nature, qu'elle n'a pu acquérir par l'exercice de sa propre vertu, mais qui est une grâce de

ma douce Vérité qui ne dédaigne pas les ardents désirs, ni les sacrifices offerts devant moi. Alors la

volonté qui suit l'intelligence s'unit à Moi avec un très parfait et très ardent amour. A qui me

demanderait ce qu'est cette âme, je répondrais un autre Moi-même, par union d'amour.

Quelle langue pourrait raconter l'excellence de ce dernier état unitif et les fruits multiples et variés que

l'âme y reçoit, dans cette plénitude des puissances de l'âme? C'est là, cette douce alliance des

facultés dont je t'ai parlé, en t'exposant la signification générale des trois degrés du pont, à propos de

la parole de ma Vérité. Non la langue ne le saurait dire; mais les saints Docteurs l'ont bien montré,

éclairés qu'ils étaient par cette glorieuse [346] lumière, en interprétant la Sainte Écriture. Le glorieux

Thomas d'Aquin disait lui-même, que sa science, il l'avait puisée dans son assiduité à l'oraison et

dans l'extase, dans la lumière qui éclairait directement son intelligence, bien puis que dans les études

humaines. Aussi fut-il une lumière placée par moi dans le corps mystique de la sainte Église, pour

dissiper les ténèbres de l'erreur.

Et Jean mon glorieux Évangéliste ! Quelle lumière n'a-t-il pas trouvée sur le coeur du Christ, ma

Vérité ! C'est avec cette lumière qu'il avait puisée là que, si longtemps, il porta au monde mon

message. Tous ainsi, d'une manière ou d’une autre, ont manifesté cette lumière. Mais le sentiment

intérieur qu'ils éprouvaient, l'ineffable douceur qu'ils goûtaient, la parfaite union qu'ils avaient avec

moi, la langue ne le pourrait raconter, parce qu'elle est chose finie. N'est-ce pas ce que saint Paul

voulait exprimer quand il disait : L'oeil ne peut voir, ni l'oreille entendre, ni le coeur imaginer le

bonheur que Dieu a préparé et donnera au dernier jour à ceux qui l'aiment en vérité(1 Co 11, 9).

O combien douce cette demeure, douce au-delà de toute douceur, dans cette parfaite union de l'âme

avec moi ! La volonté elle-même n'est plus vraiment intermédiaire dans cette union entre l'âme et moi

puisqu'elle est devenue une même chose avec moi. Partout, à travers le monde, se répand, comme

un parfum, le fruit de ses humbles et continuelles [347] prières. L'encens de son désir monte vers moi

en une supplication incessante pour le salut des âmes. C'est une voix sans parole humaine, qui

toujours crie devant ma divine Majesté!

J'ai dit les fruits de l'union en cette vie, et la nourriture de l'âme en ce dernier état, acquis au prix de

tant de fatigues, de sueurs et de larmes. Avec une vraie persévérance, elle passe de cette union -

encore imparfaite comme union quoique parfaite comme grâce - à l'union durable et éternelle.

J'appelle imparfaite cette union, parce que tant qu'elle est enchaînée au corps dans cette vie, l'âme ne

se peut vraiment rassasier de ce qu'elle désire, et aussi parce qu'elle n'est pas pleinement délivrée de

cette loi perverse, qui n'est qu'endormie par l'amour de la vertu. Cette loi n'est pas encore morte, elle

peut se réveiller, Si venait à disparaître le pouvoir de la vertu qui la tient en sommeil. Voilà pourquoi

j'ai dit que cette union est imparfaite; mais toute imparfaite qu'elle est, elle conduit l'âme à la perfection

durable, que rien ne peut lui ravir. C'est ce que je t'ai expliqué en parlant des Bienheureux qui goûtent

vraiment en moi qui suis la vie éternelle, le Bien suprême et immuable qui ne finit jamais.

Tandis que les autres n'ont recueilli de leur pleur, d'autre fruit que la mort éternelle, ceux-là vraiment

ont reçu la vie pour toujours. Ils sont passés des larmes à l'allégresse; le fruit de leurs larmes, c'est

cette vie elle-même qui ne finit pas, et dans laquelle, leur charité toujours ardente ne [348] cesse de

crier vers Moi et de m’offrir pour vous ces larmes de feu dont, dont je t’ai déjà parlé.

J'ai fini. Je t’ai exposé les différents degrés des larmes, leur perfection, et le fruit que l’âme en retire.

Ce fruit, t’ai-je dit, c’est, pour les parfaits la vie éternelle, et pour les méchants l’éternelle damnation

[349].

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CHAPITRE X

(97)

Comment cette âme dévote remercie Dieu de lui avoir expliqué les états des larmes, et lui

adresse trois demandes.

Alors cette âme angoissée d’un immense désir, par la douce explication et la satisfaction qu'elle avait

reçues de la Vérité, sur les états des larmes, lui disait, dans la plénitude de son amour :

Grâces, grâces vous soient rendues à vous, Père éternel et souverain, qui exaucez les saints désirs et

vous passionnez d'amour pour notre salut ! qui par amour, nous avez donné l'Amour, dans le temps

même où nous étions en révolte contre vous, en nous envoyant son Fils unique ! Par l’abîme de votre

ardente charité, je vous demande grâce et miséricore ! Je voudrais pouvoir, dans la pureté et dans la

lumière, parvenir à vous et ne pas m'égarer dans les ténèbres en suivant la doctrine votre Vérité, dont

vous m’avez si clairement démontré qu'elle est la vérité même : mais il est deux illusions que je

redoute et dans lesquelles je pourrais tomber. Avant d'en finir avec les états, je souhaiterais donc,

Père éternel, de recevoir de vous l'éclaircissement de ces doutes.

Le premier est celui-ci . Si, parfois, quelqu'un [350] s'adressait à moi ou à quelque autre de vos

serviteurs, pour demander conseil sur la manière de vous servir, quelle doctrine devrait-on lui donner?

Je sais bien, mon doux Dieu éternel, que vous m'avez déjà exposé cette parole, que vous m'aviez

dite: " Je suis celui qui aime peu de mots et beaucoup d'actions. " Cependant, s’il plaisait à votre

Bonté de me l'expliquer encore, Elle me ferait grand plaisir.

Il arrive en effet qu’en priant moi-même pour vos créatures et spécialement pour vos serviteurs, il me

semble voir dans mon oraison, que l'une a l'âme bien disposé et paraît jouir de vous, et que l'autre a

l'esprit plein d'obscurités : en ce cas, dois-je, Père éternel, ou puis-je juger, que l'un est dans la

lumière et l’autre dans les ténèbres?

Ou bien encore, si je vois que celui-ci pratique de grandes pénitences, et celui-là non, dois-je juger

que celui qui fait de grandes pénitences, possède une plus grande perfection que celui qui n'en fait

pas ?

Je vous en prie pour que je ne sois pas abusée par mes propres pensées, daignez m'expliquer plus

en détail ce que vous m'avez dit, de façon générale.

Le second point sur lequel j'implore ces explications, c'est le signe auquel l'âme peut reconnaître

qu'elle est vraiment visitée par vous, Dieu éternel, quand vous l'honorez de votre visite. S'il m'en

souvient bien, vous m'avez dit, Vérité éternelle, que l'Esprit en conservait de l'allégresse et un

encouragement à la vertu. Je voudrais savoir si cette allégresse ne peut pas être une illusion de

l'amour-propre [351] spirituel; car, s'il en était ainsi, je ne m'attacherais qu'au second signe, de

l'entraînement à la vertu.

Voilà les éclaircissements que je vous demande afin de vous pouvoir servir en vérité, Vous et mon

prochain, sans me laisser aller à aucun faux jugement sur vos créatures et sur vos serviteurs; car il

me semble, que ces jugements éloignent l'âme de Vous, et je ne voudrais pas tomber en ce malheur

[352].

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APPENDICE

ÉCLAIRCISSEMENTS SUR LE DON DE DISCERNEMENT

CHAPITRE I

(98)

Comment la lumière de la raison est nécessaire à toute âme qui veut servir Dieu en vérité : Et

tout d'abord. de la lumière générale.

Alors le Dieu éternel, plein de complaisance pour la faim et la soif de cette âme, pour la pureté de son

coeur, pour le désir avec lequel elle lui demandait les moyens de le servir, abaissa sur elle le regard

de sa Bonté et de sa Miséricorde, pour lui dire : O ma bien-aimée, ô ma très chère et douce Fille, ô

mon épouse, élève-toi au-dessus de toi-même et ouvre l'oeil de ton intelligence en même temps que

l'oreille de ton désir, pour contempler ma Bonté infinie et l'Amour ineffable que j'ai pour toi et pour mes

autres serviteurs ; car si tu ne voyais pas, tu ne pourrais pas entendre. Oui, l'âme qui ne voit pas avec

l'oeil de son intelligence l'objet de ma Vérité ne peut entendre ni connaître ma Vérité; [353] c'est

pourquoi je t'invite, pour la mieux connaître, à t'élever au-dessus des impressions des sens. Et Moi,

qui me réjouis de ta demande, je satisferai à ton désir. Non que rien puisse accroître ma joie, car Je

suis Celui qui suis, Celui qui vous donne l'accroissement, mais que rien de vous ne peut grandir. Mais

je me complais dans ma propre joie d'avoir accompli mon oeuvre.

Cette âme obéissant à cette invitation, s'éleva au-dessus d'elle-même, pour connaître la vérité sur ce

qu'elle demandait. Et Dieu éternel lui dit : Pour te faire mieux comprendre ce que je vais t'expliquer, je

commencerai par te parler des trois lumières qui rayonnent de Moi, la vraie Lumière.

La première est une lumière générale, qui éclaire tous ceux qui sont dans la charité commune. J'ai

déjà eu occasion de t'en entretenir ici ou là, mais je répéterai ce que j'ai déjà dit pour que ton faible

entendement saisisse mieux ce que tu veux savoir. Les deux autres lumières sont pour ceux qui ont

quitté le monde pour tendre à la perfection. A ce sujet, je t'exposerai en détail ce que tu m'as

demandé, et que je n'avais touché que d'une manière générale.

Tu sais pour l'avoir appris de Moi que, sans la lumière de la raison, nul ne peut trouver la voie de la

Vérité, et que cette lumière de la raison, vous la tenez de moi, la vraie Lumière: Elle est en vous par

l'intelligence et par la clarté de la foi que je vous ai communiquée dans le saint baptême, Si vous ne

vous en êtes pas privés par vos fautes [355].

Dans le baptême, par la vertu du sang de mon Fils unique, vous recevez la forme de la Foi, et cette

Foi s'exerce et produit des actes en union avec la lumière de la raison. La raison est éclairée par cette

lumière de la foi, qui vous donne vie et vous fait marcher dans la voie de la Vérité. Avec cette lumière,

vous parvenez à moi, la vraie Lumière; sans elle, vous iriez vous perdre dans les ténèbres.

Deux illuminations issues de cette lumière vous sont nécessaires; et même, à ces deux j'en ajouterai

une troisième.

La première doit vous faire connaître la fragilité des choses du monde, qui passent comme le vent.

Mais vous ne la pouvez bien comprendre, si vous ne prenez conscience tout d'abord de votre propre

fragilité, et combien elle est inclinée, par une loi perverse, imprimée dans vos membres, à se révolter

contre moi, votre Créateur. Cette loi, il est vrai, ne peut contraindre personne à commettre le moindre

péché, si la volonté s'y refuse, mais elle n’en est pas moins en lutte contre l'esprit. Je ne vous l'ai pas

donnée cette loi, pour que la créature raisonnable fût vaincue, mais pour grandir et éprouver la vertu

de l'âme; car la vertu ne s'éprouve que par son contraire. La sensualité est en opposition avec l'esprit,

et c'est par la sensualité, que l'âme éprouve l'amour qu'elle a pour moi son Créateur. Quand le

prouve-t-elle? Lorsqu'elle s'élève contre elle avec haine et mépris.

Je vous l'ai donnée aussi, cette loi, pour conserver [355] l'âme dans la véritable humilité. En créant

l'âme à mon image et ressemblance, en l'élevant à une si haute dignité, en l'ornant de tant de beauté,

je l'ai associée en même temps à la chose la plus vile qui se puisse voir, en lui imposant cette loi

perverse, en la liant à un corps formé de la fange de la terre, afin que la vue de sa beauté ne lui fit

point dresser la tête, orgueilleusement, contre Moi. Pour qui possède cette lumière, la fragilité du

corps inspire donc à l'âme l'humilité : elle n'a pas de motifs de s'enorgueillir, tu le vois, mais bien plutôt

de concevoir une vraie et parfaite humilité.

Ainsi, cette loi, quel que soit sa violence, ne peut contraindre à aucune faute, mais elle est un moyen

de vous connaître vous-mêmes, en même temps que l'instabilité du monde. C'est ce que doit voir l'oeil

de l'intelligence, par la lumière de la très sainte foi, qui est, je te l'ai dit, la prunelle de l'oeil.

Cette lumière est nécessaire, universellement, à toute créature douée de raison, dans quelque état

qu'elle se trouve placée, pour participer à la vie de la grâce et au fruit du sang de l'Agneau immaculé.

C'est là la lumière commune, que tous, sans exception, doivent posséder. Qui ne l'aurait pas, serait en

état de damnation.

Pourquoi ne peut-on posséder la grâce si l'on est privé de cette lumière? C'est que, celui qui n'a pas

cette lumière ne connaît pas le mal qu'il y a dans la faute, ni ce qui en est la cause, et il ne peut par

conséquent fuir et haïr cette cause. Il ne connaît pas davantage le bien et la cause du bien [356],

c'est-à-dire la vertu, et dès lors, il ne peut m’aimer et me désirer, Moi qui suis le Bien, ni la vertu que je

vous ai donnée, comme l'instrument et le moyen de posséder ma grâce et moi-même, le vrai Bien.

Vois quel besoin vous avez de cette lumière! Vos fautes consistent essentiellement à aimer ce que je

hais et à haïr ce que j'aime. J'aime la vertu, et je hais le vice. Qui aime le vice et hait la vertu

m'outrage, et est privé de ma grâce. Celui-là se conduit comme un aveugle. Ignorant la cause du vice,

qui est l'amour-propre sensitif, il ne se hait pas lui-même; il ne sait pas non plus ce qu'est le vice, et le

mal qui en est la conséquence. Il ne connaît pas davantage la vertu, ni Moi, qui puis lui donner la

vertu, ni la vie qu'il trouve en elle, ni la dignité dans laquelle il se conserve, ni la grâce à laquelle il peut

parvenir par le moyen de la vertu. C'est son aveuglement, tu le vois bien, qui est la cause de son mal.

Il est donc bien nécessaire d'avoir cette lumière comme je t'ai dit [357].

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CHAPITRE II

(99)

De ceux qui s'appliquent plus à mortifier le corps qu'à tuer la volonté propre. Qu'il y a une

lumière plus parfaite que la lumière générale, et qui est la seconde lumière.

Lorsque l'âme est parvenue à posséder cette lumière générale, que je viens de dire, elle ne doit pas

s'en contenter : car tant que vous êtes voyageurs en cette vie, c'est votre condition d'avancer. Qui

n'avance pas recule. Ou bien l'on doit progresser dans la lumière commune que l'on tient de ma

grâce, ou bien, l'on doit s'efforcer avec zèle d'atteindre à la seconde lumière en passant de l'imparfait

au parfait, car la lumière est donnée pour conduire à la perfection.

Ceux qui suivent cette seconde lumière plus parfaite, sont ceux qui ont quitté la vie commune du

monde. Ils forment deux catégories.

La première comprend ceux qui appliquent tout leur effort à châtier leur corps par de sévères et très

rudes pénitences. Pour empêcher leur sensualité de se révolter contre la raison, ils se sont mis tout

entiers et de tout leur désir à mortifier le corps, beaucoup plus qu'à tuer la volonté propre [358],comme

je te l'ai dit en un autre endroit. Ceux-là se nourrissent à la table de la pénitence. Ils sont bons, ils sont

parfaits, Si leur pénitence est fondée en moi avec le discernement qui convient, c'est-à-dire avec la

connaissance d'eux-mêmes et de Moi, avec une grande humilité, avec une application constante à

juger d'après mn volonté et non d'après celle des hommes. S'ils n'étaient pas ainsi tout revêtus de ma

volonté par une véritable humilité, ils mettraient obstacle, bien souvent, à leur perfection, en se faisant

juges de ceux qui ne suivent pas la voie dans laquelle ils marchent. Et sais-tu pourquoi ils en

arriveraient là? Parce qu'ils auraient mis leur zèle et leur désir, beaucoup plus à mortifier leur corps

qu'à tuer la volonté propre.

Ils veulent, ceux-là, choisir eux-mêmes le temps, ils veulent choisir le lieu, ils veulent choisir les

consolations spirituelles, ils les veulent à leur goût; ils veulent à leur convenance les tribulations du

monde et les attaques du démon, comme je te l'ai déjà dit à propos du second état. Ils s'abusent euxmêmes,

aveuglés qu'ils sont par cette volonté propre que j'ai appelée la volonté spirituelle. Ce que je

souhaiterais, disent-ils, c'est cette consolation, dont je ferais tant de profit, au lieu de ces assauts et de

ces tentations du démon. Ce n'est pas pour moi que je la désire, mais pour plaire à Dieu davantage et

avoir une grâce plus abondante dans mon âme, car il me semble que c'est mieux d'avoir cette grâce,

et de le servir de cette manière, plutôt que d'une autre[359].

Et voilà pourquoi, souvent, l'âme tombe dans la tristesse et dans l'ennui au point de devenir

insupportable à elle-même. Elle nuit ainsi à sa perfection et elle ne s'en aperçoit pas ; elle ne se rend

pas compte qu'elle est tombée dans la corruption de l'orgueil, et qu'elle est là gisante. S'il en était

autrement, si elle était vraiment humble, sans aucune présomption, elle verrait à cette lumière que

c'est moi la douce et suprême Vérité, qui distribue à chacun l'état et le temps, et le lieu, et les

consolations, et les tribulations, suivant qu'il est nécessaire à votre salut et à l'acquisition de la

perfection, à laquelle moi-même j'appelle les âmes. Elle verrait aussi que tout ce qui vient de Moi,

c'est par amour que je le donne, et que c'est avec amour par conséquent et avec respect, qu'elle doit

recevoir tout ce que je lui envoie.

C'est ce que font ceux qui forment la seconde catégorie, c'est-à-dire ceux qui arrivent au troisième

état. C'est de ceux-là que je parlerai, et qui sont dans les deux états de la très parfaite lumière [360].

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CHAPITRE III

(100)

De la troisième et très parfaite lumière et des oeuvres accomplies par l'âme quand elle est

parvenue à cette lumière. D'une vision que cette âme dévote eut une fois, et dans laquelle fut

pleinement expliquée la manière d'atteindre à la parfaite pureté. Comment il ne faut pas juger.

La seconde catégorie des parfaits comprend ceux qui sont dans le troisième état. Une fois éclairés par

cette glorieuse lumière, ils pratiquent la perfection, dans quelque condition qu'ils se trouvent. Tout ce

qui leur arrive par ma permission, ils l'accueillent avec respect, comme je te l'ai déjà dit à propos du

troisième état de l'âme ct de l'état d'union. Ils s'estiment dignes de toutes les afflictions et des

scandales du monde, comme aussi d'être privées de toutes consolations personnelles et de tout bien

quel qu'il soit. Et comme ils jugent qu'ils méritent toute peine, ils se regardent pareillement comme

indignes de la récompense qui est réservée à leur peine.

Ils ont connu dans cette lumière et goûté ma volonté éternelle, qui ne veut rien d'autre que votre bien,

et qui ne vous envoie et ne permet la souffrance qu'afin que vous soyez sanctifiés en Moi. Une fois

que l'âme a connu ma volonté, elle s'en est revêtue, et elle n'a plus d'attention désormais [361] que

pour découvrir les moyens de conserver et d'accroître l'état de perfection où elle est parvenue, pour la

gloire et l'honneur de mon nom. Eclairé par la lumière de la foi, le regard de son intelligence demeure

grand ou vert, absorbé par la contemplation du Christ crucifié, mon Fils unique; elle s'attache à l'aimer

et à suivre sa doctrine qui est la règle, qui est la voie pour les parfaits aussi bien que pour les

imparfaits. Elle voit que le tendre Agneau, ma Vérité, lui donne une doctrine de perfection, et cette vue

la remplit d'amour pour cette doctrine.

Cette perfection, elle la contemple en ce doux Verbe d'amour mon Fils unique, qui s'est nourri à la

table du saint désir, dans la recherche de mon honneur à moi, Père éternel, et de votre salut. C'est ce

désir qui l'a fait courir avec ardeur à la mort ignominieuse de la croix, pour accomplir le

commandement que je lui avais imposé, moi son Père. Il ne s'est dérobé à aucune fatigue, il ne s'est

soustrait à aucun opprobre ; il ne s'est laissé arrêter ni par votre ingratitude, ni par votre aveuglement

qui refusait de reconnaître le grand bienfait qu'il vous apportait, ni par les persécutions des Juifs, ni

par les railleries, ni par les affronts, ni par les murmures et les cris du peuple. Il a traversé tous ces

obstacles, en vrai capitaine, en vrai chevalier, envoyé par moi sur le champ de bataille, pour vous

arracher aux mains du démon et vous délivrer du plus triste esclavage que vous puissiez subir [362].

Après vous avoir enseigné la voie, la doctrine, la règle à suivre, pour pouvoir arriver à la porte de la

vie éternelle qui est moi-même avec la clef de son précieux Sang, répandu avec un si ardent amour,

et tant de haine et de douleur de vos fautes, ne vous semble-t-il pas l'entendre vous dire, ce doux

Verbe d'amour qui est mon Fils " Voici que je vous ai tracé le chemin et que je vous ai ouvert la porte

avec mon Sang. Ne soyez donc plus négligents àme suivre; ne vous attardez plus dans l'amour

égoïste de vous-mêmes, dans votre ignorance de la voie, dans votre présomption à vouloir me Servir

à votre convenance, à votre manière et non à la mienne. "

C'est moi qui vous ai tracé cette voie toute droite, par ma Vérité le Verbe incarné et qui l'ai cimentée

de son Sang! Debout donc, en avant, et suivez-le Nul ne peut venir à moi le Père, sinon par Lui. Il est

la voie, il est la porte par laquelle il faut passer pour parvenir à moi, l'Océan de paix.

Après que l'âme, pour l'avoir doucement contemplée et connue, est arrivée à goûter cette lumière, elle

accourt comme embrasée et toute possédée d'amour à la table du saint désir. Elle n'a plus de pensée

pour elle-même, elle ne cherche plus de consolation personnelle, soit spirituelle, soit temporelle; elle

estime posséder tout dans cette lumière et dans la connaissance qu'elle lui procure, et sa propre

volonté ne lui est plus rien. Dès lors elle ne refuse aucune affliction, de quelque côté qu'elle lui arrive.

Environnée de souffrances [363] d'opprobres, des attaques du démon et des murmures des hommes,

elle se tient à la table de la très sainte Croix, où elle se nourrit de mon honneur à moi, le Dieu éternel,

et du salut des âmes. Elle ne recherche aucune récompense, soit de moi, soit des créatures. Elle s'est

défait de l'amour mercenaire qui la faisait m'aimer pour son propre avantage, pour se revêtir de la

parfaite lumière, et m'aimer purement et uniquement, sans autre pensée que la gloire et l'honneur de

mon nom. Elle ne cherche plus dans mon service sa propre satisfaction, ou dans le service du

prochain son propre intérêt: elle sert par pur amour.

Ceux qui en sont là se sont perdus eux-mêmes. Ils ont dépouillé le vieil homme, c'est-à-dire Ja

sensualité propre, pour revêtir l'homme nouveau, le doux Christ Jésus, maVérité, et le suivre avec

courage. Ceux-là s'assoient à la table du saint désir, qui ont déployé plus de zèle à faire mourir leur

volonté propre, qu'à réduire et mortifier leur corps. Sans doute ils ont aussi mortifié le corps, mais ce

n'était pas là leur principal souci: ils n'y voyaient qu'un moyen pour les aider à tuer leur propre volonté,

comme je te l'ai déjà dit en t'expliquant cette maxime: " Peu de paroles et beaucoup d'actes. "

Ainsi devez-vous faire.

Vos efforts, en effet, doivent tendre principalement à tuer la volonté pour qu'elle ne cherche et ne

veuille rien que suivre ma douce Vérité, le Christ crucifié, sans autre fin que l'honneur et la gloire [364]

de mon nom, et le salut des âmes. C'est ce que font tous ceux qui sont éclairés de cette douce

lumière. Aussi sont-ils toujours en paix, toujours en repos. Rien ne les scandalise, parce qu'ils ont

écarté la seule chose qui donne prise au scandale, la volonté propre. Toutes les persécutions que le

monde et le démon peuvent susciter contre eux passent désormais sous leurs pieds. Ils peuvent

demeurer dans les grandes eaux de la tribulation et des tentations sans en éprouver aucun dommage,

fermement attachés qu'ils sont à la branche de l'ardent désir. Tout est, à l'âme ainsi éclairée, sujet de

joie! Elle ne se constitue pas juge de mes serviteurs ni d'aucune créature raisonnable; quel que soit

l'état dans lequel elle les voie, ou la manière dont ils me servent, elle s'en réjouit : " Grâces vous

soient rendues, dit-elle, à vous, Père éternel, de ce qu'il est plusieurs demeures en votre maison (Jn

14,2)" Elle a plus de joie, de voir mes serviteurs suivre ainsi des chemins différents, que Si elle les

voyait tous dans la même voie, parce que cette diversité manifeste davantage ma Bonté. Ainsi, de

toute chose elle tire une joie; de chacune elle extrait comme un parfum de rose. Et quand je dis toute

chose, je n'entends pas parler seulement de ce qui est bien, mais encore de ce qu'elle sait être

évidemment un péché. Même alors, elle ne se fait pas juge: ce qu'elle retire du péché, c'est une vraie

et sainte compassion qui la fait me prier pour le pêcheur, c'est une parfaite [365] humilité qui l'amène

à dire : " Aujourd'hui c'est toi que le mal a touché ! Demain ce sera moi, Si la grâce divine n'est pas là

pour me préserver! "

O très chère fille, attache-toi avec amour à ce doux état de perfection ! Regarde comme ils courent,

ceux qui sont éclairés par cette glorieuse lumière En eux quelle excellence ! comme leur âme est

sainte ! Comme ils mangent à la table du saint désir ! Comme ils sont avides de cet aliment des âmes

pour mon honneur à Moi, Père éternel ! Comme, à ce banquet, ils sont revêtus de la robe du doux

Agneau, mon Fils unique, tout illuminés qu'ils sont de sa doctrine et embrasés de sa charité!

Ceux-là ne perdent pas leur temps à porter de faux jugements sur mes serviteurs ou sur les serviteurs

du monde! Ils ne se scandalisent d'aucun murmure contre eux-mêmes ou contre d'autres. Pour ce qui

est d'eux, ils sont heureux de souffrir pour mon nom, et, pour ce qui est de l'injure faite à autrui, ils en

prennent occasion de compassion pour le prochain, sans une plainte contre celui qui la fait ou contre

celui qui la reçoit. C'est que leur amour est ordonné en Moi, le Dieu éternel, et ne s'en écarte jamais.

Parce que leur amour est ainsi réglé, ma très chère fille, jamais ils ne se scandalisent de ceux qu'ils

aiment, ni d'aucune autre créature douée de raison. Leur propre jugement ne vit plus, il est mort aussi

ne s'arrêtent-ils point à juger la volonté des hommes, il leur suffit de voir partout la volonté de ma

Clémence. Ils observent, ceux-là, la doctrine [366] que tu sais, celle qui te fut donnée, au

commencement de ta vie, par ma Vérité, lorsque tu lui demandais, avec un grand désir, la pureté

parfaite et les moyens d'y parvenir. Tu sais ce qu'il te fut alors répondu. Tu t'étais endormie sur ce

saint désir, quand non seulement dans ton esprit, mais à ton oreille une voix retentit qui, s'il t'en

souvient, te rappela au sentiment de ton corps.

" Veux-tu parvenir à la pureté parfaite, disait ma Vérité, être délivrée de tout scandale, et que rien ne

soit plus pour ton esprit une occasion de faute? Sois-moi toujours unie par affection d'amour; car je

suis la souveraine et éternelle Pureté, je suis le Feu, qui fait l'âme pure. Et donc, plus elle s'approche

de Moi, plus elle devient pure; plus elle s'en éloigne, plus elle est souillée. C'est parce qu'ils sont

séparés de moi, que les mondains tombent en tant de crimes. Mais l'âme qui, sans intermédiaire,

s'unit à moi, participe à ma Pureté.

" Il est une chose qu'il faut faire, pour arriver à cette union, à cette pureté: c'est de t'abstenir de juger

la volonté de l'homme en quoi que ce soit que tu voies faire ou dire, et par n'importe quelle créature,

soit contre toi, soit contre autrui. C'est ma volonté, et uniquement ma volonté, qu'il faut voir, en eux et

en toi. Si tu es en présence d'une faute ou d'un péché évident, sache extraire de l'épine la rose, en les

offrant devant Moi, par une sainte compassion. Dans les injures qui te sont faites, juge que c'est ma

volonté qui les permet pour éprouver la vertu en toi et dans mes autres [367] serviteurs. Estime que

celui qui te les inflige n'est qu'un instrument de mon choix, et que souvent ses intentions seront

bonnes car il n'est au pouvoir de personne de juger les secrets du coeur de l'homme.

Ce qui ne t'apparaît pas comme un péché mortel manifeste, tu ne dois pas le juger dans ton esprit. Là

encore, tu ne dois considérer que ma volonté vis-à-vis de ceux qui agissent ainsi, et ne pas en

prendre occasion de jugement, mais de sainte compassion, comme je t'ai dit. De cette manière tu

arriveras à la pureté parfaite, parce que ton esprit ne sera jamais scandalisé, ni à mon sujet ni au sujet

du prochain, comme lorsque vous tombez dans le mépris du prochain, quand vous jugez sa mauvaise

volonté à votre égard, au lieu de considérer ma volonté en lui. Ce mépris, ce scandale, éloigne l'âme

de moi et l'empêche d'atteindre à la perfection. A quelques-uns il fait perdre la grâce, plus ou moins,

suivant la gravité de l'indignation et de la haine que leur propre jugement leur a fait concevoir contre

leur prochain.

" Il en va tout autrement pour l'âme qui voit en toute chose ma volonté, cette volonté qui ne veut rien

d'autre que votre bien, et qui dans tout ce qu'elle permet, dans tout ce qu'elle vous donne, n'a d'autre

dessein que de vous conduire à la fin pour laquelle je vous ai créés. En se gardant ainsi sans cesse

dans l'amour du prochain, l'âme demeure aussi toujours dans mon amour, et, demeurant [369] dans

mon amour, elle conserve l'union qu'elle a avec moi.

" Voilà pourquoi, si tu veux parvenir à la pureté que tu me demandes, il est absolument nécessaire

d'observer ces trois règles principales, à savoir

t'unir à Moi par affection d'amour, en ayant présents à ta mémoire les bienfaits que tu as reçus de Moi

contempler par le regard de l'intelligence l'amour de ma Charité, qui vous aime ineffablement; enfin,

dans la volonté de l'homme, considérer non pas sa malice, mais ma volonté à moi. Le juge, ici, ce

n'est pas vous, c'est Moi!

"Par ce moyen, tu parviendras à la perfection. "Telle fut, s'il t'en souvient, la doctrine que t'enseigna

ma Vérité.

Maintenant, ma très chère fille, je dis que ceux qui pratiquent cette doctrine ont, dès cette vie, un

avant-goût de la vie éternelle. Si tu la conserves dans ton esprit, tu ne te laisseras pas prendre aux

pièges du démon, car tu les sauras reconnaître aux signes que tu m'as demandés! Néanmoins, pour

satisfaire à ton désir, je te dirai plus nettement que vous ne devez pas juger, par manière de sentence,

mais sous forme de sainte compassion[369].

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CHAPITRE IV

(101)

Comment ceux qui sont éclairés par cette troisième lumière très, parfaite, reçoivent, en cette

vie, un gage de vie éternelle.

Pourquoi t'ai-je dit qu'ils recevaient les arrhes de la vie éternelle? Je dis les arrhes, non le prix.

Le prix, ils attendent de le recevoir en Moi qui suis la Vie durable, où l'on trouve la vie sans mort, le

rassasiement sans dégoût, la faim sans tourment. La faim sera exempte de toute souffrance,

puisqu'ils posséderont ce qu'ils désirent le rassasiement sera exempt d'ennui, parce que je suis

l'aliment de vie, sans défaut aucun.

Mais il est vrai que, dès ici-bas, ils reçoivent les arrhes de cette vie éternelle et commencent à la

goûter, parce que l'âme est affamée de mon honneur à moi le Dieu, éternel, et de cette nourriture qui

est le salut des âmes; et comme elle en a faim, elle s'en nourrit. Oui, l'âme se nourrit de la charité du

prochain, dont elle a faim par le désir. C'est là sa nourriture, et de cette nourriture elle n'est jamais

rassasiée, parce qu'elle est insatiable, aussi en a-t-elle toujours faim. Les arrhes sont un

commencement de sécurité, que l'on accorde à [370] l’homme pour lui faire attendre le prix complet:

non que les arrhes soient par elles-mêmes une garantie parfaite, mais, par la foi qu'elles engagent,

elles donnent la certitude d'obtenir le surplus et de recevoir le paiement intégral.

De même cette âme, éprise et revêtue de ma Vérité, a déjà reçu en elle-même, dès cette vie, les

arrhes de ma charité et de celle du prochain; elle n'est pas encore parfaite, elle attend encore la

perfection de la vie immortelle.

Ces arrhes, ai-je dit, ne sont pas parfaites car l'âme qui goûte la charité ne possède pas encore la

perfection, au point de ne plus sentir aucune peine, soit en elle-même, soit dans autrui. Elle souffre en

elle-même à cause de l'offense commise contre moi, par la loi de perversité qui est dans ses

membres, quand il lui prend fantaisie de se révolter contre l'Esprit. Elle souffre en autrui, par les

offenses du prochain. Elle est bien parfaite dans la grâce : mais non de cette perfection, que

possèdent mes saints, qui sont unis à moi-même la Vie durable, et dont les désirs sont exempts de

peine, alors que les vôtres sont mêlés de souffrance. Comme je t'ai dit en un autre endroit, mes

serviteurs, qui prennent leur nourriture à la table de ce saint désir, sont tout à la fois heureux et

affligés, à l'exemple de mon Fils unique, sur le bois de la très sainte Croix, dont la chair était toute Ca

douleur et tourment, tandis que son âme était béatifiée par l'union de la nature divine. De même, mes

serviteurs sont heureux, par l'union de [371] leur saint désir avec Moi, revêtus qu'ils sont de ma douce

volonté. Et souffrants ils sont aussi, par leur compassion à l'égard du prochain, et par les

mortifications qu'ils infligent à leur propre sensualité, pour la sevrer des plaisirs et des joies sensibles

[372].

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CHAPITRE V

(102)

Comment l'on doit reprendre le prochain, sans tomber en de faux jugements.

Ecoute maintenant, très chère fille. Pour mieux t'expliquer ce que tu me demandais, je t'ai parlé de la

lumière générale, que tous vous devez avoir, en quelque condition que vous soyez. Cette lumière

éclaire tous ceux qui sont dans la charité commune.

Je t'ai parlé ensuite de ceux qui sont dans la lumière parfaite. A propos de cette lumière, j'ai distingué

deux catégories de parfaits : les uns qui se séparent du monde et s'appliquent à mortifier leur corps;

les autres, qui travaillent à faire mourir entièrement leur volonté propre. Ceux-ci sont les vrais parfaits,

qui se nourrissent à la table du saint désir.

Maintenant, c'est à toi que je parlerai, en particulier, et, en te parlant, je parlerai aussi aux autres, pour

satisfaire à ton désir. Pour que l'ignorance ne mette pas obstacle à la perfection à laquelle je t'appelle,

je veux que tu observes, principalement, ces trois points.

Le démon pourrait, sous le manteau de l'amour [373] du prochain, nourrir en ton âme la racine de la

présomption, pour te faire tomber dans les faux jugements que je t'ai défendus. Tu croirais juger vrai

et tu jugerais de travers, en suivant ton propre avis, et souvent le démon te ferait voir beaucoup de

vérités, pour t'induire dans le mensonge. C'est là que tu en viendrais, Si tu te faisais juge des pensées

et des intentions des créatures raisonnables. De cela, je te l'ai dit, Moi seul, je suis juge.

C'est là une des trois règles que je veux que tu retiennes et que tu observes : Ne porte jamais un

jugement, sans garder une mesure, et la mesure que je t'impose est celle-ci. A moins que je ne t'aie

manifesté expressément, et non pas seulement une fois ou deux, mais plusieurs fois, le défaut du

prochain, tu ne dois jamais en reprendre particulièrement celui en qui il te semble voir ce défaut. Tu

dois te contenter de corriger en général les vices de celui qui vient te visiter, et de l'exhorter à la vertu,

avec charité et douceur, en joignant à la douceur, la sévérité, quand tu vois que c'est nécessaire.

Te semble-t-il que je t'aie manifesté souvent les défauts d'autrui? Alors, si tu ne vois pas que ce soit

une révélation expresse, comme je te l'ai dit, ne parle pas spécialement d'un défaut particulier. Tienstoi

au parti le plus sûr, pour éviter la tromperie et la malice du démon. Il te pourrait prendre à cet

hameçon du désir, et t'amener souvent à juger le prochain, contrairement à ce qui serait la vérité, et à

être ainsi pour lui une occasion de scandale [374].

Donc, que ta bouche garde le silence, ou se contente de parler saintement de la vertu et de flétrir le

vice. S’il est un vice que tu crois connaître dans le prochain, attribue-le à toi-même en même temps

qu'à lui, par une constante et véritable humilité. Et si réellement il se trouve en cette personne, elle

s'en corrigera mieux, en se voyant comprise si doucement. Cette aimable réprimande l'amènera à

s'en repentir et à te faire l'aveu de ce que tu voulais lui dire. Tu te trouveras ainsi en parfaite sécurité,

et lu auras coupé la route au démon, qui ne pourra plus t'induire en erreur ni entraîner la défection de

ton âme.

Sache bien, je le veux, que tu ne dois pas te fier à tout ce que tu vois; tu dois le rejeter par-dessus tes

épaules pour ne le point voir. Ce qu'il te faut regarder avec persévérance, c'est toi-même pour te bien

connaître, et connaître en toi ma Générosité et ma Bonté.

C'est ce que font ceux qui sont parvenus au dernier état. Ceux-là, t'ai-je dit, retournent toujours dans

la vallée de la connaissance d'eux-mêmes, sans préjudice de leur élévation et de leur union avec Moi.

Voilà donc la première des trois règles que je veux que tu observes, pour me servir en vérité [375].

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CHAPITRE VI

(103)

Comment si, en priant pour une personne, Dieu fait voir à l'âme qui prie que cette personne est

dans les ténèbres, l'on n'en doit pas juger qu'elle est en péché mortel.

Venons maintenant au cas dont tu m'as demandé la solution.

En priant spécialement pour certaines personnes voilà qu'en ton oraison, tu vois en l'une une lumière

de grâces, tandis que l'esprit de l'autre t'apparaît enveloppé de ténèbres, bien que toutes deux

comptent parmi nies serviteurs. Tu n'en dois ni n'en peux conclure que cette dernière est en état de

péché grave, parce que souvent. ce jugement serait faux.

Sache-le bien, il arrivera parfois qu'en priant pour une même personne tu trouveras en elle une telle

lumière, un désir Si saint devant moi, que ton âme paraîtra s'engraisser de sa propre vertu, comme le

veut l'affection de la charité, qui vous fait participer au bien, les uns des autres. Une autre fois, il te

semblera que son esprit est si loin de moi, Si rempli de ténèbres et de tentations, que ce sera pour toi

une fatigue de prier pour elle, de porter son souvenir devant moi. Il se peut que ce soit là la

conséquence d'une faute en celui pour qui tu pries; mais, le plus souvent, il n'y aura [376] là aucun

péché ; ce sera simplement moi, le Dieu éternel, qui me serai retiré de cette âme, comme je le fais

souvent pour provoquer à la perfection, ainsi que je te l'ai expliqué, à propos des états intérieurs.

J'aurai retiré le sentiment de nia présence, non nia grâce. Cette âme n'éprouvera plus de douceur,

plus de consolation, elle demeurera dans la sécheresse, dans l'aridité, dans la souffrance. Sa

souffrance, je la fais sentir à l'âme qui prie pour elle et cela par grâce et par amour pour l'âme en

peine, afin que l'âme qui prie s'unisse à elle, pour l'aider à dissiper les ténèbres qui enveloppent son

esprit. Tu vois donc, nia très douce et très chère Fille, combien tu serais aveugle et digne de blâme, si

tu jugeais - toi ou quelque autre - sur cette simple apparence, que c'est le péché qui est la cause des

ténèbres que je t'aurais montrées dans cette âme car tu as vu qu'elle n'était pas privée de ma grâce,

mais seulement de la douceur que je lui faisais goûter, dans le sentiment de ma présence.

Ce que je veux et ce que vous devez vouloir, toi et mes autres serviteurs, c'est que vous vous

connaissiez parfaitement vous-mêmes, afin de mieux connaître ma Bonté en vous. Laissez-moi juger

les autres c'est mon affaire, et non la vôtre. Remettez-vous-en à moi du jugement qui m’appartient et

ne retirez du péché d'autrui que la compassion pour le prochain, avec la faim de mon honneur et du

salut des âmes. Avec un ardent désir, prêchez la vertu, et reprenez le vice on vous, et aussi dans

[377] les autres, mais selon la mesure que j'ai déterminée plus haut.

Ainsi vraiment tu viendras à moi, ainsi tu feras voir que tu as bien compris et que tu observes la

doctrine qui te fut donnée par ma Vérité, qui est de voir ma volonté en tout, sans t'occuper de celle

des hommes. C'est le seul moyen de parvenir à la pure vertu, et de te maintenir dans cette très

parfaite et glorieuse lumière qui est, ici bas, le couronnement de la perfection, en te nourrissant, à la

table du saint désir, de cet aliment que sont les âmes, pour la gloire et l'honneur de mon nom.

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CHAPITRE VII

(104)

Comment la pénitence ne doit pas être considérée comme le fondement ni comme le principal

effet de la perfection, qui est l'amour de la vertu.

J'ai répondu, très chère fille, à tes deux premières questions. Je vais maintenant résoudre la

troisième. Je te demande d'apporter à cet exposé une attention toute particulière, pour te reprendre

toi-même, Si parfois le démon ou la faiblesse de ton esprit te portaient à vouloir conduire, ou à désirer

voir marcher tous mes serviteurs, dans la voie que tu as suivie toi-même. Rien ne serait plus contraire

à la doctrine que tu as reçue de ma Vérité.

Souvent, en effet, il arrive qu'en voyant nombre de créatures marcher dans le chemin d'une austère

pénitence, l'on souhaite de voir toutes les âmes s'engager dans cette voie : si l'on en remarque qui ne

la prennent pas, on s'en indigne, on s'en scandalise en soi-même, on estime qu'elles ne font pas bien.

Quelle erreur pourtant, et sache-le comprendre !

Celui que l'on juge ainsi comme faisant mal, parce qu'il accomplit moins de pénitences, bien souvent,

fera mieux et sera plus vertueux, que l'homme austère qui murmure contre lui. Je te l'ai [379] déjà dit

précédemment, si ceux qui se nourrissent à la table de la pénitence n'apportent pas dans leur

mortification une véritable humilité, si leur pénitence, au lieu d'être simplement un instrument de vertu,

est leur principal souci, maintes fois, par leurs murmures, ils nuiront à leur perfection. Ils doivent sortir

de leur aveuglement. Il leur faut apprendre que la perfection ne consiste pas seulement dans les

macérations, dans les mortifications corporelles, mais dans la destruction de la volonté propre, de la

volonté perverse. C'est dans cette voie de l'abnégation et de la soumission de la volonté à ma douce

volonté, que vous devez désirer et que je veux que tu désires voir marcher toutes les âmes. Voilà la

doctrine, éclairée de cette glorieuse lumière, voilà la voie où l'âme, revêtue de ma Vérité, s'empresse

à courir, emportée qu'elle est par l'amour.

Ce n'est pas que je méprise la pénitence. La pénitence est bonne pour mâter le corps, et l'empêcher

de se révolter contre l'esprit. Mais je ne veux pas, très chère Fille, que tu en fasses une règle pour

chacun, car le corps n'est pas chez tous d'égale force, ni de même complexion il est chez l'un plus

robuste, chez l'autre plus débile. Et même souvent, comme je l'ai dit, chez la même personne, des

circonstances pourront survenir, qui forceront d'interrompre les pénitences qu'elle avait commencées.

Si donc tu avais pris ou fait prendre aux autres la pénitence, comme fondement de la perfection, le

découragement viendrait vite et avec [380] lui l'imperfection. Vous seriez sans consolation, et comme

sans force dans l'âme, en vous voyant sevrés de cette austérité que vous aimiez, et dont vous aviez

fait le principe de votre avancement spirituel. Il vous semblerait être séparés de moi, et le sentiment

d'être privés de ma Bonté vous remplirait d'ennui, d'amertume et de trouble. Vous en viendriez ainsi à

négliger vos exercices, et à vous relâcher de l'oraison fervente, que vous étiez accoutumés de faire au

temps de vos pénitences. Maints accidents survenus vous auront obligés de renoncer à vos

macérations, et l'oraison n'aura plus pour vous cette saveur que vous lui trouviez auparavant. Oui,

voilà où vous en arriveriez, Si vous aviez fait de l'amour de la pénitence, le fondement de la

perfection, au lieu de le placer dans l'ardent désir des vraies et réelles vertus. Tu vois quelles funestes

conséquences résulteraient de cette méprise : c'est l'aveuglement, c'est le murmure contre mes

serviteurs, c'est l'ennui, c'est l'amertume profonde, c'est l'application à me servir par des oeuvres

finies, moi, le Bien infini, et qui, à ce titre, réclame de vous un désir infini.

Il faut donc fonder votre perfection sur la mortification et l'anéantissement de la volonté propre. Dès

lors, par cette volonté toute soumise à ma volonté, vous m'offrirez un doux et ardent et infini désir,

sans autre objet que mon honneur et le salut des âmes.

Vous vous nourrirez ainsi à la table du saint désir, sans jamais trouver en vous-mêmes ou dans le

prochain [381] une occasion de scandale; vous vous réjouirez en toute chose, et vous saurez tirer

profit de tant de manières différentes, par lesquelles je conduis les âmes.

Ce n'est pas ce que font, bien au contraire, les malheureux qui ne suivent pas cette douce doctrine,

cette voie droite tracée par nia Vérité. Ils jugent d'après leur aveuglement, ou d'après leur vue

personnelle qui est très basse, et les voilà partis comme des fous, perdant tout à la fois les biens de la

terre et les biens du ciel! Dès cette vie, je te l'ai dit dans un autre endroit, ils ont un avant-goût de

l'enfer [382].

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CHAPITRE VIII

(105)

Résumé de ce qui précède, avec une addition sur la correction du prochain.

J'ai donc, très chère fille, satisfait à ton désir en t'expliquant ce que tu me demandais sur la manière

de reprendre ton prochain, sans te laisser tromper par le démon ou par ta faible vue. A moins de

révélation expresse venant de moi et concernant une faute particulière, ta correction doit toujours

demeurer générale. Elle doit âtre accompagnée d'humilité et observer la méthode que je t'ai indiquée,

qui consiste à te réprimander toi-même en même temps que les autres.

Je t'ai dit ensuite et je te répète, qu'il n'est permis d'aucune manière, de juger les créatures en

général, ni mes serviteurs, en particulier, en induisant l'état intérieur de leur âme des dispositions

heureuses ou fâcheuses dans lesquelles ils se trouvent. Je t'ai donné la raison pour laquelle tu ne

peux pas juger, et serais, si tu jugeais, trompée dans ton jugement. Ce que vous devez au prochain

en ce cas, toi et les autres, c'est la compassion. Le jugement doit m'être réservé.

Je t'ai exposé encore la doctrine et le principe [383] fondamental que tu devais inculquer à ceux qui

viendraient te demander conseil pour sortir des ténèbres du péché mortel et suivre le chemin de la

vertu. Enseigne-leur comme principe et fondement l'amour de la vertu par la connaissance d'euxmêmes

et de ma Bonté envers eux, et demande-leur de mortifier et d'anéantir leur propre volonté.

pour qu'elle ne se révolte en rien contre Moi. Indique-leur aussi la pénitence, mais comme un moyen,

non comme le but principal, ainsi qu'il a été dit. La pénitence ne doit pas, non plus, être égale pour

tous, mais se mesurer aux aptitudes, aux forces et à la condition de chacun. Suivant cette règle, les

uns useront peu, les autres beaucoup, de ces moyens extérieurs.

Il ne t'est pas permis, ai-je dit, de reprendre le prochain d'une faute en particulier, mais seulement de

façon générale, selon la manière que je t'ai indiquée. Je ne voudrais pas cependant que tu croies, que

devant une faute extérieure bien caractérisée, tu ne puisses lui en faire la correction entre toi et lui. Tu

le peux faire, et même, s'il s'obstine et refuse de s'en amender, il est permis de la faire connaître à

deux ou trois personnes. Si cela encore ne suffit pas, tu peux dénoncer le coupable au corps mystique

de la sainte Eglise (Mt 18, 15-17). Ce que j'ai voulu te dire, c' est que cela ne t'était pas permis, pour

toute vision ou sentiment intérieur que tu aurais dans l'esprit. Encore que tu aurais été témoin du fait, il

ne faudrait pas te hâter, à moins que tu ne [384] l'aies vu sans doute possible, ou que tu en aies reçu

de Moi, dans ton esprit, la révélation expresse. Et, même alors, tu dois employer la méthode de

correction que je t'ai expliquée. C'est le plus sûr, pour éviter d'être induit en erreur par le démon, sous

le couvert de la charité du prochain.

Maintenant, j'ai fini, ma fille très chère, de t'exposer sur ce point, ce qu'il est nécessaire d'observer

pour conserver et accroître la perfection de l'âme [385].

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CHAPITRE IX

(106)

Des signes auxquels on connaît que les visites et les visions spirituelles sont de Dieu ou du

démon.

Je vais t'exposer, à présent, comme tu l'as demandé, le signe que je donne à l'âme, pour qu'elle

puisse discerner les visites qu'elle reçoit par mode de visions ou autres consolations spirituelles, dont

elle se croit favorisée et reconnaître Si elles sont de moi ou non. Le signe de ma présence, ai-je dit,

c’est l'allégresse que je laisse dans l'âme après ma visite, et le désir de la vertu, spécialement de la

vertu de véritable humilité, jointe à l'ardeur de la divine charité.

Tu m'as demandé si, dans cette allégresse, ne se pouvait pas glisser quelque illusion; et, s'il en était

ainsi, tu voudrais suivre le parti le plus sûr et t'en tenir au signe de la Vertu, qui ne peut être trompeur.

Je te dirai donc l'erreur qui s'y peut mêler et à quoi tu pourras reconnaître que cette joie spirituelle est

vraie ou fausse.

Voici comment l'erreur peut t'égarer.

Je veux que tu saches, que la créature raisonnable qui aime ou désire un bien, ressent une joie dés

qu'elle le possède. Et plus elle aime ce bien [386]

qu'elle possède, moins elle le voit, moins elle s'applique à l'examiner avec prudence. Elle est toute à

la jouissance qu'elle éprouve de cette consolation:

la joie de posséder enfin ce qu'elle aime ne lui permet pas de le juger: son moindre souci est de se

rendre compte de ce qu'il vaut.

Il en va de même de ceux qui aiment et désirent vivement les consolations spirituelles, qui

recherchent les visions et s'attachent plus aux douceurs des consolations, qu'à moi-même, comme je

te l'ai dit de ceux qui étaient encore dans l'état imparfait et qui regardaient davantage à la faveur des

consolations, qu'ils recevaient de Moi, le donateur, qu'à l'amour de ma Charité, avec lequel je les leur

donne. Ceux-là peuvent être trompés dans leur allégresse, sans compter d'autres dangers, dont je

t'entretiendrai à part, dans un autre endroit.

Comment sont-ils abusés? - Ecoute.

Lorsqu'ils ont conçu un grand amour de la consolation, comme il a été dit, et que la consolation leur

arrive, ou quelque vision, quel qu'en soit la provenance, ils ressentent de la joie d'avoir enfin ce qu'ils

aiment et désiraient d'avoir. Aussi, souvent, ces consolations pourraient venir du démon, qu'ils en

éprouveraient encore de la joie. Ne t'ai-je pas dit, en effet, que lorsque le démon visite l'âme, sa

présence se fait sentir, tout d'abord, par l'allégresse; mais qu'elle laissait ensuite l'âme dans la

tristesse, avec un remords dans la conscience, et sans aucun désir de la vertu ! J'ajouterai que cette

allégresse peut se prolonger, et que l'âme peut la ressentir [387] parfois pendant toute la durée de son

oraison. Mais si cette allégresse n'est pas accompagnée d'un ardent désir de la vertu, parfumée

d'humilité, embrasée du feu de nia divine charité, cette vision, cette consolation, cette visite reçue,

vient du démon, elle n'est pas de Moi. L'âme a bien possédé le signe de l'allégresse ; mais comme

cette allégresse n'est pas unie à l'amour de la vertu, elle peut juger avec évidence que cette

allégresse procède uniquement du désir qu'elle avait des consolations personnelles intérieures. Elle

se réjouit maintenant, elle est dans la joie, parce qu'elle croit avoir ce qu'elle souhaitait, et que c'est le

propre de l'amour, quel qu'il soit, d'être dans la joie, dès qu'il possède ce qu'il aime.

Tu ne pourrais donc te fier à la seule allégresse éprouvée, alors même que cette allégresse durerait

tout le temps de la consolation, et plus encore. L'amour, aveuglé par cette allégresse, ne découvrira

par cette tromperie du démon, s'il ne fait pas appel à d'autres signes que la prudence lui fournit; mais

s'il procède avec prudence, il verra si, oui ou non, cette allégresse est accompagnée de l'amour de la

vertu. Il discernera ainsi, si cette visite spirituelle est de Moi ou du démon.

Tel est le signe de discernement que je t'avais donné quand je t'avais dit que la joie que tu en

éprouverais serait pour toi un signe de ma visite, pourvu que cette joie fût accompagnée de la vertu.

Telle est bien la vérité. C'est là un signe certain qui te démontrera s'il y a ou non tromperie, si la [388]

joie que tu éprouves est bien provoquée par ma présence, ou si elle procède de l'amour-propre

spirituel et du désir des consolations personnelles. Ma visite apporte la joie avec l'amour de la vertu,

celle du démon ne cause que la joie. Quand l'âme en vient à constater qu'elle n'est pas plus avancée

dans la vertu qu'auparavant, il en faut conclure que cette allégresse procède de l'amour-propre des

consolations spirituelles.

Tous, sache-le bien, ne sont pas trompés par cette joie, il n'y a que les imparfaits, ceux qui

recherchent la consolation et regardent plus au don qu'au donateur, Mais ceux qui purement, sans

aucun intérêt personnel, par la seule ardeur de l'amour qu'ils ont pour Moi, regardent au donateur et

non au don et n'attachent de prix au don qu'à cause de Moi qui donne, nullement à cause de la

consolation qu'ils en retirent, ceux-là ne peuvent jamais être abusés par cette allégresse. Ils ont un

signe certain qui leur permet de discerner promptement quand le démon parfois essaye de les

tromper en se transformant en ange de lumière, et de visiter leur esprit en y répandant soudain une

grande allégresse. N'étant point passionnés par le désir de la consolation spirituelle, ils ont tôt fait, par

leur prudence, d'éventer le piège, dès qu'ils constatent que l'allégresse une fois dissipée, ils

demeurent dans les ténèbres. Ils s'en humilient alors dans la vraie connaissance qu'ils ont d'euxmêmes,

ils renoncent à ton Le consolation, et s'attachent avec passion à la doctrine de ma Vérité. Le

démon, tout confus, ne [389] se présentera plus jamais ou rarement sous cette forme.

Ceux, au contraire, qui sont avides de consolations personnelles, recevront souvent sa visite. S'ils

sont trompés ils reconnaîtront leur erreur, par le moyen que je t'ai indiqué, en constatant que

l'allégresse n'était pas accompagnée de la vertu, et qu'ils ne sont point sortis de cette visite, avec

l'humilité, avec une vraie charité, avec un grand désir de mon honneur à moi, le Dieu éternel, et du

salut des âmes. C'est ma Bonté qui a ainsi pourvu à la préservation de tous, parfaits et imparfaits,

dans quelque état que vous soyez. Vous pourrez déjouer toutes les ruses, si vous voulez conserver la

lumière de l'intelligence que je vous ai donnée avec la pupille de la très sainte Foi. Ne la laissez donc

point obscurcir par le démon, ou éteindre pas votre amour-propre car, si vous ne la voulez perdre, il

n'est au pouvoir de personne de vous l'enlever [390].

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CHAPITRE X

(107)

Comment Dieu exauce les saints désirs de ses serviteurs. Combien lui sont agréables ceux qui

le prient, et frappent avec persévérance à la porte de sa Vérité.

J'ai fini, ma très chère fille, d'éclaircir tes doutes. J'ai procuré à l'oeil de ton intelligence la lumière dont

il avait besoin pour éviter les pièges que le démon te pourrait tendre, et j'ai satisfait ainsi à toutes tes

demandes. Car Moi, crois-le bien, je ne méprise pas le désir de mes serviteurs. Je donne à quiconque

me demande, et je vous invite tous à demander. C'est me déplaire vivement que dé ne pas frapper,

en vérité, à la porte de la Sagesse de mon Fils unique, en suivant sa doctrine. Car suivre sa doctrine

c'est comme frapper à la porte, en criant vers moi le Père éternel par la voix du saint désir, par

d'humbles et continuelles prières. Et c'est moi le Père, qui vous donne le pain de la grâce par la porte

de la douce Vérité. Parfois, pour éprouver vos désirs et votre persévérance, je fais semblant de ne

pas vous entendre, mais je vous entends bien, et j'accorde à votre esprit ce dont il a besoin. C'est moi

qui vous donne la faim et la soif avec laquelle vous criez vers moi, et je ne veux qu'éprouver votre

[391]constance, pour combler vos désirs, lorsqu'ils sont bien ordonnés et dirigés vers Moi. C'est à

crier de la sorte que vous invite ma Vérité, quand elle dit Appelez et l'on vous répondra, frappez et

il vous sera ouvert, demandez et l'on vous donnera (Mt 7,7 ; Lc 11,9).

Et Moi aussi je te dis " Je ne veux pas que tu laisses faiblir ton désir ni que tu cesses d'implorer mon

secours! N'abaisse pas ta voix! Crie, crie vers moi pour que je fasse miséricorde au monde! Frappe

sans interruption à la porte de ma Vérité, mon Fils, en suivant ses traces. Que tes délices soient d'être

avec lui sur la croix, avec pour aliment les âmes à sauver pour la gloire et l'honneur de mon nom,

gémissant dans l'angoisse de ton coeur, sur la mort de la race humaine que tu vois entraînée vers une

telle. misère que ta langue ne la saurait décrire. C'est par tes gémissements, c'est par tes cris, que je

voudrais faire miséricorde au monde C'est cela que je demande à mes serviteurs ! A ce signe je

reconnaîtrai qu'ils m'aiment en vérité, et Moi, comme je te l'ai dit, je ne mépriserai pas leur désir [392].

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CHAPITRE XI

(108)

Comment cette âme s'humilie en rendant grâces à Dieu. Elle prie ensuite pour le monde entier,

et spécialement pour le corps mystique de la sainte Église, pour ses fils spirituels et pour les

deux pères de son âme. Enfin elle demande à connaître les fautes des ministres de la sainte

Eglise.

Alors cette âme, dans une véritable ivresse, paraissait hors d'elle-même. L'action de ses sens était

suspendue en son corps, par l'union d'amour qu'elle avait faite avec son Créateur pendant que son

esprit était ravi dans la contemplation de la Vérité éternelle, qui absorbait le regard de son intelligence.

Cette vue de la Vérité l'avait faite tout amour pour la Vérité! Et elle disait

O souveraine et éternelle Bonté de Dieu! Eh! que suis-je donc, moi misérable, pour que vous, Père

éternel et souverain, vous m'ayez manifesté votre Vérité, pour que vous m'ayez découvert les ruses

secrètes du démon et les illusions du sens propre, auxquelles je suis exposée, moi et les autres,

pendant le pèlerinage de cette vie, afin que je ne sois trompée ni par le démon ni par moi-même? Qui

donc vous inspire? L'amour! Car vous m'avez aimée sans être aimée de moi [393].

O foyer d'amour! Grâces, grâces, soient à vous, Père éternel ! A moi imparfaite et remplie de

ténèbres, vous le Parfait, vous la Lumière, vous avez montré la perfection et la voie lumineuse de la

doctrine de votre Fils unique. J'étais morte, vous m'avez rendu la vie ! J'étais malade, vous m'avez

servi le remède ! Et non seulement le remède du Sang, que vous avez appliqué par votre Fils à ce

malade qu'est le genre humain; mais encore vous m'avez donné contre une infirmité secrète un

remède que je ne connaissais pas; vous m'avez enseigné cette doctrine que je ne puis d'aucune

manière juger la créature raisonnable et spécialement vos serviteurs i Aveugle et infirme que j'étais!

Que de fois ne les ai-je pas jugés, sous couleur de votre honneur et du salut des âmes! Je vous

remercie donc, ô Bonté souveraine et éternelle, de ce qu'en me découvrant votre Vérité, et les

tromperies du démon, et les illusions du sens propre, vous m'avez fait connaître mon infirmité! Je vous

en supplie par votre grâce et par votre miséricorde, qu'aujourd'hui soit le terme et la fin de mes

égarements! Que je ne m'écarte plus désormais de la doctrine que votre Bonté m'a donnée, à moi et à

quiconque la voudra suivre. Sans vous, rien ne se peut faire ! J'ai donc recours à vous, vous êtes mon

refuge, Père éternel, et ce n'est pas pour moi seule que je vous implore, mais encore pour le monde

entier, et particulièrement pour le corps mystique de la sainte Eglise.

Qu'elle brille dans vos ministres, cette Vérité, [394] cette doctrine que vous m'avez enseignée, à moi

misérable, vous la Vérité éternelle ! Je vous le demande aussi et Spécialement pour tous ceux que

vous m'avez donnés, que j'aime d'un amour de prédilection, et que vous avez fait une même chose

avec moi. Ils seront ma joie, pour la gloire et l'honneur de votre nom, si je les vois

courir dans cette douce et droite voie, purs, morts à leur volonté et à leur sens propre, sans un

jugement, sans un scandale, sans un murmure contre leur prochain! Je vous en prie, ô mon très doux

Amour, qu'aucun d'entre eux ne me soit ravi, par les mains du démon infernal, mais qu'au dernier jour,

tous, ô Père éternel, parviennent à Vous, qui êtes leur fin. Je vous adresse encore une autre prière,

pour les deux soutiens que vous m'avez donnés sur la terre, pour les deux pères que vous avez

préposés à ma garde et à mon enseignement à moi, pauvre misérable, depuis le commencement de

ma conversion jusqu'à cette heure. Unissez-les: de leurs deux corps ne faites qu'une âme, et qu'ils

n'aient de pensée que pour réaliser en eux, et dans les mystères que vous avez confiés à leurs mains,

et dans le salut des âmes, la gloire et l'honneur de votre nom. Et moi qui ne suis pas votre fille, mais

une esclave indigne et misérable, que toujours je sois vraiment ainsi vis-à-vis d'eux, en tout respect,

avec une sainte crainte, pour l'amour de Vous! Que je sois votre honneur, leur joie, leur consolation, et

l'édification du prochain [395].

Je suis assurée, ô Vérité éternelle, que vous ne mépriserez pas mon désir, dans les prières que je

vous adresse! Car je sais, pour l'avoir vu, selon que vous avez daigné me le manifester, et beaucoup

plus encore, pour l'avoir expérimenté, que vous exaucez les saints désirs. Moi, votre indigne servante,

je ferai tout ce qui est en moi, suivant que vous m'en ferez la grâce, pour observer votre

commandement et votre doctrine.

Maintenant, ô Père éternel, je me souviens d'une promesse que vous m'avez faite, quand vous

m'avez parlé des ministres de la sainte Église. Vous m'avez dit que vous m'entretiendriez plus en

détail, en un autre endroit, des fautes qu'ils commettent de nos jours. S'il vous plaît de m'en révéler

quelque chose, je vous écouterai, pour avoir un sujet d'augmenter en moi la douleur, et la

compassion, et l'angoisse de mon désir pour leur salut. Car je n'ai pas oublié ce que vous m'avez

enseigné, que c'est par la souffrance, et les larmes, et les douleurs, et les sueurs, et les prières de vos

serviteurs, que vous enverriez la consolation, en réformant la sainte Eglise en lui donnant de bons et

saints Pasteurs. C'est pour accroître en moi ce désir, que je vous adresse cette demande [396].

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CHAPITRE XII

(1O9)

Comment Dieu excite le zèle de cette âme pour la prière en répondant à quelques-unes de ses

demandes.

Alors, le Dieu éternel, abaissant sur cette âme le regard de sa miséricorde, ne méprisa point son

désir. Il accueillit ses prières et pour satisfaire au voeu qu'elle lui avait présenté, au sujet de la

promesse qu'il lui avait faite, Il lui disait : O bien-aimée et très chère fille, j'exaucerai ta demande,

j'accomplirai ton désir, pourvu que, de ton côté, tu ne commettes aucune erreur ni négligence. Elles

seraient beaucoup plus graves, et tu mériterais de plus sévères reproches qu'auparavant, maintenant

que tu as connu davantage ma Vénté. Applique-toi donc avec zèle à prier pour tontes les créatures

raisonnables, pour le corps mystique de la sainte Église et pour ceux que tu aimes d'un amour

particulier. N'apporte aucune négligence dans le devoir qui t'incombe de la prière, de l'exemple de ta

vie, de l'enseignement de la parole. Reprends le vice et recommande la vertu de tout ton pouvoir. Des

appuis que je t'ai donnés, tu m'as dit en vérité ce qu'il fallait dire. Fais en sorte d'être le moyen par

lequel je donnerai à chacun ce dont [397] il a besoin, selon ses dispositions, et suivant que moi, ton

Créateur, t'en ferai la grâce. Car, sans moi, vous ne pourrez rien faire et c'est moi qui réaliserai tes

désirs. Mais ne manquez pas, toi et eux, d'espérer en moi. Ma Providence, elle, ne vous manquera

pas; chacun recevra humblement ce qu'il est capable de recevoir. Que chacun donc s'emploie à

remplir le ministère à lui confié, selon la mesure qu'il a reçue ou qu'il recevra de ma Bonté [398].

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3ème Réponse

MISÉRICORDE A LA SAINTE ÉGLISE

LA RÉFORME DES PASTEURS!

CHAPITRE I

(11O)

De la dignité des prêtres, et du sacrement du corps du Christ. De ceux qui se communient

dignement, et de ceux qui le font indignement.

Je vais répondre maintenant, à la demande que tu m'as faite, concernant les ministres de la sainte

Eglise. Pour mieux connaître la vérité, ouvre l'oeil de ton intelligence et contemple leur excellence, et

la dignité a laquelle je les ai élevés. Comme l'on comprend mieux une chose par son contraire, je veux

te montrer la dignité de ceux qui administrent dans la vertu, le trésor que j'ai mis entre leurs mains.

Par là tu verras davantage la misère de ceux, qui aujourd'hui se nourrissent au sein de cette épouse.

Alors cette âme, pour obéir à cette invitation, se mirait dans la Vérité, où elle voyait la vertu briller en

ceux qui la goûtent vraiment.

Et le Dieu éternel lui disait : [1] Ma fille très chère, je veux d'abord te dire la dignité où je les ai établis

par ma Bonté, outre l'amour général que j'ai eu pour mes créatures, en vous créant à mon image et à

ma ressemblance, et en vous faisant renaître à la grâce, dans le Sang de mon fils unique. Vous avez

acquis une telle excellence, par l'union que j'ai faite de ma divinité à la nature humaine, que vous

surpassez en dignité l'ange même car j'ai pris votre nature, non celle de l'ange. Ainsi, comme je te l'ai

dit, je suis Dieu fait homme, et l'homme a été fait Dieu, par l'union de la nature divine et de votre

nature humaine. Cette grandeur est un bénéfice commun à toutes les créatures raisonnables. Mais

parmi elles, j'ai élu mes ministres, pour votre salut, afin que par eux vous soit distribué le Sang de

l'humble Agneau immaculé, mon Fils unique. A ceux-là, j'ai donné pour fonction d'administrer le Soleil,

en leur confiant la lumière de la science et la chaleur de la divine charité, et la couleur unie à la

chaleur et à la lumière, le Sang et le Corps de mon Fils.

Ce Corps est un soleil, parce qu'il est une même chose avec moi qui suis le vrai Soleil, et si grande

est cette union que l'on ne les peut diviser ni séparer l'un de l'autre. Ainsi, dans le soleil, l'on ne saurait

séparer la chaleur de la lumière, ni la lumière de la chaleur, tant est parfaite leur union.

Le soleil, sans sortir de sa sphère, sans se diviser, répand la lumière sur l'univers entier. Quiconque le

veut, participe à sa chaleur. Aucune impureté [2] ne le peut souiller, et sa lumière lui est unie, comme

je l'ai dit.

De même ce Verbe, mon Fils, avec son Sang précieux, est un soleil, Dieu tout entier, et homme tout

entier : car il est une même chose avec moi et moi avec lui. Ma Puissance n'est pas séparée de sa

Sagesse ; et la chaleur, le feu du Saint-Esprit n'est point divisée non plus, de moi le Père, ni de lui le

Fils, parce que l'Esprit-Saint procède du Père et du Fils, et nous sommes un même Soleil.

Moi, le Dieu éternel, je suis le Soleil d'où procèdent le Fils et le Saint-Esprit. Au Saint-Esprit est

attribuée la chaleur, au Fils la sagesse, et dans cette Sagesse mes ministres reçoivent une lumière de

grâce, pour avoir administré cette lumière, avec lumière, et avoir su reconnaître mon bienfait à Moi, le

Dieu éternel, en suivant la doctrine de cette Sagesse mon Fils unique. C'est cette lumière que

possède, unie à elle, la couleur de votre humanité. La lumière de ma Divinité est ainsi la lumière qui

est unie à la couleur de votre humanité.

Cette couleur est devenue lumineuse, quand elle est devenue impassible en vertu de la Déité de la

nature divine. C'est par ce moyen, c'est-à-dire par le Verbe incarné, étroitement uni à la lumière de ma

Divinité et à la chaleur et au feu de l'Esprit-Saint, que vous avez reçu la lumière. A qui en ai-je confié

la dispensation? - A mes ministres, dans le corps mystique de la sainte Eglise, afin que vous ayez la

vie, en recevant d'eux son Corps en nourriture et son Sang pour breuvage [3].

Ce Corps, ai-je dit, est un soleil. Le corps ne peut donc vous être donné, sans que vous soit donné

aussi le sang; ni le sang et le corps, sans l'âme de ce Verbe ; ni l'âme ni le corps, sans ma Divinité à

moi, le Dieu éternel. L'un est inséparable de l'autre. Comme je te l'ai dit en un autre endroit, la nature

divine ne se sépare jamais de la nature humaine : ni la mort, ni rien ne les peuvent diviser. C'est donc

toute l'Essence divine que vous recevez en ce très doux sacrement, sous cette blancheur de pain.

Comme le soleil est indivisible, ainsi Dieu se trouve tout entier, et l'homme tout entier, dans la

blancheur de l'hostie. Diviserait-on l'hostie en mille et mille miettes s'il était possible, en chacune je

suis encore, Dieu tout entier, homme tout entier, comme je t'ai dit. En divisant le miroir l'on ne divise

pas l'image qui se voit dans le miroir, ainsi en divisant l'hostie, l'on ne divise pas Dieu, l'on ne divise

pas l'homme, mais en chaque parcelle il y a tout entier le Dieu-homme. Et il n'est pas non plus

diminué en lui-même, comme on le peut comprendre par l'exemple du feu.

Si tu avais une lumière et que tout le monde vint y allumer ses flambeaux, ta lumière n'en serait pas

diminuée, et chacun cependant l'aurait tout entière. Il est vrai, pourtant, que chacun y participe plus ou

moins suivant la matière qu'il présente à la flamme pour en recevoir le feu. Un exemple te le fera

mieux comprendre.

Supposons qu'il y ait plusieurs personnes à venir chercher de la lumière avec des cierges. L'une [4]

apporte un cierge d'une once, l'autre de deux onces, une troisième de trois onces, celle-ci d'une livre,

celle-là, de plus encore. Toutes s'approchent de la lumière, et chacune allume son cierge. Dans

chaque cierge allumé, quel que soit son volume, l'on voit désormais la lumière tout entière, sa couleur,

sa chaleur et son éclat; cependant, tu jugeras que celui qui porte un cierge d'une once possède moins

de lumière que celui qui tient un cierge d'une livre.

Ainsi advient-il à ceux qui s'approchent de ce Sacrement. Chacun apporte son cierge, c'est-à-dire le

saint désir avec lequel il reçoit et prend ce Sacrement. Le cierge est éteint, et il s'allume, lorsqu'on

reçoit ce sacrement. Je dis qu'il est éteint, parce que, par vous-même, vous n'êtes rien. Je vous ai

donné, il est vrai, la matière avec laquelle vous pouvez recevoir et conserver en vous cette lumière;

cette matière, c'est l'amour, parce que je vous ai créés par amour; aussi, ne pouvez-vous vivre sans

amour.

Cet être, qui vous a été donné par amour, a trouvé dans le saint baptême, par la vertu du Sang de ce

Verbe, la disposition sans laquelle vous ne pourriez participer à cette lumière. Vous seriez comme un

cierge, sans mèche, qui ne saurait brûler et qu'il est impossible d'allumer, si, avec le sentiment d'une

âme créée par moi, faite pour aimer, - et tellement qu'elle ne peut vivre sans amour, que son aliment

c'est l'amour, - vous n'aviez reçu dans le saint baptême, la très sainte foi unie à la grâce. La très

sainte foi, voilà la mèche qui [5] peut s'enflammer à cette lumière! Et où donc l'âme ainsi préparée

allumera-t-elle son flambeau ? Au feu de ma divine charité, en m'aimant, en me craignant, en suivant

la doctrine de ma Vérité.

Il est vrai que l'âme s'enflamme plus ou moins, comme je t'ai dit, suivant la matière qu'elle apportera

pour alimenter ce feu! Bien, que tous, en effet, vous ayez une même matière, puisque tous vous avez

été créés à mon image et ressemblance et que tous, vous les chrétiens, vous possédez la lumière du

saint baptême, chacun cependant peut croître en amour et en vertu, selon qu'il le veut, avec le

secours de ma grâce. Non que vous changiez, pour prendre une autre forme que celle que je vous ai

donnée; mais vous accroissez, vous développez l'amour de la vertu par la pratique même de la venu,

et le sentiment de la charité par l'exercice de votre libre arbitre, pendant que le temps vous en est

donné car, le temps passé, vous ne le pourrez plus faire.

Ainsi, il dépend de vous de croître en amour, et c'est avec cet amour, que vous vous approchez de

cette douce et glorieuse lumière, qui vous est distribuée par mes ministres auxquels je l'ai confiée, et

que je vous ai donnée comme une nourriture. Tant vous apporterez d'amour et d'ardent désir, tant

vous participerez à cette lumière. Vous ne la recevrez pas moins tout entière, comme je te l'ai

expliqué par l'exemple de ceux qui participaient à la lumière suivant le poids des cierges qu'ils

venaient y allumer, bien que chacun semblât [6] avoir la lumière tout entière, sans division aucune.

Ainsi la lumière de mon Fils ne peut être divisée, ni par l'imperfection de celui qui la reçoit, ni par la

faute de celui qui l'administre. Mais cependant vous ne participez à cette lumière, vous n'en recevez

de grâce en vous, que dans la mesure de vos dispositions, de votre saint désir. Qui s'approcherait de

ce sacrement, en péché mortel, n'en recevrait aucune grâce, quoiqu'il reçut réellement Dieu tout

entier, et l'homme, tout entier, comme je te l'ai dit.

Sais-tu à quoi ressemble cette âme qui reçoit le Sacrement indignement? A un cierge qui serait tombé

dans l'eau, et qui ne fait que crépiter quand on l'approche du feu; veut-on y introduire la flamme, elle

s'éteint, et il n'en reste que de la fumée. Cette âme, elle aussi, porte en elle son cierge, qu'elle a reçu

au saint baptême, mais elle l'a jeté dans l'eau de la faute qu'elle a commise, au dedans d'elle-même.

Cette eau a mouillé la mèche, cette lumière de la grâce qui lui fut donnée dans le saint baptême, et

tant qu'elle n'a pas été séchée, au feu d'une véritable contrition accompagnée de l'aveu de la faute,

elle va, à la table de l'autel, recevoir cette lumière, réellement, mais non spirituellement. Quand l'âme

n'est pas préparée comme il convient à un si grand mystère, cette vraie lumière ne demeure pas en

elle par la grâce; elle s'éteint aussitôt, et l'âme se trouve en une confusion plus grande, en des

ténèbres plus épaisses, avec une faute plus lourde à porter. De ce Sacrement, elle ne retire qu'un

remords plus criant dans sa conscience, non [7]par le défaut de cette lumière inaltérable, mais par

l'effet de l'eau criminelle qui est dans cette âme, et qui fait obstacle au sentiment qu'elle devrait avoir,

pour participer à la lumière.

Tu vois donc bien que cette lumière est inséparable de la chaleur et de la couleur auxquelles elle est

unie. Cette union, rien ne la peut rompre, ni la faiblesse du désir qui porte l'âme à s'approcher de ce

sacrement, ni la faute même de l'âme qui le reçoit, ni le péché de celui qui l’administre. Le soleil, t'ai-je

dit, éclaire une chose immonde, sans en être impur, de même, en ce sacrement, cette douce lumière

ne peut être souillée, ni divisée, ni diminuée; rien ne peut l'atteindre ni la faire dévier de son centre.

Quand le monde entier communierait à la lumière et à la chaleur de ce Soleil, ce Verbe soleil, mon Fils

unique, ne se séparerait jamais de Moi, le Soleil Père éternel.

Par le corps mystique de la sainte Eglise, il est administré à quiconque veut le recevoir; mais il n'en

demeure pas moins tout entier, et bien que vous le receviez, Dieu et homme, tout entier, comme je te

l’ai expliqué par l'exemple de la lumière, alors même que tous les hommes viendraient allumer leur

flambeau à cette lumière, ils la recevraient tout entière. mais elle n'en demeurerait pas moins tout

entière [8].

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CHAPITRE II

(111)

Comme toutes les impressions des sens corporels sont trompées dans ce Sacrement, mais

non les sens de l'âme. C'est avec ces sens intérieures, qu'il faut voir, goûter et toucher. D'une

belle vision qu'eut cette âme, à ce sujet.

O ma fille très chère, ouvre bien l'oeil de l'intelligence pour contempler l'abîme de ma Charité. Il n'est

pas une créature raisonnable dont le coeur ne dût se briser sous la pression de l'amour, en

considérant après tous les biens dont je vous ai comblés, le bienfait que vous recevez dans ce

Sacrement. C'est avec cet oeil de l'esprit, très chère fille, que toi et les autres, devez regarder ce

mystère et le toucher, et non seulement avec la vue et le toucher corporels, qui sont ici impuissants.

L'oeil ne voit rien d'autre que la blancheur du pain, la main ne touche rien d'autre que la surface du

pain, le goût ne savoure rien d'autre que la saveur du pain. Tous les sens grossiers du corps sont ici

abusés; mais le sens de l'âme ne peut être trompé, si elle le veut, c'est-à-dire si elle ne consent pas à

se priver, par l'infidélité, de la lumière de la très sainte Foi.

Qui goûte et voit et touche ce sacrement? Les [9] sens de l'âme. Avec quel oeil le voit-elle? Avec l'oeil

de l’intelligence, si cet oeil est muni de la pupille de la très sainte Foi. Cet oeil voit sous cette

blancheur Dieu tout entier, l'homme tout entier, la nature divine unie à la nature humaine, le corps,

l'âme, le sang du Christ, l'âme unie au corps, le corps et l'âme unis à ma nature divine, sans qu'elle

soit séparée de Moi.

N'est-ce pas, s'il t'en souvient, ce que je t'ai fait voir, presque dès le commencement de ta vie, et non

seulement du regard de l'intelligence, mais aussi des yeux du corps. Les yeux du corps, il est vrai, ne

tardèrent pas à être aveuglés par l'éclat même de la lumière, et il ne demeura que la vision par l'oeil

de l'intelligence. C'est à ta demande, que je t'avais favorisée de cette manifestation, pour répondre

aux attaques auxquelles tu étais en butte de la part du démon, au sujet de ce sacrement.

Tu sais, qu'allant un matin à l'église, dès l'aurore, pour entendre la messe, après avoir été tourmentée

auparavant par le démon, tu allas te placer droit à l'autel du Crucifix. Le prêtre était venu à l'autel de

Marie. Toi, tu examinais ton indignité : tu craignais de m'avoir offensé par la tentation que le démon

t'avait fait subir, et tu considérais l'amour de ma Charité, qui avait daigné te faire entendre la messe,

alors que tu te jugeais indigne d'entrer seulement dans mon saint temple. Lorsque le prêtre allait

consacrer, au moment même de la consécration, tu levas les yeux sur lui, et comme il prononçait les

paroles consécratoires, je me manifestai à [10] toi. Tu vis sortir de mon sein une lumière, semblable

au rayon de soleil qui jaillit du disque solaire, sans cependant se séparer de lui. Dans cette lumière,

unie avec elle, il y avait une colombe qui venait frapper sur l'hostie par la vertu des paroles de la

consécration que le ministre prononçait. Les yeux du corps ne purent supporter plus longtemps cette

lumière: la vision se continua par le seul regard de l'intelligence. Tu vis alors et tu goûtas l'abîme de la

Trinité, et le Dieu-Homme tout entier, caché et voilé sous cette blancheur. Tu vis que ni la splendeur,

ni la présence du Verbe, que ton intelligence contemplait en cette blancheur, ne détruisait en rien la

blancheur du pain. L'une n'empêchait pas l'autre. En faisant le Dieu-Homme présent en ce pain, je ne

supprimais pas le pain, je veux dire sa blancheur, sa dimension, sa saveur.

Voilà ce que te manifesta ma Bonté. A qui fut continuée cette vision? A l'oeil de l'intelligence éclairée

par la pupille de la très sainte Foi. A lui doit revenir la vision principale, parce qu'il ne peut être trompé.

C'est donc de ce regard, que vous devez contempler ce Sacrement.

Et qui le touche? La main de l'amour. Oui, c'est avec cette main; que l'âme touche ce que l'oeil de

l'esprit a vu et connu dans le Sacrement par la foi; et elle touche avec cette main de l'amour, pour

s'assurer de ce que l'intelligence a vu et connu par la Foi.

Qui le goûte? Le goût du saint désir. Le goût corporel goûte la saveur du pain, et le goût de [11] l'âme

qui est le saint désir goûte le Dieu-homme. Tu vois donc que les sens du corps sont ici déçus, mais

non le sens de l'âme, à cause de la lumière et de la certitude qu'elle possède en elle-même. Car l'oeil

de l'intelligence a perçu par la pupille de la très sainte Foi; ayant vu, il connaît, puis il touche avec foi,

par la main de l'amour, ce qu'il a connu par la foi. Enfin par ce goût qui est en elle, par l'ardent désir,

l'âme goûte ce qu'elle a vu et touché, l'amour ineffable de mon ardente Charité.

C'est cet Amour qui a daigné l'inviter à recevoir un si grand mystère, avec la grâce qu'il produit, dans

ce Sacrement.

Ce n'est donc pas seulement par les opérations des sens corporels, tu le vois, que vous devez

considérer et recevoir ce sacrement, mais par les actes spirituels en disposant les puissances de

l'âme par affection d'amour, à contempler, à recevoir, à goûter ce mystère [12].

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CHAPITRE III

(112)

De l'excellence de l'âme qui reçoit ce sacrement en état de grâce.

Considère, ma très chère fille, quelle excellence acquiert l'âme qui reçoit, comme il convient, ce pain

de vie, cette nourriture des anges. En recevant ce sacrement, elle demeure en Moi et Moi en elle.

Comme le poisson est dans la mer et la mer dans le poisson, ainsi je suis dans l'âme et l'âme est en

Moi, l'Océan de paix. De cette communion, il reste la grâce; car, après avoir reçu ce pain de vie en

état de grâce, l'âme en recueille la grâce, une fois que les accidents du pain sont consommés.

Je vous laisse l'empreinte de la grâce, comme fait le sceau que l'on appose sur la cire chaude, qui

conserve sa marque quand on l'en retire. De même, fait la vertu de ce Sacrement dans l'âme, où il

laisse après lui, l'ardeur de ma divine Charité, la clémence de l'Esprit-Saint, avec la lumière de la

Sagesse, mon Fils unique. Eclairé par cette Sagesse, l'oeil de l'intelligence peut connaître et

contempler la doctrine de ma Vérité. Cette Sagesse aussi rend forte l'âme où elle s'empreint

fortement, parce qu'elle participe de ma Force et de ma Puissance. Cette âme [13] est puissante

désormais, contre sa propre passion sensuelle, contre le démon et contre le monde.

Tu le vois donc, l'empreinte demeure, quand le sceau est enlevé, quand les accidents du pain sont

détruits et que le vrai Soleil est revenu à son disque, non qu’il en ait été séparé, car, comme je t'ai dit,

il est toujours uni avec Moi. Mais pour vous servir un aliment en cette vie où vous êtes pèlerins et

voyageurs, pour vous ménager un réconfort, et conserver en vous la mémoire du bienfait du Sang,

l'amour immense que j'ai de votre salut, m'a fait vous le donner en nourriture, par une dispensation de

ma Providence, qui a voulu subvenir à vos besoins en vous donnant à manger ce pain de ma douce

Vérité.

Juge maintenant quelle obligation vous avez envers Moi! combien vous êtes tenus de me rendre le

devoir d'amour, puisque je vous aime tant, et que je suis la souveraine et éternelle Bonté, digne de

tout votre amour [14] !

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CHAPITRE IV

(113)

Comment ce qui a été dit touchant l'excellence du sacrement vous fait mieux connaître la

dignité des Prêtres ; et comment Dieu exige d'eux une pureté plus grande que des autres

créatures.

O très chère fille, tout ce que je t'ai dit, est pour te faire mieux comprendre la dignité à laquelle j'ai

élevé mes ministres, et t'inspirer une douleur plus profonde de leurs misères. S'ils considéraient euxmêmes

leur dignité, ils ne demeureraient pas dans les ténèbres du péché mortel ; ils ne souilleraient

pas ainsi le visage de leur âme. Non seulement ils ne m'offenseraient pas, ils ne profaneraient pas

leur dignité, mais, alors même qu'ils livreraient leur corps au bûcher, ils croiraient ne pas faire encore

assez pour reconnaître la grande grâce et le grand bienfait qu'ils ont reçu. Car, dans cette vie, ils ne

peuvent ambitionner une dignité plus haute que celle-là.

Ils sont mes oints, et je les appelle mes christs ! Ils ont, par Moi, fonction de me donner à vous. Je les

ai placés comme des fleurs odoriférantes dans le corps mystique de la sainte Eglise. Cette dignité,

l'ange lui-même ne l'a pas ; et je l'ai donnée aux hommes, à ceux que j'ai élus pour mes ministres [15].

J'ai fait d'eux des anges, et ils doivent être en cette vie, comme les anges de la terre. De toute âme

j'exige la pureté, la charité. A toute âme je demande de m'aimer, Moi, d'aimer son prochain, de

subvenir à ses besoins, suivant ses moyens, le secourant de ses prières et demeurant en union de

charité avec lui, comme je te l'ai exposé en un autre endroit, en traitant ce sujet.

Mais je requiers bien davantage la pureté dans mes ministres, l'amour envers Moi et envers le

prochain, auquel ils doivent dispenser le Corps et le Sang de mon Fils unique, avec une charité

ardente, et la faim du salut des âmes, pour la gloire et l'honneur de mon nom. Comme ils veulent la

pureté du calice où ils offrent le sacrifice, moi aussi j'exige la pureté et netteté de leur coeur, de leur

âme, de leur esprit. Et leur corps aussi, comme instrument de l'âme, je demande qu'ils le conservent

dans une parfaite charité, qu'ils ne le souillent pas dans la fange de l'impureté, qu'ils ne soient pas

enflés d'orgueil, à l'affût des grandes prélatures, qu'ils ne soient pas cruels envers eux-mêmes et

envers leur prochain. Car, s'ils sont cruels envers eux-mêmes par leurs péchés, ils sont, par le fait

même, cruels pour les âmes de leur prochain: ils ne leur donnent pas l'exemple de leur vie, ils n'ont

pas le souci de les arracher aux mains du démon, ni d'administrer le Corps et le Sang de mon Fils

unique, et Moi-même, la vraie lumière, dans les autres sacrements de la sainte Eglise. Ainsi donc, ils

ne peuvent être cruels à eux-mêmes, sans l'être aux autres [16].

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CHAPITRE V

(114)

Comment l'on ne doit pas vendre ni acheter les sacrements. Comment ceux qui les reçoivent

doivent subvenir aux besoins temporels des Ministres; et comment ceux-ci doivent faire trois

parts des offrandes qui leur sont faites.

Je veux que mes prêtres soient généreux et non pas avares, qu'ils ne vendent pas, par cupidité et par

avarice, la grâce du Saint-Esprit qui est à Moi. Non, ils ne le doivent pas faire, je ne veux pas qu'ils le

fassent. Ce qu'ils ont est un don, une largesse de ma Charité que leur a faite ma Bonté; c'est donc

avec le coeur large, par sentiment d'amour, pour mon honneur et le salut des âmes, qu'ils le doivent

donner, à leur tour, en toute charité, à toute créature raisonnable qui humblement le demande. Ils ne

doivent pas en réclamer le prix, car ils ne l'ont pas acheté; ils l'ont reçu de moi gratuitement, pour le

servir aux autres. Mais il leur est permis d'accepter l'aumône qui leur est due par celui qui reçoit le

Sacrement, et qui est obligé, quand il le peut, de leur faire une offrande, pour subvenir à leurs

nécessités temporelles. C'est à vous qu'il incombe, de nourrir corporellement ceux qui vous

dispensent la nourriture spirituelle la grâce, les dons du Saint-Esprit [17], par l'administration des rites

sacrés que j'ai institués dans la sainte Eglise pour servir à votre salut. Et je vous fais à savoir, qu'ils

vous donnent incomparablement plus que vous ne leur donnez; car aucune comparaison ne peut être

établie entre les choses finies et passagères que vous leur procurez, et Moi, le Dieu infini, que, par ma

Providence et ma divine Charité, je les ai chargés de vous communiquer. Et cela n'est pas vrai

seulement de ce mystère, mais de toute grâce spirituelle, quel qu'elle soit, par quelque créature qu'elle

vous soit obtenue, par la prière ou tout autre moyen. Toutes vos richesses temporelles n'égalent pas

et jamais ne pourront égaler les dons que vous recevez spirituellement, ni même entrer en

comparaison avec eux.

Je te dirai maintenant, que des biens que vous leur offrez, mes ministres doivent faire trois parts la

première est pour leurs besoins personnels; la seconde, pour les pauvres; la troisième, ils la

consacreront à l'Eglise, pour les choses qui sont nécessaires, seulement: ils m'offenseraient en

agissant autrement [18].

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CHAPITRE VI

(115)

De la dignité des prêtres. Comment la vertu des sacrements n'est pas amoindrie par les fautes

de ceux qui les administrent ou qui les reçoivent. Et comment Dieu ne veut pas que les

Séculiers s'arrogent le droit de les corriger.

Ainsi faisaient mes chers et glorieux ministres, ceux dont je t'ai promis de te faire voir l'excellence

personnelle, outre la dignité dont je les ai honorés en faisant d'eux mes christs : car, s'ils exercent

dans la vertu cette dignité, ils sont revêtus de ce doux et glorieux Soleil dont je leur ai confié la

dispensation. Regarde le doux Grégoire, Sylvestre, et tous ceux qui, avant eux et après eux, ont

succédé au Souverain Pontife Pierre, à qui ma Vérité confia les clefs du royaume des cieux par ces

paroles : Pierre, je te donne les clefs du royaume des cieux. Ce que tu délieras sur la terre, sera

délié dans le ciel, et ce que tu lieras sur la terre, sera lié dans le ciel (Mt 16,19).

Remarque bien, très chère Fille, qu'en te montrant l'excellence de leurs vertus, je te ferai plus

pleinement comprendre la dignité à laquelle j'ai élevé mes ministres.

Cette clef du royaume des cieux est celle du Sang [23] de mon Fils unique; c'est par cette clef, que fut

ouverte la vie éternelle, qui si longtemps avait été fermée par le péché d'Adam. Quand je vous eus

donné ma Vérité, le Verbe mon Fils unique, il souffrit mort et passion et, par sa mort il détruisit votre

mort, en vous baignant dans son sang. Ainsi son sang et sa mort, en vertu de la nature divine unie à

votre nature humaine, ouvrirent la vie éternelle.

A qui laissa-t-il les clefs de ce Sang? Au glorieux apôtre Pierre et à tous les autres qui sont venus et

qui viendront après lui jusqu'au dernier jour du jugement. Tous ont donc et auront la même autorité

que Pierre, et aucune de leurs fautes n’ amoindrira cette autorité, ni n'affaiblira la perfection du Sang

ou des autres sacrements. Car, je te l'ai déjà dit, aucune tache ne peut ternir ce Soleil, ni sa lumière

ne peut être obscurcie par les ténèbres du péché mortel, qui se trouvent en celui qui l'administre ou en

celui qui le reçoit. Leur faute ne peut nuire en rien aux sacrements de la sainte Eglise, ni amoindrir

leur vertu. Tout ce qu'elle peut, c'est de diminuer la grâce ou d'aggraver la culpabilité, en celui qui les

administre et en celui qui les reçoit indignement.

Ainsi, mon Christ sur terre tient les clefs du Sang. S'il t'en souvient bien, je t'ai manifesté cette vérité

par une allégorie, lorsque je voulus te faire comprendre, quel respect les séculiers doivent porter à

mes ministres, qu'ils soient bons ou mauvais, et combien ils m'offensaient par leurs irrévérences, Je te

montrai, tu le sais, le corps mystique de la sainte Eglise, sous la forme d'un cellier qui renfermait le

sang de mon Fils unique; c'est ce sang qui fait la valeur de tous les sacrements, qui ne contiennent la

vie que par la vertu du Sang.

A la porte de ce cellier était mon Christ en terre, à qui était confiée l'administration du Sang. A lui il

appartenait d'établir des ministres, pour l'aider à distribuer ce sang au corps entier de la Religion

chrétienne. Celui qui était agréé et sacré par lui était institué ministre, les autres, non. C'est de lui

qu'est issue toute la hiérarchie cléricale, et c'est lui, qui assigne à chacun son office, pour la

dispensation de ce glorieux sang.

Comme c'est lui qui établit ses auxiliaires dans leurs fonctions, c'est à lui aussi qu'il appartient de les

corriger de leurs fautes. Et je veux qu'il en soit ainsi. A raison de l'excellence et de la dignité dont je

les ai revêtus, je les ai tirés de la servitude, je veux dire que je les ai affranchis de la domination des

princes temporels. La loi civile n'a rien à faire avec eux, elle n'a pas à intervenir pour leur répression.

Ils ne relèvent que de celui qui a pouvoir pour gouverner et administrer dans la Loi de Dieu. N'allez

pas toucher à mes christs! Le plus grand malheur où puisse tomber un homme, c'est de s'en

constituer le justicier [21].

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CHAPITRE VII

(116)

Comment Dieu regarde comme dirigées contre lui-même les persécutions que l'on fait subir à

l'Église et à ses ministres. Et comment cette faute est plus grave qu'aucune autre.

Si tu me demandes pourquoi le péché de ceux qui persécutent la sainte Eglise est plus grave que

tous les autres, et pour quelle raison, les fautes de mes ministres ne diminuent en rien le respect

qu'on leur doit rendre, je te répondrai : Parce que tout le respect qu'on leur témoigne, ce n'est pas à

eux qu'il s'adresse, mais à Moi, par la vertu du Sang dont je leur ai confié la dispensation. Sans cela,

vous auriez autant de respect pour eux que pour les autres hommes, et rien de plus. C'est à cause de

ce ministère qu'ils remplissent, que vous êtes obligés à ce grand respect: c'est à eux qu'il vous faut

aller, non pas à eux à cause d'eux, mais à cause de la puissance que je leur ai donnée, si vous voulez

recevoir les saints sacrements de l'Eglise; et, si pouvant les recevoir vous ne le vouliez pas, vous

mourriez en état de damnation.

Et donc, ce n'est pas à eux, c'est à Moi que va cet hommage de respect, et à ce glorieux Sang qui est

une même chose avec Moi, par l'union de la nature [22] divine et de la nature humaine. c'est à Moi

que va le respect, c'est à Moi aussi que s'adresse l'irrévérence. Je te l'ai déjà dit, vous ne leur devez

pas d'égards particuliers, pour eux-mêmes, mais à cause de l'autorité dont je les ai investis; et,

pareillement, en les offensant, ce n'est pas eux qu'on offense, c'est Moi-même. C'est ce que j'ai

interdit, par ces mots Ne portez pas la main sur mes christs (Par. 16,22). Non: Je ne le veux pas.

Qu'on ne s'excuse point en disant : " Je ne fais pas injure à la sainte Eglise, je ne me révolte pas

contre elle, je n'en ai qu'aux vices des mauvais pasteurs. " Qui parle ainsi ment sur sa tête. Son

amour-propre l'aveugle, et l'empêche d'y voir clair, ou plutôt, il voit bien, mais fait semblant de ne pas

voir, pour étouffer les reproches de sa conscience. S'il était sincère, il verrait bien, et même, il voit bien

que ce ne sont pas les hommes qu'il persécute, mais le Sang de mon Fils. A Moi l'injure, comme à

Moi le respect! Et donc à Moi aussi, tous les dommages, tous les mépris, tous les affronts, toutes les

opprobres, toutes les réprobations dont mes ministres sont l'objet. Je considère comme fait à Moimême

tout ce qui leur est fait. Je l'ai dit et je le répète : Je ne veux pas que l'on touche à mes

christs!-- C'est à Moi seul de les punir.

Les méchants prouvent ainsi leur irrévérence pour le Sang et le peu de prix qu'ils attachent à ce trésor

que je leur ai donné, pour le salut et la vie de [23] leurs âmes. Pouvais-je faire davantage que de me

donner moi-même, Dieu et homme tout entier, pour être votre nourriture. Mais parce qu'ils n'ont pas

su m'honorer moi-même à travers mes ministres, leur respect s'est encore amoindri par les

persécutions qu'ils leur ont fait subir, sous prétexte qu'ils découvraient en eux nombreux péchés et

maints défauts dont je t'entretiendrai en un autre endroit. Si vraiment ils avaient professé le respect

qu'ils me doivent à Moi dans la personne de mes ministres, les défauts de ceux-ci n'eussent point

découragé leur hommage, comme ils ne diminuent en rien, je te l'ai dit, la vertu de ce Sacrement.

Donc le respect, lui aussi, doit demeurer le même: l'amoindrir, c'est m'offenser moi-même.

Cette offense m'est plus sensible que toutes les autres, et pour plusieurs raisons, dont je te dirai les

trois principales.

La première est que, ce qu'on leur fait, c'est à Moi-même qu'on le fait.

La seconde c'est qu'ils transgressent le commandement, que j'ai institué moi-même, de ne pas porter

là main sur mes christs, et qu'ils méprisent ainsi la vertu du Sang qu'ils ont reçu dans le saint

baptême. Ils ont désobéi, en faisant ce qui était défendu, et ils se sont insurgés contre ce Sang, en lui

manquant de respect, par une grave persécution. Ils sont donc comme des membres putrides,

retranchés du corps mystique de la sainte Eglise, et s'ils s'obstinent dans leur révolte, s'ils meurent

dans leur mépris, ils encourront la damnation éternelle. Au [24]

dernier moment, il est vrai, s'ils s'humilient en reconnaissant leur faute, s'ils veulent se réconcilier avec

leur chef et qu'ils ne le puissent pas, ils recevront miséricorde ! Soit ! Ce n'est pas une raison,

cependant, d'attendre ce dernier instant, car ils ne sont pas sûrs d'en pouvoir disposer.

La troisième raison, qui fait que leur faute est plus grave que toutes les autres, c'est que ce péché est

voulu par malice, avec préméditation. Ils savent bien, qu'en bonne conscience, ils ne peuvent pas

ainsi outrager mes ministres. Et ils le font quand même, ils m'offensent par perversité d'orgueil, sans

entraînement de la chair. Ils ruinent ainsi leur âme et leur corps. L'âme est ruinée par la perte de la

grâce, et souvent elle est rongée par le ver de la conscience. Leurs biens corporels, ils les gaspillent

au service du démon, et leurs corps périssent enfin comme des animaux.

Ainsi donc ce péché est commis directement contre Moi, sans intérêt personnel, sans jouissance

sensuelle, uniquement par malice et par orgueil. Cet orgueil a sa source dans l'amour-propre sensitif,

et dans cette crainte coupable qu'eut Pilate lorsque, par peur de perdre son pouvoir, il mit à mort le

Christ mon Fils unique. Ainsi font toujours ceux qui portent la main sur mes ministres. Tous les autres

péchés sont commis ou par simplicité, ou par ignorance, ou même par malice, quand on sait que l'on

fait mal, mais c'est à cause de la jouissance désordonnée, ou du plaisir, ou de l'intérêt personnel, que

l'on se procure par le péché [25] lui-même. Ces péchés sont nuisibles à l'âme, ils m'offensent ainsi

que le prochain: ils m'offensent parce qu'ils me privent de l'honneur et de la gloire auxquels j'ai droit,

ils offensent le prochain en le privant de l'amour de la charité. Mais ils ne m'atteignent pas

extérieurement, ils ne sont pas dirigés contre Moi, et spécialement contre Moi, bien qu'ils soient

préjudiciables à l'âme et me déplaisent à cause de sa perte. Tandis que cette offense dont je me

plains, c'est à Moi qu'elle s'adresse, et immédiatement. Les autres péchés se couvrent de quelque

prétexte; on les commet sous couleur de quel que bien; ils ne sont pas dirigés immédiatement contre

Moi; car je t'ai dit, tout vice et toute vertu s'exercent à l'égard du prochain, le péché se commet, par

manque de charité envers Moi, votre Dieu, et envers le prochain, et la vertu opère par l'amour même

de la charité. C'est en offensant le prochain, et en quelque sorte par son intermédiaire, que l'on

m'offense.

Mais parce que, parmi mes créatures raisonnables, j'ai élu mes ministres, qui sont mes oints, comme

je te l'ai dit, les dispensateurs du corps et du sang de mon Fils unique, de votre chair humaine unie

avec ma nature divine, quand ils consacrent, ils représentent la personne même du Christ mon Fils.

Tu le vois donc bien, c'est à mon Verbe que cette injure est faite. En l'atteignant, elle m'atteint du

même coup, puisque nous sommes Un. Les malheureux! Ils persécutent le Sang, et ils se privent du

trésor qui est le fruit du Sang [26] !

C'est pourquoi, elle m'est plus sensible que toute autre, cette offense qui s'adresse non pas à mes

ministres, mais à Moi. Je n'estime pas comme leur appartenant en propre ni l'honneur, ni la

persécution: c'est Moi qu'ils visent, c'est-à-dire ce glorieux Sang de mon Fils qui est Un avec moi.

Aussi je t'assure, que si tous les autres péchés commis jusqu'à ce jour étaient dans un plateau, et

celui-là dans l'autre, c'est celui-là qui pèserait davantage dans la balance de ma Justice, pour les

raisons que je t'ai exposées.

Si je t'ai révélé tout cela, c'est pour que tu aies sujet de t'attrister davantage, de l'injure qui m'est faite

et de la perte de ces malheureux; c'est afin que par la douleur et par l'amertume de ton âme et de mes

autres serviteurs, par ma Bonté et ma Miséricorde, soient dissipées les ténèbres qui pèsent sur les

membres corrompus, séparés du corps mystique de la sainte Eglise.

Je ne trouve presque plus personne qui gémisse de la persécution que l'on fait subir à ce glorieux et

précieux Sang. Mais combien n'en rencontré-je pas, qui sans cesse me frappent des flèches de leur

amour désordonné, de leur crainte servile, de leur propre estime! Aveugles qu'ils sont, ils se font un

honneur de ce qui est leur honte, ils jugent honte ce qui serait leur honneur, je veux dire s'humilier

devant leur chef. Voilà les vices qui les ont faits s'insurger pour persécuter le Sang [27]

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CHAPITRE VIII

(117)

Où l'on parle de ceux qui, de différentes manières, persécutent l'Église et les ministres.

Ils me frappent, t'ai-je dit, et c'est la vérité. Dans leur intention, du moins, autant qu'il est en leur

pouvoir, ils m'accablent de leurs coups. Non que certes j'en puisse ressentir aucune blessure je suis

comme le rocher, qui ne peut être entamé par les coups, et qui renvoie le choc à celui qui le frappe.

Ainsi en est-il de leurs offenses. Ils essayent bien d'en jeter l'affront jusqu'à Moi: ils ne peuvent

m'atteindre. La flèche empoisonnée de leur faute retombe sur eux, et c'est eux qu'elle blesse en leur

faisant perdre, en cette vie, la grâce qui est le fruit du Sang. Et, au dernier moment, s'ils ne se

convertissent, par une sainte confession accompagnée de contrition du coeur, ils tomberont dans

l'éternelle damnation: ils seront séparés de Moi et liés au démon ; car c'est avec lui qu'ils ont fait

alliance.

Dès que l'âme, en effet, est privée de la grâce, elle est prise dans les liens du péché, ces liens qui

sont la haine de la vertu et l'amour du vice. Cette chaîne, c'est leur libre arbitre qui l'a mise aux mains

du démon, et c'est par elle qu'il les tient [28] : Ils ne seraient pas ainsi enchaînés, s'ils ne l'avaient

voulu. Ce lien unit ensemble tous les persécuteurs du Sang, et c'est comme membres du démon,

qu'ils font ainsi l'office des démons.

Les démons s'ingénient à pervertir mes créatures, à les détourner de la grâce, à les faire tomber dans

le péché mortel, afin de les amener à partager avec eux, leur malheureux sort. C'est à cette oeuvre

aussi que s'emploient les misérables qui sont devenus membres du démon ; ils s'essayent à séduire

les enfants de l'Epouse du Christ, mon Fils unique, en brisant les liens de la charité qui les unissent, et

après les avoir ainsi privés du fruit du Sang, ils !es chargent des mêmes chaînes qu'ils portent euxmêmes,

chaînes de l'orgueil, chaînes de la présomption, chaînes de la crainte servile. C'est par

crainte d'être dépouillés de leur puissance temporelle, qu'ils perdent ainsi la grâce et qu'ils acceptent

la pire honte qu'ils puissent encourir, qui est d'être privés de la dignité du Sang. Cette chaîne est

scellée avec le sceau des ténèbres : car ils ont perdu le sens de l'immense malheur et de la profonde

misère dans lesquels ils sont tombés et font tomber les autres. N'en ayant plus conscience, comment

pourraient-ils se corriger? Dans leur aveuglement, ne vont-ls pas jusqu'à se glorifier de la ruine de leur

âme et de leur corps!

O fille très chère, que ton affliction soit sans mesure, au spectacle d'un pareil aveuglement et d'une

telle misère! Pense que ces malheureux ont été purifiés, comme toi, dans le Sang, qu'ils ont été [29]

nourris du Sang, qu'ils ont grandi par la vertu du Sang, sur le giron de la sainte Eglise, et aujourd'hui

les voilà! La crainte a fait d'eux des révoltés! Sous le prétexte de redresser les fautes de mes

ministres, que j'ai déclarés inviolables, que je leur ai défendu de toucher, ils se sont séparés du sein

de leur Mère. Quelle terreur ne doit pas être la tienne et celle de mes serviteurs en entendant rappeler

cette misérable alliance! Ta langue ne pourrait dire combien elle est abominable à mes yeux. Le pire,

c'est que sous le manteau des fautes de mes ministres, ils essayent de cacher leurs propres iniquités!

Ils oublient qu'il n'est de manteau si épais que ne perce mon regard. Ils peuvent bien se dérober aux

yeux des créatures, non aux miens : rien ne m'est caché, tout m'est présent. Que pourriez-vous me

cacher à Moi, qui vous aimai et vous connus, avant même que vous ne fussiez?

C'est là une des raisons, pour lesquelles ces infortunés mondains ne se convertissent pas. Privés

qu'ils sont de cette lumière de la Foi vivante, ils ne croient pas vraiment que je les voie! S'ils croyaient

en vérité que je connais leurs crimes, que chaque faute est punie, comme toute bonne action

récompensée, ils ne commettraient pas tant de péchés, ils se repentiraient de ceux qu'ils ont commis,

ils imploreraient humblement ma miséricorde! Et Moi, par la vertu du sang de mon Fils, je leur

accorderais mon pardon. Mais ils s'obstinent dans le mal; ils appellent sur eux, par leurs fautes, la

réprobation de ma Bonté; ils se sont précipités dans [30] la dernière ruine, en se privant de la lumière,

et les voilà, ces aveugles, qui se sont mis à persécuter le Sang! - Eh bien! à cette persécution, aucune

faute, dans les ministres du Sang, ne peut servir d'excuse [31].

_________________

CHAPITRE IX

(118)

Bref résumé de ce qui a été dit sur l'Église et sur les ministres.

Je t'ai dit, ma très chère fille, quelque chose du respect que l'on doit témoigner à mes oints, malgré

leurs défauts. Ces marques de révérence qu'on a pour eux, ne leur sont pas dues à cause de leur

personne, mais à raison de l'autorité qu'ils tiennent de Moi. Leurs défauts ne peuvent en rien affaiblir

ou diviser le mystère du Sacrement. Ils ne doivent donc pas diminuer non plus, les hommages qu'on

leur doit, non pour eux-mêmes, encore une fois, mais pour le trésor du Sang dont ils ont la garde.

Quant à ceux qui en agissent autrement, je t'ai dit bien peu, en regard de la réalité, de l'indignation

que j'en éprouve et du tort que leur fait à eux-mêmes l'inconcevable mépris et la persécution du Sang,

comme aussi cette alliance conclue entre eux contre Moi, par laquelle ils se consacrent au Service du

démon.

Cette confidence est faite pour provoquer en toi la douleur de ce crime, dont je t'ai entretenue

particulièrement le crime de ceux qui persécutent la sainte Eglise. J'appelle aussi ton attention. en

général, [32] sur tous les chrétiens qui sont en péché mortel, et qui, par là même, méprisent le Sang,

en se privant de la vie de la grâce. Tous m'outragent, mais bien plus grave. est la faute de ceux dont

je t'ai parlé spécialement [33].

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CHAPITRE X

(119)

De l'excellence des vertus, et des oeuvres saintes des ministres vertueux et saints. Comment

ils ont la propriété du soleil,et comment ils corrigent ceux qui leur sont soumis.

Pour procurer à ton âme un peu de consolation et adoucir la douleur que tu éprouves des ténèbres de

ces malheureux pêcheurs, je vais te parler maintenant de la vie sainte de mes ministres, qui ont, je te

l'ai dit, les qualités du soleil. Le parfum de leur vertu corrige l'infection du péché, et leur lumière éclaire

les ténèbres du vice. Aussi bien, par cette lumière, pourras-tu mieux comprendre les ténèbres et les

fautes de mes mauvais ministres.

Ouvre donc l'oeil de ton intelligence et fixe-le en Moi, le Soleil de justice ! Tu y verras que mes

glorieux ministres qui ont administré le Soleil, ont pris, dans ce service, la condition du soleil. Ce que

je t'ai exposé de Pierre, le Prince des apôtres, qui reçut les clefs du royaume des cieux, je le dis

pareillement des autres, qui, dans ce jardin de la sainte Eglise, ont distribué la lumière, le corps et le

sang de mon Fils unique, - Soleil toujours uni à Moi et jamais séparé de Moi, comme il a été dit, - avec

tous les sacrements de la sainte Eglise, qui [34] n'ont de valeur et ne donnent la vie qu'en vertu du

Sang.

Tous, à des degrés divers, et chacun selon son état, ont pouvoir de Moi de distribuer la grâce de

l'Esprit-Saint.

Et par quel moyen répandent-ils la grâce? Par la lumière de la grâce qu'ils ont tirée de la vraie

Lumière.

Cette lumière est-elle seule? Non la lumière de la grâce ne peut être seule ni être divisée, on l'a tout

entière ou on ne l'a pas du tout.

Celui qui est en péché mortel est privé de la lumière de la grâce, et qui a la grâce possède dans son

intelligence la lumière qu'il faut pour me connaître Moi qui lui ai donné la grâce et la vertu qui conserve

la grâce. Par cette lumière, il connaît également la misère du péché et la cause du péché, qui est

l'amour-propre sensitif. Aussi est-il pris de haine pour cet égoïste amour, et par cette haine il reçoit

dans sa volonté la chaleur de la divine Charité, car la volonté accompagne l'intelligence. Il reçoit la

couleur de cette glorieuse lumière, en suivant la doctrine de ma douce Vérité, qui remplit sa mémoire

du souvenir des bienfaits du sang.

Tu le vois, l'on ne peut recevoir la lumière sans bénéficier en même temps de la chaleur et de la

couleur, parce qu'elles sont unies ensemble et ne font qu'une même chose. Pareillement, je te l'ai

expliqué, l'âme ne peut diriger vers moi le vrai Soleil, une de ses puissances, sans que, du même [35]

coup, toutes les trois se trouvent réunies et assemblées en mon nom. Quand l'oeil de l'intelligence,

éclairé de la lumière de la Foi, s'élève au-dessus des visions sensibles, pour regarder en Moi, il

entraîne après lui la volonté qui apporte son amour à ce que l'intelligence voit et contemple, et la

mémoire se remplit toute de l'objet aimé. Dès que les puissances sont ainsi disposées, l'âme me

participe Moi le Soleil. Je l'illumine de ma Puissance, de la Sagesse de mon Fils unique, et je

l'embrasse de la Clémence du Saint-Esprit.

Dès lors, mes serviteurs ont revêtu la condition du Soleil, leurs puissances sont toutes remplies de

moi le vrai Soleil, et ils font fonction de soleil.

Le soleil échauffe, il éclaire, et sa chaleur féconde la terre. Et que font donc mes chers ministres?

Elus par moi, Oints par moi, placés par moi dans le corps mystique de la sainte Eglise pour la

dispensation du Soleil qui est Moi-Même, pour distribuer le corps et le sang de mon Fils unique avec

les autres sacrements qui contiennent la vie par la vertu du Sang, ils les administrent extérieurement,

et ils les administrent spirituellement. Je veux dire qu'ils répandent dans le corps mystique de la

Sainte Eglise la lumière qui est en eux : lumière de science surnaturelle, jointe à la couleur d'une vie

honnête et sainte, conforme à la doctrine de mn Vérité, et rayonnent la chaleur de la plus ardente

charité. La chaleur de leur charité met en fermentation les âmes stériles; leur science les éclaire de sa

lumière; et l'exemple de leur vie [36] réglée et sainte achève de dissiper les ténèbres des nombreux

péchés mortels et de toutes les infidélités! Ils ramènent à ma discipline ceux qui, en dehors de toute

loi, vivaient dans la nuit du péché et dans le froid de la mort par la privation de la grâce. N'est-il donc

pas vrai qu'ils sont des soleils, puisqu'ils ont la propriété du soleil, de par moi le vrai Soleil, après que,

par sentiment d'amour, ils sont devenus une même chose avec moi, et moi avec eux, comme je te l'ai

exposé en un autre endroit!

Tous, et chacun selon la fonction pour laquelle je l'ai élu, ont répandu dans l'Eglise la lumière. Pierre

par la prédication, par la doctrine, et enfin par le sang; Grégoire, par la science, par la sainte Ecriture,

par le miroir de sa vie; Silvestre, par la lutte contre les infidèles, principalement par la discussion, par

les preuves qu'il a données de la très sainte Foi, tant en actes qu'en paroles, par la vertu qu'il avait

reçue de moi.

Que si tu regardes Augustin, le glorieux Thomas, Jérôme, et tant d'autres, tu verras quels torrents de

lumière ils ont versé sur cette Epouse, en extirpant les erreurs vrais flambeaux posés sur le

chandelier, et pourtant si vraiment, si parfaitement humbles! Tout affamés de mon honneur et du salut

des âmes, ils mangeaient cette nourriture avec délices, à la table de la très sainte Croix.

Et les martyrs, avec leur sang! Le parfum de ce sang montait jusqu'à Moi! Par le parfum de leur sang

et de leur vertu, joint à la lumière de la [37] science, ils faisaient fructifier l'Epouse, ils dilataient la foi;

ceux qui étaient dans les ténèbres accouraient à la lumière qui rayonnait d'eux.

Et les prélats institués dans l'état de la prélature par mon Christ de la terre! Comme par la sainteté et

l’honnêteté de leur vie, ils m'offraient le sacrifice de justice! Cette perle précieuse de la justice,

enchâssée dans une véritable humilité et une très ardente charité, comme elle brillait en eux et dans

ceux qui leur étaient soumis, à la lumière du sens chrétien!

En eux surtout, qu'elle était éclatante cette justice! Comme ils me rendaient bien ce qui m'est dû!

Comme ils entouraient mon nom d'honneur et de gloire! Pour eux, ils n'avaient que haine, que mépris

pour leur propre sensualité. Le vice, ils l'avaient en horreur, et ils s'attachaient à la vertu de toute

l'ardeur de leur charité pour Moi et pour leur prochain. Leur humilité foulait aux pieds l'orgueil. C'est

comme des anges qu'ils montaient à la table de l'autel, la pureté dans le coeur, sans souillure dans

leur corps, et, dans la pleine sincérité de leur âme, ils célébraient le sacrifice, tout embrasés du feu de

la charité.

Parce qu'ils avaient tout d'abord établi la justice en eux-mêmes et dans leur vie, ils la faisaient aussi

régner dans ceux qui leur étaient Soumis. Ils voulaient les voir vivre saintement et les corrigeaient

sans crainte servile, parce qu'ils s'oubliaient eux-mêmes pour ne penser qu'à mon honneur et au salut

des âmes. O les bons pasteurs! Comme ils [39] suivaient vraiment le bon Pasteur, ma Vérité, que je

vous ai donnée pour vous conduire, mes chères brebis, en lui imposant de donner sa vie pour vous!

Ils ont bien suivi ses traces, ils ont bien corrigé à temps, ils n'ont pas laissé les membres se

corrompre, faute de soins; ils ont mis leur charité, non seulement à les redresser avec onction de la

douce bonté, mais aussi à porter le feu daîis la plaie, quand c'était nécessaire, par la réprimande, par

la pénitence plus ou moins sévère, suivant la gravité de la faute. Et dans cet office de droiture et de

vérité, jamais ils ne se laissèrent arrêter par la crainte de la mort.

Ils étaient, ceux-là, de vrais jardiniers! C'est avec zèle, avec une sainte crainte, qu'ils arrachaient les

épines des péchés mortels, pour planter à leur place les fleurs parfumées des vertus. Aussi leurs

sujets vivaient-ils dans une sainte crainte, et s'élevaient comme des fleurs odoriférantes dans le jardin

de la sainte Eglise, parce qu’ils les corrigeaient sans la crainte servile qu'ils ne connaissaient pas.

Exempts eux-mêmes de péché, ils étaient tout zèle pour la sainte justice, reprenant humblement, mais

sans peur aucune. En eux brillait vraiment cette pierre précieuse; l'éclat qu'elle répandait, versait la

paix avec la lumière dans les âmes de mes créatures, et les maintenait dans la sainte crainte et dans

l'union des coeurs. S'il y a tant d'obscurité dans le monde, sache-le bien, tant de division entre

séculiers et religieux, entre clercs et prélats de la sainte Eglise, l'unique raison en est, que la lumière

de la justice [39] s'est éteinte, et que dès lors les ténèbres de l'injustice ont enveloppé la terre.

Quelque situation que l'on occupe dans la loi civile on dans la loi divine, on ne peut s'y maintenir en

état de grâce, sans la sainte justice. Celui qui n'est pas corrigé ou ne corrige pas, est comme un

membre qui commence à pourrir, et sur lequel le mauvais médecin se contente d'appliquer un

emplâtre, sans cautériser la plaie le corps tout entier ne tarde pas à être empoisonné et à se

corrompre. Il en est ainsi des prélats et des autres supérieurs, qui voient leur sujet infecté de cette

plaie purulente du péché mortel; s'ils se contentent d'employer l'onguent de la flatterie sans recourir à

la réprimande, ils ne guériront jamais le membre malade; la contagion gagnera les autres membres,

unis au premier dans un même corps, sous un même Pasteur.

S'ils étaient, au contraire, de vrais et bons médecins des âmes, comme l'étaient ces glorieux pasteurs,

ils n'emploieraient l'onguent, qu'après avoir cautérisé la plaie, par le feu de la réprimande. Si ce sujet

s'obstinait dans le vice, ils le retrancheraient de la Congrégation, pour qu'il ne contaminât pas les

autres, par l'infection du péché mortel. Aujourd'hui, ils se gardent bien d'en agir ainsi! Ils font plutôt

semblant de ne rien voir.

Sais-tu pourquoi? La racine de l'amour-propre vit en eux et produit ce mauvais rejeton de la crainte

servile! Ils ont peur de perdre leur position, ou de se priver de quelques ressources temporelles, [40]

ou de se voir enlever leur prélature! - Et ils se taisent.

O les aveugles, qui ne savent pas comment l'on se maintient dans son état! Ils ne voient pas que la

grande force de conservation, c'est la sainte justice Comme ils s'emploieraient à la faire observer s'ils

le savaient comprendre! Mais ils semblent bien l'ignorer, privés qu'ils sont de la lumière.

C'est par l'injustice qu'ils croient se conserver, en ne reprenant pas les manquements de leurs sujets.

Mais aussi, c'est leur propre passion sensitive qui les abuse, c'est l'ambition du pouvoir, c'est le désir

de la Prélature; et c'est encore qu'ils sentent en eux les mêmes vices, ou de plus grands encore.

Comment, dès lors, les reprendre dans les autres? La conscience de leur propre faute leur ôte le

courage et la fermeté qui leur seraient nécessaires: elle les livre à la crainte servile, et ils font

semblant de ne pas voir. Ne peuvent-ils fermer les yeux, ils se laissent encore arrêter, dans le devoir

de la réprimande, par les paroles flatteuses, par les nombreux présents. Dès lors, ils trouvent d'euxmêmes

mille excuses pour ne pas sévir. Ils n'ont fait pourtant que réaliser la parole de ma Vérité Ce

sont des aveugles conduisant des aveugles. Quand un aveugle en conduit un autre, c'est bus

les deux à la fois qu'ils tombent dans le fossé 4 (Mt 15,14).

Certes, ce n'est pas ainsi que faisaient, - et que font encore aujourd'hui, s'il en reste quelques-uns,

mes chers ministres, dont je t'ai dit, qu'ils avaient les propriétés et la condition du soleil. Et vraiment,

ils sont des soleils ! En eux, nulles ténèbres de péchés, en eux pas d'ignorance; car ils suivent la

doctrine de ma Vérité. En eux point de tiédeur, car ils sont embrasés du feu de ma charité. Grandeurs,

situations, plaisirs du monde, tout ne leur est rien; aussi n'ont-ils pas peur de corriger le vice. Qui n'a

pas l'ambition de la puissance ou de la prélature, ne craint point de les perdre et reprend avec

vigueur. Celui dont la conscience est sans reproche, n'a peur de rien.

Aussi n'était-elle point obscurcie dans mes oints, dans mes christs, cette perle précieuse de la Justice!

Elle y brillait au contraire avec éclat. Ils embrassaient la pauvreté volontaire; ils cherchaient

l'abaissement avec une humilité profonde, sans souci des railleries, des affronts, des calomnies, des

injures, des opprobres, des peines et des tourments des hommes. Blasphémait-on contre eux, ils

bénissaient et acceptaient tout avec une véritable patience, comme des anges de la terre, et plus que

des anges, - non par nature, mais par fonction par le don surnaturel qui leur avait été fait, de distribuer

le corps et le sang de mon Fils unique.

Et, en vérité, ils sont des anges. L'ange que j'ai proposé à votre garde, vous communique les bonnes

et saintes inspirations. Eh bien mes ministres, eux aussi, étaient des anges. C'est ma Bonté qui leur

avait confié votre garde. Sans cesse, ils avaient l'oeil sur les âmes qui leur étaient soumises [42], pour

leur inspirer, en gardiens fidèles, de bonnes et saintes pensées ; sans cesse, ils m'offraient pour elles,

en leurs oraisons continuelles, les doux désirs de leur charité; sans cesse, ils les soutenaient par

l'enseignement de la parole, ou par l'exemple de leur vie.

Ils sont donc bien, tu le vois, des anges, messagers de ma Charité, préposés à votre garde, vrais

luminaires dans le corps mystique de la sainte Eglise, guides sûrs, capables de vous conduire, vous

les aveugles, dans la voie de la Vérité, par les bonnes pensées qu'ils vous inspirent, par leurs prières,

par l'exemple de leur vie, par l'enseignement, ainsi qu'il a été dit.

Avec quelle humilité ils gouvernaient et conservaient ceux dont ils avaient la charge! En eux quelle

espérance et quelle foi vivante ! Ils n'auraient pas craint de voir les biens temporels manquer pour eux

et leur troupeau! Aussi, avec quelle largesse, distribuaient-ils aux pauvres les richesses de la sainte

Eglise! Avec quelle rigueur ils observaient l'obligation de faire trois parts du temporel, pour leurs

besoins, pour les pauvres et pour l'Eglise, Ils n'avaient point à prendre de dispositions testamentaires

ils ne laissaient point de fortune après leur mort. Quelques-uns même avaient pour les pauvres

endetté l’Eglise. Si large était leur charité, si ferme leur espérance dans ma divine Providence, que la

crainte servile n'avait sur eux nulle prise. Ce n'est pas eux qui auraient [43] en peur de manquer, si

peu que ce soit, du temporel ou du spirituel.

C'est là, en effet, le signe que la créature espère en Moi et non en elle-même n'avoir pas de crainte

servile. Ceux qui ont placé en eux-mêmes leur espérance, craignent toujours. Ils ont peur de leur

ombre; ils se demandent sans cesse, si le ciel et la terre ne vont pas leur manquer. Avec cette crainte

au fond du coeur, et la fausse espérance qu'ils ont mise en leur petite science, ils sont tourmentés

d'une sollicitude misérable, pour assurer ou conserver les choses temporelles. Quant aux spirituelles,

l'on croirait qu'ils les ont rejetées par derrière leurs épaules; on ne trouve plus personne qui en ait

souci.

Ils ne pensent pas, ces pauvres ministres orgueilleux et sans foi, que c'est Moi qui suis Celui qui

pourvoit, en tout et pour tout, aux nécessités de l'âme et du corps, bien que ma Providence mesure

son assistance, à l'espérance que vous avez en elle. Dans leur présomption, ils ne considèrent pas,

les malheureux, que je suis Celui qui suis, qu’ils sont, eux, ceux qui ne sont pas, et que leur être ils le

tiennent de ma Bonté, comme aussi toute grâce ajoutée à leur être.

C'est donc bien en vain, que se fatigue celui qui veille sur la cité, si je ne la garde pas moi-même.

Tous ses efforts seront inutiles, toute sa vigilance sera en défaut, s'il ne s'en remet qu'à lui seul, du

soin de la protéger : car c'est Moi, et Moi seul, qui la protège. Je veux, il est vrai, que l'être et les

grâces que je vous ai donnés, vous les fassiez fructifier, dans la vertu, pendant cette vie, par l'exercice

de votre libre arbitre, que vous avez reçu avec la lumière de la raison. Car, je vous ai bien créés sans

vous, mais je ne vous Sauverai pas sans vous.

Vous n'étiez pas encore que déjà je vous aimais! Ils le voyaient bien, ils le Savaient bien, mes bienaimés

! Aussi m'aimaient-ils ineffablement ! Cet amour qu'ils avaient pour Moi, leur inspirait une si

large espérance, qu'ils ne craignaient plus rien. Il ne tremblait pas, Silvestre, quand il comparut devant

l'empereur Constantin, pour disputer avec douze Juifs, en présence de tout le peuple. Il avait la foi

vivante; et donc il croyait, que, m'ayant avec lui, nul ne pourrait prévaloir contre lui. Et les autres, de

même. Ils perdaient toute crainte, par l'assurance qu'ils avaient de n'être pas seuls ils se sentaient

accompagnés. En demeurant dans ma charité, ils demeuraient en Moi, et de moi ils recevaient la

lumière de la Sagesse de mon Fils; de moi, ils recevaient la puissance, pour rester inébranlables et

forts devant les princes et les tyrans du monde; de moi encore ils recevaient le feu de l'Esprit-Saint en

participant à sa clémence et à son ardent amour. Et cet amour avait, il a toujours pour cortège dans

quiconque le veut participer, la lumière de la foi, l'espérance, la force, la vraie patience, l'infatigable

persévérance, jusqu'au dernier instant de la mort. Ils n'étaient donc pas seuls, tu le vois, ils étaient

bien accompagnés ; voilà pourquoi ils n'avaient pas [45] peur. Il n'est pour avoir peur, que celui qui se

sent seul, et qui n'espère qu'en lui, privé qu'il est de l'amour de la charité. La moindre menace

l'épouvante. Il est seul sans moi, qui donne à l'âme, qui me possède par affection d'amour, une

sécurité souveraine. N'ont-ils pas prouvé, ces glorieux et chers élus, qu'aucune menace n'avait de

prise sur leur âme? Ne les a-t-on pas vus maintes fois, châtier les hommes et les démons, qu'ils

enchaînaient par le pouvoir et la vertu que je leur avais donnés sur eux, pour répondre à leur amour, à

leur foi et à l'espérance qu'ils avaient mis en Moi.

Ta langue serait impuissante à raconter leurs vertus; l'oeil de ton intelligence ne saurait voir la

récompense qu'ils en ont reçu dans la vie durable, et que recevra quiconque marchera sur leurs

traces. Ils sont devant moi comme des pierres précieuses, parce que j'ai eu pour agréables leurs

travaux et la lumière qu'ils répandirent avec le parfum de leurs vertus dans le corps mystique de la

sainte Eglise. Voilà pourquoi, je leur ai conféré une très haute dignité dans la vie éternelle, où ils

possèdent la béatitude et la gloire dans ma vision, après avoir donné l'exemple d'une vie d'honneur et

de sainteté, et distribué avec éclat la lumière du corps et du sang de mon Fils unique, et tous les

autres sacrements.

Aussi c'est d'un amour tout à fait à part que je les aime, tant à cause de cette dignité à laquelle je les

ai élevés en faisant d'eux mes oints, mes ministres, qu'à cause du zèle qu'ils ont déployé pour [46] ne

pas laisser enfoui, dans l'ignorance et la négligence, le trésor confié à leurs mains. Ils ont reconnu que

c'était de Moi qu'ils le tenaient, et ils ont apporté à le faire valoir toute leur sollicitude, une profonde

humilité, de vraies et réelles vertus. Comme c'était pour le salut des âmes, que je les avais mis en si

grand honneur, ils ont travaillé sans relâche, ces bons pasteurs, â ramener les brebis dans le bercail

de la sainte Eglise. Par amour, affamés qu'ils étaient des âmes, ils affrontaient la mort pour les

arracher aux mains du démon. Ils étaient faibles, je veux dire qu'ils se faisaient faibles avec ceux qui

étaient faibles. Que de fois, pour ne pas accabler le désespoir du prochain, et le mettre plus à l'aise

pour découvrir son infirmité, ils faisaient semblant de la partager. Je suis faible comme vous, disaientils,

tout comme vous. Pleurant avec ceux qui pleuraient, ils se réjouissaient avec ceux qui étaient dans

la joie, et savaient ainsi distribuer à chacun, la nourriture qui lui convenait. Ils conservaient les bons, et

leurs vertus les remplissaient d'allégresse car ils n'étaient pas dévorés par l'envie, et leur coeur se

dilatait dans la plénitude, par la charité qu'ils avaient pour le prochain et pour ceux surtout dont ils

avaient la charge. Quant aux pécheurs, ils les retiraient de leur iniquité, en se faisant avec eux et pour

eux infirmes et pécheurs, par une véritable et sainte compassion, et ils les corrigeaient de leurs fautes

par la pénitence, que souvent, par charité ils partageaient avec eux. L'amour qu'ils [47] avaient pour

les pécheurs était tel, qu'ils avaient plus de peine de la pénitence qu'ils imposaient, que ceux-là

mêmes qui la recevaient; parfois même, ils l'accomplissaient réellement, surtout s'ils s'apercevaient

qu'elle répugnait trop au pénitent. Par ce moyen la rigueur était changée en douceur.

O mes bien-aimés De prélats qu'ils étaient, ils se faisaient sujets ! Eux les seigneurs, ils se faisaient

serviteurs. Ils se faisaient infirmes, eux qui étaient sains, exempts d'infirmités, purs dela lèpre du

péché mortel. Forts ils étaient, et ils se faisaient débiles. Ils se faisaient simples, avec les simples et

les idiots, petits avec les petits, et ils savaient ainsi, par humilité et charité, se proportionner à tous et

fournir à chacun la nourriture dont il avait besoin.

Qui donc les faisait agir de la sorte? La faim et le désir qu'ils avaient conçu en moi, de mon honneur et

du salut des âmes. Ils accouraient à la table de la très sainte Croix pour y manger cet aliment ils ne

fuyaient aucun labeur, ils ne refusaient aucune fatigue. Pleins de zèle pour les âmes, pour le bien de

la sainte Eglise, pour l'expansion de la sainte Foi, ils se jetaient d'eux-mêmes au milieu des épines de

la tribulation, et s'exposaient à tous les périls avec une véritable patience, faisant monter vers moi,

l'encens parfumé de leurs désirs pleins d'angoisse et de leur humble et continuelle prière. Ils oignaient

de leurs larmes et de leurs sueurs les plaies du prochain, ces plaies du péché mortel, et rendaient aux

pécheurs la santé parfaite, si ceux-ci recevaient humblement ce précieux baume [48].

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CHAPITRE XI

(120)

Résumé du chapitre précédent, et du respect que l'on doit aux prêtres, qu'ils soient bons ou

mauvais.

Je t'ai montré, ma très chère fille, comme un reflet de l'excellence de mes ministres. Je dis un reflet,

en comparaison de ce qu'elle est en réalité. Je t'ai exposé la dignité dont je les ai revêtus, en les

choisissant pour en faire mes ministres. A cause de cette autorité et de cette dignité dont je les ai

investis, je ne veux pas, pour quelque faute que ce soit, que les séculiers portent la main sur eux. Eu

touchant à mes prêtres, ils m'offensent misérablement.

Je veux, au contraire, qu'ils aient pour eux, tout le respect qui leur est dû, non à cause d'eux, comme

je t'ai dit, mais à cause de Moi, à raison de l'autorité que je leur ai donnée.

Ce respect ne doit donc jamais diminuer, alors même que leur vertu serait amoindrie, parce qu'ils sont

toujours, de par Moi, les ministres du Soleil, les dispensateurs du corps et du sang de mon Fils et des

autres sacrements.

Cette dignité appartient aux mauvais comme aux bons. Tous sont investis des mêmes fonctions. Mais

[49] les parfaits, ainsi que je te l'ai exposé, ont les propriétés du soleil ; ils illuminent et réchauffent leur

prochain par l'amour de la charité. Par cette chaleur, ils font germer et fructifier les vertus, dans les

âmes qui leur sont confiées. Ils sont aussi des anges, préposés par moi à votre garde, pour vous

préserver du mal et suggérer à vos coeurs de bonnes inspirations, par leurs saintes prières, par leur

enseignement, par l'exemple de leur vie, et en même temps pour vous servir et vous administrer les

saints sacrements, comme fait l'ange qui vous garde et vous inspire de bonnes et saintes pensées.

Tu vois donc qu'outre la dignité que je leur ai conférée, ils sont aussi dignes de votre amour, parce

qu'ils sont ornés de toutes les vertus, que tous d'ailleurs, sont tenus de posséder. Quel respect ne

devez-vous donc pas avoir pour ces fils d'élection, qui sont un seul Soleil avec moi par leurs vertus,

dans le corps mystique de la sainte Eglise. si tout homme vertueux est digne d'amour, combien plus

ceux-ci, à raison du ministère que je leur ai confié! Vous les devez donc aimer à un double titre: à

cause de leurs vertus et à cause de la dignité du Sacrement. Quant à ceux qui vivent mal, vous devez

haïr leurs péchés, mais je ne veux pas que vous vous fassiez leurs juges. Ils sont mes christs, et vous

devez aimer et vénérer l'autorité qu'ils tiennent de Moi.

Si un homme, crasseux et mal vêtu, vous apportait un grand trésor qui vous rendrait la vie, sans

aucun doute, par amour du trésor, et aussi du seigneur [50] qui l'envoie, vous feriez bon accueil au

commissionnaire, nonobstant sa crasse et ses haillons. Son extérieur vous déplairait bien, mais, vous

vous emploieriez, par amour pour son seigneur, à le laver et à l'habiller de neuf. C'est votre devoir

d'en agir ainsi, suivant l'ordre de la charité, et je veux que vous traitiez de cette manière, mes

ministres dont la vie est trop peu réglée. Malgré leur impureté et leurs vêtements en lambeaux,

déchirés par tous les vices, depuis qu'ils sont séparés de ma charité, ils ne laissent pas que de vous

apporter de grands trésors, par les Sacrements de la sainte Eglise, où vous puisez la vie de la grâce,

si vous en approchez dignement. Vous devez donc les honorer, quels que soient leurs défauts, pour

l'amour de moi, le Dieu éternel, qui vous les envoie, et par amour de la vie de la grâce, que vous

trouvez dans ce trésor, qui contient le Dieu-Homme tout entier, le corps et le sang de mon Fils, unis à

ma nature divine. Votre devoir est de déplorer et de détester leurs fautes, et de vous employer avec

charité, par la sainte prière, à leur procurer un habit neuf, et à laver dans vos larmes leur souillure.

Oui, c'est là ce que vous devez faire : offrir devant moi, pour eux, avec larmes et grand désir, vos

saintes prières, pour que je les revête, par ma Bonté, du vêtement de la charité.

Vous savez bien que je veux leur faire grâce, pourvu qu'ils s'y disposent, et que vous me le

demandiez. Car, c'est contraire à ma volonté, qu'ils vous distribuent le Soleil, dans les ténèbres,

dépouillés [51] de la vertu et souillés par une vie déshonnête. C'est pour qu'ils soient vos anges sur

terre et en même temps votre soleil, que je vous les ai donnés, comme je te l'ai dit. S'ils ne le sont

pas, votre devoir est de me prier pour eux, mais ne les jugez pas. Ce jugement m'est réservé. Et Moi,

par vos prières, s'ils veulent s'y disposer, je leur ferai miséricorde. Mais, s'ils ne se corrigent pas, la

dignité qu'ils possèdent sera leur ruine. Moi, le souverain Juge je leur ferai entendre le grand reproche

au dernier instant de la mort, et s'ils ne s'amendent pas, s'ils ne profitent pas de la grandeur de ma

miséricorde, ils seront envoyés au feu éternel [52].

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CHAPITRE XII

(121)

Des péchés et de la vie coupable des mauvais prêtres.

Ecoute maintenant, fille bien-aimée! Afin que toi et mes autres serviteurs, vous ayez plus sujet de

m'offrir pour eux, d'humbles et continuelles prières, je veux te montrer et te dire la vie criminelle de

trop de mes prêtres. De quelque côté que tu regardes, séculiers et religieux, clercs et prélats, petits et

grands, jeunes et vieux, gens de toute condition, partout tu ne vois qu'offenses. Tous répandent

l'infection de leurs pêchés mortels; mais cette infection ne peut m'atteindre ni me nuire, elle n'est

mortelle que pour eux-mêmes.

Je t'ai entretenue, jusqu'ici, de l'excellence de mes ministres et de la vertu des bons, pour donner a

ton âme quelque consolation, et pour te faire mieux comprendre la misère de ces malheureux,

combien ils sont dignes de plus grands reproches et d'un plus terrible châtiment. Autant les élus, mes

bien-aimés, qui ont fait fructifier par leurs vertus le trésor que je leur avais confié, méritent une plus

grande récompense, et seront comme des pierres précieuses en ma présence, autant ceux-là sont

[53] misérables, et auront en partage les tourments les plus cruels.

Sais-tu, ma fille, quel est le principe de leur égarement? Apprends-le, dans la douleur et l'amertume

de ton coeur. C'est dans l'amour égoïste d'eux mêmes, d'où est issu l'arbre de l'orgueil, qui a pour

rejeton l'aveuglement, l'absence de discernement. Dépourvus de sens spirituel, ils ne se proposent

plus d'autre but, que les honneurs et la gloire; ils sont à l'affût de grandes prélatures; ils n'ont

d'ambition que pour le faste et les délicatesses du corps. Pour moi, ils n'ont que du dédain, que des

offenses. Ils s'attribuent à eux-mêmes ce qui ne leur appartient pas, et me donnent ce qui n'est pas à

moi. Ce qui est à Moi, c'est la gloire, c'est l’honneur de mon nom, voilà ce qu'ils me doivent. Ce à quoi

ils ont droit, c'est la haine de leur propre sensualité, par une véritable connaissance d'eux-mêmes,

c'est le sentiment de leur indignité, en regard du grand Mystère que je leur ai confié. Bien au contraire,

enflés d'orgueil, ils ne se peuvent rassasier de dévorer la terre des richesses et des délices du monde.

Ils sont avides, cupides, avares à l'égard des pauvres; et ce misérable orgueil et cette avarice, nés de

l'amour égoïste et sensuel, leur ont fait abandonner le soin des âmes. Ils n'ont de pensée et de souci

que des choses temporelles, et mes brebis, dont je leur ai commis la garde, ne sont plus, entre leurs

mains, que des brebis sans pasteur. Ils ne les paissent pas, ils ne les nourrissent pas, ni

spirituellement, ni temporellement [54]. Ils administrent, il est vrai, spirituellement, les sacrements de

la sainte Eglise, dont leur faute ne peut ni détruire, ni diminuer la vertu. Mais ils ne sustentent pas les

âmes de leurs prières ferventes, de l'ardent désir de leur salut, et d'une vie honorable et sainte. Ils ne

nourrissent pas, non plus, leurs sujets, des choses temporelles, ils ne distribuent pas aux pauvres les

biens de l'Eglise dont ils doivent faire trois parts, comme je te l'ai dit: la première pour leurs besoins, la

seconde pour les pauvres, la troisième pour l'utilité de l'Eglise.

Loin de là ! Non seulement ils ne distribuent pas ce qu'ils doivent aux pauvres, mais encore ils

dépouillent les autres par simonie. Oui, par amour de l'argent ils vendent la grâce de l'Esprit-Saint.

Souvent même ils en viennent à ce degré de malice, que ce que je leur ai donné gratuitement pour

qu'ils le distribuent de même, ils le refusent à ceux qui en ont besoin, jusqu'à ce qu'ils aient la main

pleine et qu'on les ait pourvus de nombreux présents. Leur amour pour ceux qui leur sont soumis se

mesure exactement au profit qu'ils en retirent, ni plus, ni moins. Tous les revenus de l'Eglise passent

dans l'achat de vêtements somptueux, pour se montrer, vêtus avec délicatesse, non comme des

clercs ou des religieux, mais comme des seigneurs et damoiseaux de cour. Ils ont le goût des beaux

chevaux, des nombreux vases d'or et d'argent pour la décoration de leur maison, et ils apportent dans

cette possession, si contraire à leur état, une grande vanité de coeur qui se révèle dans le désordre et

la légèreté [55 ] de leurs discours. Ils ne rêvent que festins et se font un Dieu de leur ventre: mangeant

et buvant sans mesure, ils ne tardent pas à tomber dans l'impure té et dans la débauche.

Malheur, malheur à leur vie misérable ! C'est ainsi qu'ils dépensent avec des pécheresses publiques

ce que le doux Verbe, mon Fils unique, a acquis au prix de tant de peine sur le bois de la très sainte

Croix !

C'est ainsi qu'ils déchirent de mille cruelles morsures et qu'ils dévorent les âmes rachetées par le

sang du Christ. C'est ainsi qu'ils nourrissent leurs fils du patrimoine des pauvres !

O temples du diable Je vous avais élus pour être des anges de la terre, en cette vie, et vous êtes des

démons I Et vous avez choisi l'office des démons! Ils répandent, les démons, les ténèbres qu'ils ont en

eux-mêmes, ils sont les ministres de cruels tourments. C'est eux qui travaillent autant qu'il est en eux,

par leurs attaques, par leurs tentations, à priver les âmes de la grâce, en les entraînant dans le péché

mortel. L'âme, il est vrai, ne peut tomber dans une faute que si elle le veut bien, mais ils font tout ce

qui est en leur puissance, pour l'y attirer.

N'est-ce pas aussi ce que font ces malheureux, indignes d'être appelés mes ministres? Ce sont des

démons incarnés, puisque, parleurs propres péchés ils se sont conformés à la volonté du démon, et

par là même font fonction de démens. Ils me distribuent, moi le vrai Soleil, au milieu des ténèbres du

péché mortel, et ils répandent ainsi les ténèbres de [56] leur vie déréglée et criminelle sur les autres

créatures raisonnables qui leur sont soumises. Ils couvrent de honte et remplissent de douleur les

âmes qui sont ainsi témoins de leur existence désordonnée. Souvent même, ils jettent le trouble et le

tourment dans les consciences qui se laissent détourner de l'état de grâce et de la voie de la Vérité.

En les entraînant au péché, ils les conduisent par le chemin du mensonge, bien que ceux qui les

suivent soient pourtant sans excuse; car aucune puissance ne peut les contraindre au péché mortel,

pas plus celle des démons visibles que celle des démons invisibles. Personne ne doit se régler sur

leur vie ni imiter ce qu'ils font. C'est ce qu'ils disent que vous devez faire (Mt 23, 3), comme vous

en avertit ma Vérité, dans le saint Evangile. La doctrine que vous devez suivre, c'est celle qui vous est

donnée dans le corps mystique de la sainte Eglise, conservée dans les saintes écritures et proclamée

par mes hérauts, les prédicateurs chargés d'annoncer ma parole.

Ne les imitez pas dans leur vie mauvaise, si vous ne voulez pas les suivre dans les malheurs qu'ils

méritent; et gardez-vous aussi de les punir : vous m'offenseriez. Laissez leur vie coupable, et ne

recueillez d'eux que la doctrine. Réservez-moi le châtiment, car je suis le Dieu bon et éternel qui

récompense toute bonne action et punit toute faute. Pour être mes ministres, ils n'en sont pas moins

[57] exposés à ma vengeance, et leur dignité ne les couvrira pas contre ma justice. C'est au contraire,

plus durement que tous les autres, qu'ils seront punis, s'ils ne se convertissent pas, parce qu'ils ont

plus reçu de ma Bonté. En m'offensant si misérablement, ils s'attirent un châtiment plus lourd. Ce sont

des démons, encore une fois, tu le vois bien, comme mes élus dont je t'ai parlé, sont des anges sur

terre, chargés de faire l'office des anges [58].

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CHAPITRE XIII

(122)

Comment ces ministres d’iniquité font régner l'injustice, particulièrement en ne corrigeant pas

leurs sujets.

Dans mes ministres bien-aimés, t'ai-je dit, brillait la perle précieuse de la justice. Je vais te dire

maintenant que ces pauvres malheureux portent sur la poitrine comme enseigne, l'Injustice, qui est

attachée avec l'amour égoïste d'eux-mêmes, dont elle procède. Car, c'est l'amour-propre qui les rend

injustes envers leurs âmes et envers Moi, aveuglés qu'ils sont parleur faux jugement. Ils ne me

rendent pas, à Moi, la gloire qu'ils me doivent, et ils ne procurent pas à leurs âmes l'honnêteté, la vie

sainte, la soif de leur salut et le désir des vertus. Ils deviennent, par là même, injustes envers ceux qui

leur sont soumis, et qui sont leur prochain, en ne corrigeant pas leurs vices.

Aveugles qu'ils sont, ils n'ont même pas conscience du tort qu'ils causent à mes créatures, en les

laissant ainsi s'endormir et croupir dans leur misère. Ils ne s'aperçoivent pas, qu'en voulant plaire aux

créatures, ils causent leur perte et m'offensent Moi, votre Créateur s'il leur arrive, parfois, d'oser une

réprimande pour se faire un manteau de ce [59] lambeau de justice, ce n'est pas aux grands qu'ils

s'adressent, quoique leurs vices soient souvent plus criants. Ils craindraient trop de compromettre leur

situation ou leur vie! Ils reprendront les petits, qui ne peuvent rien contre eux, ni contre leur état. Mais,

tout cela, n'est-ce pas commettre l'injustice, par un misérable amour-propre de soi-même?

L'amour-propre a empoisonné le monde et le corps mystique de la sainte Eglise ; il a couvert de

plantes sauvages et de fleurs fétides le jardin de l'Epouse. Ce jardin fut bien planté au temps où il était

cultivé par de vrais jardiniers, mes ministres saints: il était tout orné de fleurs embaumées. Les

chrétiens ne menaient pas une vie criminelle sous la conduite de ces bons pasteurs; elle était

honnête, vertueuse et sainte.

Il n'en est plus ainsi, aujourd'hui. Les sujets sont mauvais, parce que mauvais sont les pasteurs. Cette

malheureuse Epouse est environnée d'épines de toutes sortes, par tous les péchés qui se

commettent. Non, en vérité qu'elle puisse être elle-même atteinte par la corruption du péché, et que la

vertu des Sacrements puisse en subir aucun amoindrissement, mais ce sont ceux qui se nourrissent

au sein de l'Epouse, qui reçoivent la corruption dans leur âme, en y perdant la dignité à laquelle je les

avais élevés. En réalité, ce n'est pas cette dignité qui subit en elle-même une déchéance, mais ils la

font mépriser en eux. Leurs crimes avilissent ainsi le Sang, car les séculiers n'ont plus pour eux le

respect qu'ils leur doivent à cause du Sang. Ils n'y sont pas [60] moins tenus toujours, et s'ils y

manquent à cause des fautes des pasteurs, leur péché à eux n'en est pas moins grand. Cependant,

ces malheureux sont des miroirs, d'iniquité, alors que je les avais choisis pour être des miroirs de

vertu [61].

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CHAPITRE XIV

(123)

De maints autres vices de ces mauvais prêtres ; en particulier de la fréquentation des cabarets,

du jeu, et du concubinage.

Quelle est donc la source de tant de corruption dans leur âme? - Leur sensualité.

Leur amour-propre a fait de leur sensualité, une reine, à laquelle ils ont assujetti la pauvre âme,

comme une esclave. Je les avais fait libres, cependant, par le sang de mon Fils, lors de

l'affranchissement général, quand toute la race humaine fut soustraite à la domination du démon, qui

la tenait en esclavage. A cette grâce, participe toute créature, raisonnable, mais, spécialement, mes

oints, que j'ai délivrés, eux, de la servitude du monde, pour les attacher à mon service à Moi, le Dieu

éternel, et les charger d'administrer les Sacrements de la sainte Eglise. J'ai eu tant de souci de leur

liberté, que je n'ai pas voulu, ni ne veux encore, qu'aucun prince temporel se constitue leur juge.

Sais-tu, fille bien-aimée, comment ils me remercient d'un si grand bienfait? Leur remerciement

consiste à m'outrager sans cesse, par tant de crimes de toutes sortes, que la langue ne les pourrait

raconter et que tu n'aurais pas la force de les entendre [62]. Je veux cependant t'en dire quelque

chose, outre ce que je t'ai déjà conté, pour te fournir un sujet de compassion et de larmes.

Ils doivent demeurer à la table de la très sainte Croix, par le saint désir, et s'y nourrir des âmes, pour

mon honneur à Moi. Toute créature raisonnable le doit faire, et combien plus, ceux que j'ai élus, pour

vous distribuer le corps et le sang du Christ crucifié, mon Fils unique, pour vous donner l'exemple

d'une bonne et sainte vie par leurs travaux, et pour faire leur nourriture de vos âmes, par un grand et

saint désir de votre salut, à l'exemple de ma Vérité. Mais, leur table à eux, elle est dans les tavernes.

C'est là qu'on les trouve, jurant et parjurant, étalant publiquement leurs misères et leurs vices. Ils sont

comme des insensés, des hommes sans raison. Leurs vices ont fait d'eux des animaux. Chez eux,

actions, gestes, paroles, tout est lascif, et c'est là qu'ils se complaisent.

L'office, ils ne savent plus guère ce que c'est, et si parfois ils le récitent, c'est des lèvres seulement,

leur coeur est loin de moi. Ils se conduisent, comme des libertins et des fripons. Comme ils ont joué

leur âme qu'ils ont engagée au démon, ils jouent maintenant les richesses de l'Eglise et ses biens

temporels, dissipant ainsi ce qu'ils ont recu par la vertu du Sang. En conséquence, les pauvres n'ont

plus la part qui leur est due, et l'Eglise est dépouillée, elle n'a plus même les objets nécessaires au

culte. Ils sont devenus les temples du démon, comment s'étonner qu'ils n'aient plus soin de mon [63]

temple. Ces ornements dont ils devraient enrichir le temple et l'Eglise pour honorer le Sang, c'est

maintenant aux maisons qu'ils habitent qu'ils les réservent.

Et bien pis encore! Jouant à l'époux qui orne sa propre épouse, ces démons incarnés parent des

dépouilles de l'Eglise la complice diabolique de leur injustice et de leur impudicité. Sans la moindre

honte, ils la feront assister à l'office, pendant qu'ils célèbrent à l'autel, sans trouver mauvais que cette

malheureuse, tenant ses enfants par la main, se présente à l'offrande avec le peuple!

O démons, plus démons que les démons! Si du moins vous aviez quelque souci de ne pas afficher

ainsi vos iniquités, aux yeux de ceux dont vous avez la charge! En les commettant dans le secret,

vous m'offenseriez encore, Moi, et vous vous perdriez vous-mêmes; mais du moins, vous

n'entraîneriez pas les autres dans votre ruine, par l'étalage de votre vie criminelle. Vos exemples leur

sont un motif, non seulement de ne point sortir de leurs péchés, mais encore d en commettre de

semblables, ou de plus graves encore. Est-ce là, la pureté que j'exige de mon ministre, quand il monte

à l'autel? Le matin, l'âme souillée dans un corps corrompu, il se lève de la couche, où il gisait dans le

péché mortel, dans le péché immonde, et il s'en va célébrer. Et c'est là, la pureté? O tabernacle du

démon! Où sont les veilles de la nuit, dans la solennité pieuse de l'office divin? Où, la prière assidue et

fervente? N'est-ce pas ainsi, que pendant les heures de la nuit, tu devais [65] te préparer au ministère

que tu avais à célébrer le matin, en apprenant à te connaître toi-même, et à te juger, par cette

connaissance même, indigne d'une si haute fonction; en apprenant à me connaître aussi, Moi qui, par

ma Bonté, t'ai élevé à cette dignité, sans aucun mérite de ta part, et t'ai fait mon ministre, pour le

service de mes autres créatures [65]!

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CHAPITRE XV

(124)

Comment ces ministres se rendent coupables d'un très grand péché. Et d'une belle vision

qu'eut cette âme à ce sujet.

Je te fais à savoir, ma très chère fille, que j'exige de vous et de mes prêtres, dans la réception de ce

Sacrement, toute la pureté dont l'homme est capable en cette vie.

Autant qu'il est en vous, vous devez donc faire tous vos efforts, pour l'acquérir sans cesse. Vous

devez penser que, si la nature angélique était susceptible de devenir plus pure encore, les anges euxmêmes

devraient se purifier pour un pareil mystère. Mais, ce n'est pas possible les anges n'ont pas

besoin d'être purifiés, puisque le venin du péché ne les peut atteindre. Je veux seulement par là te

faire entendre, quelle pureté je réclame de vous et de mes ministres, particulièrement de mes

ministres, dans ce Sacrement.

Les malheureux! c'est tout le contraire qu'ils font! C'est tout souillés qu'ils s'approchent de ce mystère,

et, non seulement, de l'impureté à laquelle vous êtes inclinés par la pente même de votre fragile

nature, - quoique la raison, quand le libre arbitre le veut, puisse réprimer cette révolte, - mais [66]

encore, loin de surmonter cet entraînement, ils font pire encore et commettent le péché maudit.

Ils sont comme des aveugles, comme des fous! La lumière de leur intelligence s'est obscurcie, et ils

ne voient plus la corruption et la misère dans laquelle ils sont plongés. Péché si horrible pourtant, et

qui me déplaît tant, à Moi, la souveraine et éternelle Vérité, que, pour ce seul péché, j'ai englouti cinq

villes, après sentence de ma divine justice, qui ne les pouvait plus supporter! Voilà l'horreur et le

dégoût que ce péché me cause, et non seulement à moi, mais aux démons eux-mêmes, que ces

malheureux ont choisis pour maîtres.

Ce n'est pas le mal qui leur déplaît aux démons ils ne peuvent aimer aucun bien, mais leur nature, qui

fut celle des anges, répugne à voir commettre cet énorme péché, extérieurement. Ils lancent bien la

flèche empoisonnée de la concupiscence, mais ils ne supportent pas la vue de l'acte extérieur ils

s'enfuient, pour la raison que j'ai dite.

Avant la peste, je te montrai, s'il t'en souvient, combien j'avais ce pêché en horreur, et à quel point il

avait infecté le monde. T’élevant alors au-dessus de toi-même, par un saint désir et l'élan de ton

esprit, je fis passer sous tes yeux, le monde entier avec toutes les nations qui le composent, et tu pus

voir cet abominable péché, et les démons qui s’enfuyaient à ce spectacle, comme je te l'ai dit. Si

grande fut ta douleur, tu le sais, et si insupportable l'infection que tu éprouvais dans ton. esprit, qu'il te

semblait mourir, et tu ne voyais pas un seul lieu [67] où tu pus te retirer, avec mes autres serviteurs,

pour échapper à cette lèpre. Petits et grands, jeunes et vieux, religieux et clercs, prélats et sujets,

maîtres et serviteurs, tous, esprit et corps, étaient souillés de cette malédiction.

C'est une vue générale de l'état du monde que je te donnais, sans mettre sous tes yeux les

exceptions particulières, ceux que la contagion n'a pas touchés. Car au sein des méchants il est

quelques âmes préservées qui sont miennes, dont les oeuvres de justice retiennent ma justice et

l'empêchent de commander aux pierres de lapider les coupables, à la terre de les engloutir, aux

animaux de les dévorer, aux démons de les emporter, âme et corps.

Je trouve même le moyen de leur faire miséricorde, en les amenant à changer de vie. J'emploie mes

serviteurs, ceux qui se sont gardés de la lèpre et conservés sains, à me prier pour eux. Parfois, donc,

à ces préservés je découvre ces péchés abominables, pour enflammer leur zèle à désirer le salut des

pécheurs, à m'invoquer avec une plus grande compassion, avec une plus vive douleur des fautes du

prochain et de l'offense qui m'est faite, et à me prier pour eux.

C'est ce que je fis pour toi-même, tu le sais bien. Si tu t'en souviens, lorsque je te fis sentir un simple

souffle de cette infection, tu en éprouvas un tel malaise, que tu ne le pouvais endurer davantage. "O

Père éternel, me disais-tu, ayez pitié de moi et de vos créatures! retirez mon âme de mon corps, car il

me [68] semble que je n'en puis plus. Ou bien, donnez-moi quelque consolation, montrez-moi des

lieux où nous puissions, moi et vos autres serviteurs, chercher un refuge, pour n'être pas atteints par

cette lèpre, et conserver la pureté de nos âmes et de nos corps! "

J'abaissai sur toi un regard de tendresse et je te répondis : " Ma fille, votre refuge est de rendre

honneur et gloire à mon nom, et de faire monter vers moi l'encens d'une continuelle prière pour ces

infortunés plongés en une si grande misère qu'ils ont mérité par leurs péchés les rigueurs du jugement

divin. Votre asile doit être le Christ crucifié, mon Fils unique. C'est dans la plaie de son côté que vous

devez vous réfugier. Demeurez là, vous y goûterez par sentiment d'amour, en cette nature humaine,

ma Nature divine. Dans ce coeur ouvert vous trouverez la charité, envers moi et envers le prochain.

Car, c'est pour mon honneur à Moi, le Père éternel, et par obéissance au commandement que je lui

donnai pour votre salut, qu’il courût à la mort ignominieuse de la très sainte Croix. En contemplant cet

amour, en le goûtant, vous suivrez sa doctrine, vous vous nourrirez à la table de la Croix, en

supportant par charité, avec une véritable patience, votre prochain, et aussi les peines, les tourments,

les fatigues, de quelque côté qu'elles vous arrivent. C'est ainsi que vous acquerrez des mérites et que

vous éviterez la lèpre...

Tel est le moyen que je t'indiquai, et que je te suggère encore, à toi et à mes autres serviteurs.

Cependant ton âme était toujours absorbée par [69] le sentiment de cette infection, et le regard de ton

intelligence, perdu dans ces ténèbres. C'est alors, que ma Providence vint à ton secours. Comme tu

communiais au corps et au sang de mon Fils, Dieu tout entier, homme tout entier, dans le saint

Sacrement de l'autel, en signe de la vérité des paroles que je t'avais dites, l'infection fut soudain

dissipée par le parfum qui se fit sentir dans ce Sacrement, et les ténèbres chassées tout à coup, par la

lumière qui venait de lui. Par une faveur spéciale de ma Bonté, tu conservas dans ta bouche, d'une

façon sensible et corporelle, le parfum et le goût de ce Sang, plusieurs jours durant.

Tu vois donc, ma très chère fille, combien ce péché m'est odieux en toute créature. Songe combien

plus il me doit déplaire, en ceux que j'ai appelés à vivre, dans l'état de continence. Parmi ces

continents, il en est que j'ai retirés du monde par la vie religieuse, d'autres par leur incorporation au

corps mystique de la sainte Eglise, et parmi ceux-ci sont mes ministres. Vous ne sauriez comprendre,

à quel point ce péché me déplaît en eux. Il m'offense beaucoup plus, qu'en ceux qui vivent dans le

monde, ou même qui sont, à un autre titre, voués à la continence.

C'est qu'ils sont mes ministres! Je les avais placés comme des lampes sur le chandelier, pour me

distribuer à tous, Moi le vrai Soleil, par la lumière de la vertu, par l'exemple d'une vie honnête et

sainte, et c'est à travers les ténèbres, qu'ils me répandent sur les âmes. Ces ténèbres ont tellement

[70] obscurci leur intelligence, qu'ils n'entendent plus la sainte Ecriture. L'Ecriture cependant est en soi

lumineuse, puisque c'est de Moi, la vraie Lumière, que l'ont reçue mes élus, par l'illumination

surnaturelle de leur esprit. Mais, eux, ne l'entendent pas. Enflés d'orgueil et possédés par le démon,

ils ne voient et ne comprennent que l'écorce, sans y trouver aucune saveur. Leur goût, le goût de

l'âme, n'est pas sain; il est perverti et corrompu par l'amour-propre. Leur estomac, l'intérieur de l'âme,

est tout rempli de pensées d'orgueil et de désirs impurs, d'instincts de cupidité et d'avarice. Tous ces

désirs demandent à se satisfaire, dans les jouissances désordonnées; et, sans honte aucune,

publiquement, ils commettent leurs péchés, ils exercent l'usure que j'ai défendue pourtant, et qui

expose ceux qui s'y livrent à de si grands châtiments [71].

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CHAPITRE XVI

(125)

Comment ces fautes des ministres sont cause qu'ils ne corrigent pas leurs sujets. Des vices

des Religieux. Des maux nombreux qui découlent de cette absence de correction.

Comment ces ministres, couverts de tant de crimes, pourraient-ils exercer la justice, corriger et

reprendre les fautes de leurs sujets? C'est impossible: leurs propres péchés leur enlèvent le courage

et le zèle de la sainte justice. Veulent-ils réprimer, parfois? Ils s'attirent, de leurs sujets criminels, cette

réplique: " Médecin, guéris-toi, toi-même! Tu viendras ensuite m'offrir tes remèdes, et je prendrai la

médecine que tu me donneras! Il est en plus grand péché que moi, et ne voilà-t-il pas qu'il me fait

honte du mien ! "

Mal en prend, en effet, à celui dont la réprimande est toute en paroles, sans être accompagnée d'une

vie bonne et réglée. Certes, bon ou mauvais, le supérieur a toujours le devoir de reprendre le vice qu'il

découvre en ceux qui lui sont soumis; mais de ce devoir il s'acquitte mal, s'il ne se corrige surtout, par

l'exemple d'une vie honnête et sainte. Et plus coupable encore, celui qui ne reçoit pas humblement la

correction, et ne réforme pas sa vie criminelle [72], que la réprimande lui vienne d'un bon ou d'un

mauvais pasteur. C'est à lui-même qu'il fait mal et non aux autres, et c'est lui-même qui recevra le

châtiment de ses propres péchés.

Tous ces maux, ma très chère fille, proviennent de l'absence de correction, par une bonne et sainte

vie. Pourquoi donc les pasteurs ne redressent-ils pas leurs sujets? Parce qu'ils sont aveuglés par

l'amour d'eux-mêmes, cet amour-propre qui est le principe de toutes leurs iniquités. Sujets, pasteurs,

clercs, religieux n'ont plus qu'un souci, leur plaisir; et leur seule préoccupation est de trouver le moyen

de satisfaire leurs désirs déréglés.

Hélas! ma douce fille, où est-elle l'obéissance des religieux? Établis dans la sainte religion comme des

anges, ils sont pires que des démons. Ils avaient pour fonction d'annoncer ma parole, suivant la

doctrine de Vérité, et ils ne font qu'un vain bruit de mots, sans produire aucun fruit dans le coeur des

auditeurs. Leurs prédications sont faites, pour plaire aux hommes ct charmer leurs oreilles, beaucoup

plus que pour l'honneur de Moi. Aussi s'appliquent-ils, lion à vivre saintement, mais à polir leurs

phrases. Ce n'est pas ceux-là, vraiment qui sèment mon grain, le bon grain de ma Vérité, parce qu'ils

ne se préoccupent pas de détruire les vices et de faire éclore les vertus. Ils n'ont point arraché les

épines de leur propre jardin, comment s'emploieraient-ils à les faire disparaître de celui de leur

prochain!

Leurs délices sont de parer leurs corps, d'orner [73] leurs cellules, et d'aller bavarder par la ville. Il leur

advient, ce qui arrive aux poissons, qui meurent, quand ils sont hors de l'eau. En demeurant en

dehors de leur cellule, ils trônent la mort eux aussi, dans une vie vaine et désordonnée. Ils quittent

cette cellule dont ils devaient faire un ciel, et s'en vont par les rues visitant les maisons de leurs

parents ou d'autres séculiers, au gré de leurs caprices, et avec l'agrément de leurs prélats, qui leur

laissent la bride longue au lieu de les attacher de court. Ces misérables pasteurs s'inquiètent si peu

de voir ainsi leurs sujets, leurs frères, aux mains du démon, que Souvent ils les lui livrent eux-mêmes.

Oui parfois, sachant bien que ceux-ci sont de vrais démons incarnés, ils les enverront dans des

monastères, pour les mettre en relation avec des religieuses, qui sont, elles aussi, de vraies

diablesses incarnées. Là ils se corrompent réciproquement par leurs ruses et leurs manèges subtils.

Au début le démon les encourage sous couleur de piété. Mais comme leur vie est misérable et

lascive, ils ne se tiennent pas longtemps à ces faux dehors, et leur feinte dévotion ne tarde pas à

montrer ses fruits. Ce sont tout d'abord des fleurs fétides, les pensées impures et honteuses;

accompagnées de feuilles qui sont les paroles déshonnêtes et les jeux misérables, qui les amènent à

l'accomplissement criminel de leur désir. Les fruits qu'ils produisent ainsi, tu les connais bien, tu les as

vus, ce sont leurs enfants. Maintes fois, ils en arrivent à quitter, l'un et l'autre, la sainte religion : lui,

désormais [74], fait un libertin, elle, une pécheresse publique.

De tous ces maux et de beaucoup d'autres sont cause les prélats, qui n'ont pas l'oeil sur leurs sujets.

Ils leur laissent toute liberté, ils les envoient eux-mêmes, ils font semblant de ne pas voir leurs

misères, et le dégoût qu'ils ont pour la cellule. Ainsi, par la faute de l'un et de l'autre, ce religieux a

trouvé la mort. La langue ne saurait raconter tant d'iniquités, et tous les moyens criminels par lesquels

ils m'offensent. Ils sont devenus les armes du démon, et leur corruption répand son poison au dedans

et au dehors: au dehors, chez les séculiers, au dedans parmi les religieux eux-mêmes.

Ils ont perdu la charité fraternelle, chacun veut être supérieur, chacun rêve de posséder, et tous vont

ainsi contre la règle et contre le voeu qu'ils ont fait. Ils ont promis d'observer les constitutions de

l'Ordre et ils les violent. Encore ne se contentent-ils pas de les transgresser eux-mêmes; ils

s'acharnent, comme des loups, sur les agneaux qui voudraient observer la règle, et les poursuivent de

leurs sarcasmes et de leurs railleries. Ils s'imaginent, les malheureux, que par les persécutions, par

les dédains, par les moqueries dont ils accablent les bons religieux, fidèles à leur règle, ils masqueront

leurs propres désordres; mais ils ne réussissent qu'à les découvrir davantage.

Voilà le mal qui a envahi les jardins des religions saintes. Saintes en effet, elles le sont en

ellesmêmes, parce qu'elles ont été établies et fondées par l'Esprit-Saint. Aussi l'Ordre, en soi, ne peutil

[75] être gâté ni corrompu par la faute des inférieurs ou des supérieurs. Celui qui vent entrer dans un

Ordre, ne doit pas considérer les mauvais sujets qu'il renferme il doit s'appuyer sur le bras de l'Ordre

qui est fort qui ne peut faiblir, et lui demeurer fidèle jusqu'à la mort.

Je te disais que les jardins des saintes Religions étaient désolés par la faute des mauvais prélats et

des mauvais religieux, qui n'observent pas pleinement la constitution de leur Ordre, qui en

transgressent les lois, qui en violent les usages, qui n'en accomplissent plus les cérémonies, ou ne

pratiquent de la règle, en public, que ce qui est nécessaire, pour conserver la faveur des gens du

monde, et faire un manteau à leurs propres vices. Ainsi, par exemple, leur premier voeu, qui est

l'obéissance aux constitutions, il est bien évident qu'ils ne l'observent pas ; mais je te parlerai ailleurs

de l'obéissance. Ils font voeu également de garder la pauvreté volontaire et d'être chastes. Ces voeux,

comment les observent-ils?

Vois les propriétés, et tout l'argent qu'ils possèdent, à titre personnel, contrairement à la charité

commune qui leur fait un devoir de partager avec leurs frères tous les biens temporels et spirituels,

ainsi que le demande la loi de leur Ordre. Mais ils ne veulent engraisser qu'eux seuls et leurs bêtes, et

ainsi une bête on nourrit une autre. A côté, un frère pauvre meurt de froid et de faim. Mais ce religieux,

lui, est chaudement vêtu, il fait bonne chère; il n'a cure de ce frère besogneux, se gardera bien de [76]

se rencontrer avec lui, à la pauvre table du réfectoire. Son plaisir est de demeurer là où il peut, tout à

l'aise, s'emplir de viande, et satisfaire sa gourmandise.

Impossible à un pareil religieux, d'observer le troisième voeu de la continence. Un estomac bien

rempli ne fait pas l'âme chaste ! Il devient lascif, il éprouve des mouvements désordonnés, et, ainsi,

un mal en amène un autre. Leur richesse personnelle est aussi, pour ces religieux, une occasion de

beaucoup de chutes. S'ils n'avaient pas de quoi suffire à leur dépense, ils ne vivraient pas ainsi dans

le désordre, ils n'entretiendraient pas ces amitiés suspectes. Quand on n'a plus rien à donner, c'en est

tôt fait de l'affection ou de l'amitié qui ne sont pas fondées sur la parfaite charité, mais uniquement sur

l'amour du don, ou sur le plaisir que l'on peut tirer l'un de l'autre.

Oh ! les malheureux! en quelle misère ils sont tombés, par leur faute; et à quelle dignité, pourtant, ne

les avais-je pas élevés! Le choeur, ils le fuient comme la peste, et si, par hasard, ils y assistent, ils n'y

mêlent que leur voix, leur coeur est loin de moi. A la table de l'autel, ils ont pris l'habitude d'aller sans

préparation aucune, comme ils iraient à une table ordinaire.

Tous ces maux, et bien d'autres que je veux te taire, pour ne pas souiller tes oreilles, viennent de la

négligence des mauvais pasteurs, qui ne corrigent pas, qui ne punissent pas les manquements de

leurs sujets. Ils ne se soucient pas de la règle, ils n'ont [77] aucun zèle pour son observance, parce

qu'ils ne l'observent pas eux-mêmes. Ils réserveront tous les fardeaux des obédiences difficiles et en

imposeront le joug à ceux qui veulent être fidèles à la constitution et les puniront, au besoin, des

fautes qu'ils n'auront pas commises! S'ils en agissent ainsi, c'est que ne brille pas, en eux, la perle de

la justice, mais celle de l'iniquité. C'est l'iniquité qui leur fait réserver leurs rigueurs et leur haine à ceux

qui sont dignes de leur bienveillance et de leur faveur, et accorder à ceux qui comme eux sont les

membres du démon, leur affection, leurs bonnes grâces, et une situation, en leur confiant les charges

de l'Ordre. Ils vivent comme des aveugles, et c'est comme des aveugles aussi, qu'ils gouvernent leurs

sujets et distribuent les fonctions de l'Ordre. S'ils ne se corrigent pas, leur aveuglement les conduira

aux ténèbres, à la damnation éternelle, et ils auront à me rendre compte, à Moi, le souverain juge, des

âmes de leurs sujets. Ils ne pourront m'en rendre un bon compte. Aussi recevront-ils de Moi, le juste

châtiment qu'ils ont mérité.

_______________

CHAPITRE XVII

(126)

Comment, dans les mauvais ministres, règne le péché de luxure.

Ma fille très chère, je t'ai donné un rapide aperçu de la vie de ceux qui appartiennent à la sainte

Religion, et je t'ai dit comment, misérablement, ils demeurent dans l'Ordre, sous le vêtement des

brebis, tout en n'étant que des loups ravisseurs. Je reviens maintenant aux clercs et aux ministres de

la sainte Eglise, pour déplorer avec toi leurs péchés, qui découlent tous de ceux dont je t'ai déjà parlé

à propos des trois colonnes du vice. Je te les montrai, une autre fois, en me plaignant à toi de leur

impureté, de leur insatiable orgueil, et de leur cupidité qui leur fait vendre la grâce de l'Esprit-Saint.

Comme je te l'ai dit, ces trois vices sont étroitement unis, et leur fondement commun, c'est l'amourpropre.

Tant que ces trois colonnes demeurent debout, tant qu'elles ne sont pas jetées à terre, par

cette force, qui est l'amour de la vertu, elles suffisent à retenir l'âme immobile et obstinée dans tous

les vices. Tous les vices, en effet, naissent de l'amour-propre, dont le premier-né est l'orgueil. [79]

L'homme orgueilleux est privé de l'amour de la charité, et l'orgueil le conduit à l'impureté et à l'avarice.

Ces vices se relient ainsi l'un à l'autre, par une chaîne diabolique.

Considère encore, ma très chère fille, par quel orgueil, par quelle impureté, ils souillent leur corps et

leur âme I

Je t'en ai déjà dit quelque chose, mais je veux t'en parler à nouveau, pour te faire mieux connaître la

source de ma miséricorde, et t'inspirer une compassion plus grande pour ces malheureux.

Quelques-uns d'entre eux, sont tellement devenus démons, tellement possédés par l'amour de

certaines créatures, qu'ils en sont comme hors d'eux-mêmes. Ce n'est pas assez, pour eux, de n'avoir

plus aucun respect pour mon Sacrement, et de n'attacher plus aucun prix à la dignité dont les a

revêtus ma Bonté. Exaspérés de ne pouvoir posséder, par eux-mêmes, l'objet de leurs coupables

convoitises, ils recourent aux incantations du démon. Pour satisfaire leurs pensées impures et

misérables pour réaliser leurs désirs, ils emploient à la composition de maléfices, le Sacrement que je

vous ai donné comme une nourriture de vie. Les pauvres brebis confiées à leurs soins, dont ils

devraient nourrir les âmes et les corps, ils les tourmentent ainsi, par ces détestables moyens, et par

d'autres encore, dont je t'épargnerai le récit, pour ne pas t'affliger davantage. Ta les as vues, ces

pauvres brebis, affolées et comme hors d'elles-mêmes, sentir leur volonté fléchir sous les entreprises

de ces démons incarnés [80], et en arriver à faire ce qu'elles ne voulaient pas; et la violence qu'elles

se faisaient à elles-mêmes, causait à leurs corps de cruelles souffrances.

Ces malheurs, quel en est le principe? Leur vie impure et misérable. Il est bien d'autres maux encore

que je pourrais dire; mais, pourquoi te les rappeler? Tu les connais.

O fille bien-aimée, la chair qui a été élevée au-dessus de tous les choeurs des anges par l'union de

votre nature humaine à ma nature divine, voilà àquelles iniquités, ils la font servir! O homme

abominable, ô homme misérablle, non pas homme, mais brute, cette chair que j'ai consacrée par mon

onction sainte, tu la livres aux prostituées, et pis encore ! Cette chair, qui est tienne, elle avait été

guérie, comme celle de toute la race humaine, de la blessure que lui avait faite le péché d'Adam, par

le corps de mon Fils unique, meurtri et percé sur l'arbre de la très sainte Croix ! O malheureux! Il t'a

rendu l'honneur, et ta lui apportes la honte ! Il a guéri tes plaies par son sang, bien plus, il t'a fait

ministre du Sang, et toi, tu le meurtris de tes péchés impurs et honteux! Le bon Pasteur avait lavé ses

brebis, dans son propre sang! Toi, tu souilles celles qui sont pures, tu fais tout ce qui est en ton

pouvoir, pour les jeter dans l'ordure! Tu devrais être un miroir de pureté, tu es un modèle de

débauche! Tous les membres de ton corps, tu les fais servir à commettre le mal, et, dans toutes tes

actions, tu t'appliques à contredire à ce qu'a fait ma Vérité. J'ai souffert qu'on lui bandât les yeux, pour

te donner la [81] lumière, et toi, tes yeux lascifs lancent des flèches empoisonnées, mortelles pour ton

âme et pour le coeur de ceux qui sont l'objet de tes regards criminels!

J'ai enduré qu'il fût abreuvé de fiel et de vinaigre, et toi, comme un animal glouton, tu cherches tes

délices en des mets délicats, tu te fais un dieu de ton ventre! Ta langue ne profère que des paroles

déshonnêtes et vaines. Cette langue qui devrait être employée à redresser le prochain, à annoncer

ma parole, à dire l'Office, en union avec le coeur, je n'en reçois que vilenies; ce ne sont que

jurements, mensonges, parjures, quand encore tu ùe vas pas jusqu'à blasphémer mon nom !

J'ai supporté qu'on lui liât les mains pour te délivrer toi et toute la race humaine, des liens du péché.

Tes mains, à toi, ont reçu l'onction, elles ont été consacrées pour administrer le très saint Sacrement,

et toi, vilainement, tu les fais servir, ces mains, à des usages infâmes. Toutes les oeuvres de tes

mains sont corrompues, toutes sont ordonnées au service du démon.

O malheureux I A quelle dignité pourtant ne t'avais-je pas élevé, en t'appelant, toi et toute créature

raisonnable, à me servir, Moi seul!

J'ai voulu que les pieds de mon Fils unique fussent percés, pour te faire de son corps une échelle; et,

que son côté fut ouvert, pour te faire voir le secret du coeur. Je l'ai disposé, comme un asile toujours

ouvert, où vous pourrez connaître et goûter l'Amour ineffable que je vous ai, en trouvant [82] et en

contemplant ma Nature divine unie à votre nature humaine.

Il t'apprend ce coeur, que le Sang dont tu es le ministre, répandu comme un bain, doit purifier vos

iniquités, et toi, tu as fait de ton coeur un temple du démon! Ton affection, qui est signifiée par les

pieds, n'enferme et ne peut m'offrir rien d'autre, que honte et bassesse; elle ne conduit ton âme, que

dans les repaires du démon.

Ainsi, tu emploies ton corps tout entier à meurtrir le corps de mon fils ! Sans cesse, tes actes sont en

opposition avec les siens; sans cesse, tu fais le contraire de ce que toi et toutes les créatures, êtes

obligês de faire. Tous les organes de ton corps sont devenus des instruments de péché, parce que les

trois puissances de ton âme ont été assemblées au nom du démon, alors que c'est en mon nom que

tu les devais réunir.

Ta mémoire devait être remplie des bienfaits que tu as reçus de moi, et elle est toute pleine d'images

impures et de mille autres indignités. L'oeil de ton intelligence, tu le devrais fixer dans la lumière de la

Foi sur le Christ crucifié, mon Fils unique, dont tu es devenu le ministre ; et, par une misérable vanité,

il n'a d'attention que pour les plaisirs, les honneurs, les richesses du monde. Ta volonté devait

s'attacher à Moi, uniquement, m'aimer pour moi-même ; et, bassement, tu as placé ton amour dans

les créatures, dans ton propre corps. Il n'est pas jusqu'à tes animaux, que tu n'aimes plus que moi! La

preuve, c'est ta colère contre moi, quand je [83] t'enlève quelque cher objet de tes affections; c'est ton

irritation contre le prochain, quand tu crois en avoir reçu quelque dommage matériel. Tu le hais, alors,

tu l'outrages, et tu te sépares de ma charité et de la sienne. O infortuné! A toi a été confié le service

de ce Feu sacré qu'est ma Charité divine, et tu l'éteins en toi, en lui préférant ton propre plaisir, tes

affections déréglées! Tu ne peux supporter, pour elle, un léger préjudice que t'aura causé le prochain!

O ma fille très chère, voilà l'une de ces trois fatales colonnes du mal, dont je t'ai parlé [84].

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CHAPITRE XVIII

(127)

Comment ces ministres sont dominés par l'avarice. Ils prêtent à usure, mais surtout ils

vendent et achètent les bénéfices et les Prélatures. Des maux que cette cupidité a causés à la

sainte Eglise.

Parlons maintenant de la seconde colonne du vice, qui est l'avarice.

Oui, ce que mon Fils a donné sur la croix, avec tant de générosité, n'est plus distribué, désormais,

qu'avec la plus grande parcimonie. Regarde-le sur le bois de la Croix, son corps est tout percé, de

chacun de ses membres son sang coule à flots. La rédemption, ce n'est pas à prix d'or ou d'argent

qu'il l'opère, c'est avec son Sang et par largesse d'amour. Il n'a pas racheté seulement une moitié du

monde, mais le genre humain tout entier, tous les hommes passés, présents et à venir. Ce Sang ne

vous a pas été donné, sans, qu'en même temps, vous fût distribué le feu; car, c'est par le feu de

l'amour, que le sang a été versé pour vous. Le feu et le sang ne vous ont pas été accordés, sans ma

Nature divine, si étroitement unie à la nature humaine. Et c'est de ce Sang, uni à ma divinité, par la

libéralité de mon amour, que toi, malheureux, je t'ai constitué le ministre ! Et voilà [85] que ta cupidité

te rend si avare, de ce que mon Fils a acquis sur la croix! Toi, ministre du Sang, par un don de lui, tu

t'es si criminellement approprié ce trésor, que tu vends, maintenant, la grâce du Saint-Esprit, aux

âmes que le Christ a rachetées lui-même, avec un si pur amour! Ce que tu as reçu gratuitement, tu

veux qu'on te le paie, quand on te le demande. Ton avidité ne te porte point, à faire ta nourriture des

âmes, pour l'honneur de Moi c'est l'argent qu'elle dévore ! Ta charité est devenue si serrée, dans la

dispensation de ce que tu as reçu avec tant de largesse, qu'évidemment, je ne suis pas en toi par la

grâce, ni le prochain par l'amour. Les biens temporels que l'on te donne, à cause de ce Sang, c'est

largement encore que tu les reçois, et d'eux encore, pauvre avare, tu ne sais pas être bon, pour

d'autres que pour toi! Larron que tu es, voleur digne de la mort éternelle, tu dérobes encore le bien

des pauvres et de la sainte Eglise; tu l'emploies a tes dépenses ; tu le dissipes avec des femmes,

avec des hommes sans moeurs; tu en enrichis ta parenté. Avec ce bien des pauvres et de l'Eglise, tu

te procures toutes tes aises, et prépares un établissement à tes fils.

O malheureux! Où sont donc ces fils des vraies et douces vertus que tu devais avoir? Où donc, cette

charité ardente que tu devais répandre? Où, ce zèle dévorant de mon honneur et du salut des âmes?

Où, cette douleur crucifiante, que tu devais ressentir, à la vue du loup infernal qui te ravissait tes

brebis ? Plus rien ! En ton coeur étroit, il n’y a plus de place [86] , ni pour Moi, ni pour ton prochain. Tu

n'aimes que toi! Tu n'as que cet amour égoïste et sensuel; et, cet amour est un poison, pour toi et

pour les autres. Tu es, toi-même, le loup infernal ! C'est ton amour déréglé qui les dévore tes brebis!

Ton avidité ne convoite que cette proie! Que t'importe donc, que le démon invisible emporte les âmes,

quand tu es, toi, le démon visible qui les livre à l'enfer! Les biens de l'Eglise ne servent qu'à te vêtir et

à t'engraisser toi-même, avec les autres démons de ta compagnie, comme aussi à entretenir des

animaux, ces beaux chevaux, que tu ne possèdes que pour ton plaisir déréglé, et sans aucune

nécessité. C'est la nécessité seule, pourtant, et non ton propre plaisir, qui peut te permettre ce train de

maison. Que les hommes du monde cherchent cette jouissance, soit; mais tes plaisirs, à toi1 devraient

être d'assister les pauvres, de visiter les malades, de subvenir à leurs besoins spirituels et temporels.

C'est pour cela, et pour cela seul, que je t'ai fait mon ministre, que je t'ai confié une si haute dignité.

Mais, après que tu es devenu semblable aux bêtes, tu te complais au milieu des bêtes. Aveugle que

tu es! Si tu pouvais voir les supplices qui t’attendent si tu ne changes pas de vie, tu n'agirais pas ainsi,

tu n'aurais que douleur de ta conduite passée, et dès à présent tu commencerais à mieux vivre.

Tu le vois, ma très chère fille, combien n'ai-je pas raison de me plaindre de ces malheureux ! Quelle

ne fut pas ma générosité envers eux, et quelle n'est pas leur ingratitude envers moi ! [88]

Qu'ajouter de plus?

Comme je te l'ai dit, il en est qui prêtent à usure. Ils ne mettent pas d'enseignes, comme les usuriers

publics, mais ils ne manquent pas de moyens subtils, pour vendre le temps a leur prochain, par pure

avarice: car, rien au monde ne peut légitimer un semblable commerce. Si on leur fait un présent, si

petit soit-il, et que dans leur pensée ils le reçoivent comme prix du service rendu, en excédent de la

somme prêtée, c'est usuraire, comme usuraire aussi, tout ce qui serait perçu, en paiement du temps,

pour la durée du prêt.

Je les ai établis, pour qu'ils défendent l'usure aux séculiers, et ils la pratiquent eux-mêmes. Ce n'est

pas tout. Si quelqu'un vient les consulter sur cette matière, comme ils ont eux-mêmes ce vice, et qu'ils

ont perdu sur ce point la lumière de la raison, le conseil qu'ils donnent est obscur et comme enveloppé

de la passion qui est dans leur âme. De là, par conséquent, une infinité de méfaits qui découlent de

leur coeur étroit, cupide et avare. A eux s'applique bien cette parole que prononça mon Verbe,

lorsque, entrant dans le Temple, il y trouva vendeurs et acheteurs: " La maison de mon Père est une

maison de prière, et vous en avez fait une caverne de voleurs (Mt 21,13) ", cria-t-il; et, prenant

des cordes, il s'en fit un fouet, pour les jeter dehors.

Il en est bien ainsi, aujourd'hui, tu le vois, ma très douce fille! De mon Eglise qui est un lieu de [88]

prière, ils ont fait une caverne de voleurs! Ils vendent, ils achètent, ils trafiquent de la grâce de l'Esprit-

Saint. Il n'y a qu'à ouvrir les yeux. Veut-on obtenir des prélatures et des bénéfices de la sainte

Eglise, on les achète. On commence par circonvenir, par de nombreux présents, soit en argent, soit

en nature, les officiers de la curie. Ceux-ci ne s'arrêtent plus, désormais, à considérer si le solliciteur

est bon ou mauvais. Ils sont tout complaisance envers lui. Comme ils n'ont d'amour que pour les dons

qu’ils en ont reçus, ces malheureux vont s'employer à introduire, dans le jardin de la sainte Eglise,

cette plante vénéneuse. Ils feront de lui bon rapport au Christ en terre.

Ainsi, de part et d'autre, c'est un complot de mensonges pour tromper le Christ en terre, dont l'on ne

devrait approcher, cependant, qu'en droiture et franchise. Si le vicaire de mon Fils s'aperçoit de la

fraude, c'est son devoir de punir les coupables. Il doit priver son subordonné de son office, s'il ne se

corrige et ne s'amende; et, au solliciteur si offrant, il fera bien de conférer la prison, en échange de

son argent. Ce sera pour lui une correction alu taire, et, pour les autres, un exemple qui les détournera

d'un semblable trafic. Si le Christ en terre en agit ainsi, il ne fera que son devoir; et, s'il ne le fait pas,

son péché ne demeurera pas impuni, quand il viendra rendre compte, devant Moi, de ses brebis.

Crois-moi, ma fille, aujourd'hui, cette répression n'est plus connue. Voilà pourquoi l'Eglise, mon Eglise,

en est arrivée à cet état de crimes et d'abominations [89]. Pour élever aux prélatures, l'on ne

s'enquiert plus de la vie de ceux qui sont promus; l'on ne s'informe plus, s'ils sont bons ou mauvais. Si

l'on fait quelque enquête, c'est auprès de ceux qui sont les complices de leurs péchés, c'est ceux-là

qu'on interroge, et qui sont tout disposés à leur rendre de bons témoignages, puisqu'ils sont

semblables à eux. On n’a égard qu'à la grande situation du candidat, à sa naissance, à sa richesse, à

la distinction de son langage. Ce qui est pire, c'est qu'on alléguera même, parfois, et en plein

consistoire qu'il est beau de sa personne. Langage de démon, note bien ! Là où l'on devrait

rechercher l'ornement et la beauté de la vertu, l'on n'a d'yeux que pour la beauté du corps!

Ceux qu'on devrait préférer, ce sont les humbles qui s'effacent, ceux qui, par humilité, fuient les

prélatures; et voilà qu'ils choisissent ceux qui, par vaine gloire, et tout enflés d'orgueil, briguent cette

élévation !

On fait grand cas de la science. Certes, la science, en soi, est bonne. Elle est parfaite, quand celui qui

la possède, y joint une vie honnête et sainte et une sincère humilité; mais, dans un orgueilleux,

dépravé et libertin, la science est un poison. Ce savant n'a pas le sens de l'Ecriture, il n'en entend plus

que la lettre. Son esprit est dans les ténèbres, parce qu'il a perdu la lumière de la raison, et qu'il a

obscurci l'oeil de son intelligence. C'est dans cette lumière de la raison, accrue de clartés

surnaturelles, que fut exposée et comprise la sainte Écriture, comme je te l'ai dit plus. explicitement,

en un autre endroit. Tu le vois donc. la science est bonne en soi, mais elle peut être dépravée par le

mauvais usage que le savant en peut faire. S'il ne met pas plus de droiture dans sa vie, elle deviendra

même pour lui un feu vengeur.

Aussi, doit-on considérer davantage la bonne et sainte vie, et la préférer à la science d'un libertin.

C'est le contraire, pourtant, que l'on fait. Les hommes de bien et de vertu, s'ils ne sont point de

science raffinée, sont tenus pour sots; on les méprise. Quant à ceux qui sont pauvres, on les écarte,

parce qu'ils n'ont rien à donner.

Ainsi, ma propre maison, qui devrait être la maison de la prière, où brilleraient la perle de la justice,

avec la lumière de la science unie à une bonne et sainte vie, où l'on respirerait le parfum de la vérité,

ma maison est pleine de mensonge. Ceux qui l'habitent devraient posséder la pauvreté volontaire, un

zèle sincère pour préserver les âmes, ou les arracher aux mains du démon, et ils n'ont de goût que

pour les richesses; le soin des choses temporelles les absorbe tellement, qu'ils n'ont plus aucun souci

des spirituelles. Jouer, rire, accroître et multiplier leur bien, voilà qui prend toute leur vie. Ils ne

s'aperçoivent pas, les pauvres, que c'est le moyen le plus assuré de perdre leurs richesses! S'ils

étaient riches en vertu, ils s'adonneraient à l'administration des choses spirituelles, comme ils le

doivent, les biens temporels leur viendraient en [91] abondance, et mon Epouse n'aurait pas eu à

subir, à ce sujet, tant de révoltes.

Qu'ils laissent donc les morts ensevelir les morts: leur devoir, à eux, est de suivre la doctrine de ma

Vérité et d'accomplir, en eux-mêmes, ma volonté, en se consacrant au ministère que je leur ai confié.

Tout au contraire, ils s'appliquent, avec un amour déréglé, à ensevelir les choses mortes, les choses

qui passent, usurpant ainsi l'office des hommes du monde. C'est là, ce qui m'offense, et c'est là, ce qui

perd la sainte Eglise. Qu'ils abandonnent aux séculiers ce qui appartient aux séculiers. C'est aux

morts à ensevelir les morts; c'est à ceux qui sont préposés au gouvernement des choses temporelles,

à s'occuper de cette administration.

Pourquoi t'ai-je dit que c'est aux morts à ensevelir les morts ? - Ce mot est à double sens. Morts sont

ceux qui s'occupent des choses temporelles, avec un amour désordonné, et une sollicitude exclusive,

qui les font tomber en péché mortel. Mais morts, aussi, peuvent être dits, ceux qui s'y adonnent,

simplement. Car ces biens sont des biens sensibles, des biens corporels, et cette administration est

un office corporel. Or le corps, de soi, est chose morte, il n'a pas la vie en lui-même. La vie, il la tient

de l'âme, il participe à la vie de l'âme, tant que l'âme habite en lui; il la perd, dès qu'il en est séparé.

Mes ministres consacrés, qui sont appelés à vivre comme des anges, doivent donc laisser les choses

mortes aux morts, pour s'adonner à la conduite des [92] âmes, réalités vivantes qui ne meurent

jamais. Qu'ils les gouvernent, qu'ils leur administrent les sacrements, qu'ils leur distribuent les dons et

les grâces de l'Esprit-Saint, qu'ils les nourrissent du pain spirituel par une bonne et sainte vie. A ce

prix, ma maison sera la maison de prière, abondante en grâces et riche de vertus. Mais ce n'est pas

là, ce qu'ils font: leur conduite est tout autre. Aussi peut-on dire que ma maison est devenue une

caverne de voleurs. Ils s'y sont établis marchands : ils vendent, ils achètent, et leur seule avarice est

la loi de leurs contrats.

Ils ont fait de ma demeure un repaire de bêtes, puisqu'ils vivent, sans moralité, à la façon des bêtes.

Oui, ils en ont fait une écurie, où ils se vautrent dans la fange du vice. Ils ont là, dans l'Eglise, leurs

complices diaboliques, comme l'époux a son épouse dans sa maison. Tu vois, combien plus grands

que tous les désordres dont je t'avais parlé, sont les maux qui reposent sur ces deux colonnes de

pestilence et de corruption, qui sont l'impureté et l'avarice [93].

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CHAPITRE XIX

(128)

Comment ces ministres sont dominés par l'orgueil qui leur tait perdre le sens de la vérité; et

comment, dans cet aveuglement, ils en arrivent à simuler la consécration sans consacrer

réellement.

Je veux, maintenant, te parler de la troisième colonne, qui est l'orgueil. Je l'ai placée la dernière, mais

s'il est le dernier, l'orgueil est aussi le premier de tous les vices. Car tous les vices ont leur fondement

dans l'orgueil, comme toutes les vertus sont établies sur la charité et n'ont vie que par elle. C'est

l'amour-propre sensitif, qui engendre et nourrit l'orgueil, comme il est le fondement premier de ces

trois colonnes, et de tous les péchés que commettent les créatures. Qui s'aime soi-même d'un amour

désordonné, n'a pas en soi la charité, puisqu'il ne m'aime pas. En ne m'aimant pas, il m'offense, il

n'observe pas le commandement de la loi qui lui fait un devoir de m'aimer, Moi, au-dessus de tout, et

le prochain comme lui-même.

En s'aimant eux-mêmes d'un amour sensitif, ces malheureux ne peuvent donc m'aimer ni me servir;

c'est le monde qu'ils servent et qu'ils aiment car l'amour sensitif et le monde sont en Opposition avec

moi. A raison même de cette opposition, qui aime le monde d'un amour sensitif, qui sert le monde

d'une manière sensuelle, celui-là me hait; [94] comme celui qui m'aime vraiment, hait le monde. C'est

pourquoi ma Vérité a dit : Nul ne peut servir deux maîtres si opposés : en servant l’un il

mécontente l’autre (Mt 6,24).

Tu vois donc que l'amour-propre dépouille l'âme de ma charité pour la revêtir du vice de l'orgueil; et,

par là même, tout péché a sa source dans l'amour-propre.

Toutes les créatures raisonnables m'affligent, de toutes je me plains, mais combien plus de ceux que

j'ai consacrés mes ministres et qui ont pour devoir d'être humbles. Tous en vérité doivent posséder

cette vertu d'humilité qui nourrit la charité, mais combien plus ceux qui sont attachés au service de

l'humble Agneau sans tache, mon Fils unique. Ils n'ont pas honte cependant, et toute la race humaine

avec ceux, de s'exalter eux-mêmes, alors qu'ils me voient, Moi, m'abaisser jusqu'à l'homme pour unir

à votre chair le Verbe mon Fils unique, alors qu'ils voient ce Verbe s'empresser à l'obéissance que je

lui ai imposée, et se soumettre à la mort ignominieuse de la croix! Il a la tête inclinée pour te saluer, le

front couronné pour t'orner, les bras étendus pour t'embrasser, les pieds percés de clous pour

demeurer avec toi! Et toi, homme misérable, qu'il a fait le ministre de tant de générosité et de tant

d'abaissement, tu devrais embrasser la croix et tu la fuis, pour porter tes embrassements à de

criminelles et immondes créatures [95]. Tu devrais être ferme et inébranlable dans la doctrine de ma

Vérité, fixer en elle ton coeur et ton esprit, et tu es roulé comme une feuille au vent, tu fais voile à tout

souffle qui passe. Le souffle de la prospérité te gonfle d'allégresse et tu t'y livres sans mesure; le vent

de l'adversité t'emporte hors de toi et te jette dans la colère, cette moelle de l'orgueil; - la colère est la

moelle de l'orgueil, comme la patience est la moelle de la chanté. Ainsi à l'orgueilleux, prompt a la

colère, tout est tourment, tout est scandale.

Je réprouve tant l'orgueil, que je l'ai précipité du ciel dès que l'ange voulut s'exalter lui-même. L'orgueil

ne monte pas au ciel, il tombe au fond des enfers. Aussi ma Vérité a-t-elle dit: " Celui qui s'exaltera

(c'est-à-dire l'orgueilleux), sera abaissé et celui qui s'abaisse sera exalté ". Dans tous les hommes,

quelle que soit leur condition, l'orgueil m'est odieux. mais surtout, comme je te l'ai dit, en ceux qui sont

mes ministres: car, ceux-là, je les ai mis en un état d'humilité, pour servir l'humble Agneau. Chez eux,

pourtant, quel orgueil! Comment ce malheureux prêtre ne rougit-il pas de s'enorgueillir ainsi, quand il

me voit abaissé devant vous jusqu'à vous livrer le Verbe mon Fils unique, dont je l'ai fait le ministre,

quand ce Verbe, pour obéir à ma volonté, s'est humilié jusqu'à la mort, jusqu'à l'opprobre de la croix?

Il a la tête déchirée d'épines, et ce malheureux lève le front, contre moi et contre le [96] prochain. Au

lieu de l'humble Agneau qu'il devrait être, c'est un bélier, portant cornes d'orgueil, et frappant

quiconque l'approche.

O homme infortuné! tu ne penses donc pas que tu ne peux m'échapper? Est-ce là l'office que je t'ai

confié, de me frapper, Moi, avec les cornes de l'orgueil, en m'outrageant ainsi que ton prochain,

quand, sans droit et sans raison, tu te tournes contre lui? Est-ce donc là cette miséricorde, avec

laquelle tu devrais célébrer le mystère du corps et du Sang du Christ mon Fils? Tu es devenu, comme

une bête féroce, et tu n'as plus aucune crainte de Moi! Tu dévores ton prochain; tu fomentes la

division autour de toi, par ta partialité; tu n'as d'égard que pour ceux qui te servent, qui te font des

cadeaux, ou pour ceux qui te plaisent, parce que leur vie est semblable à la tienne. Tu les devrais

corriger, et leur faire honte de leurs vices, tu leur en donnes l'exemple, au contraire; ils n'ont qu'à

t'imiter, pour faire ce qu'ils font ou pis encore. Agirais-tu ainsi si tu étais bon? Mais comme tu es

mauvais, tu ne sais pas corriger, tu es insensible aux fautes d'autrui. Tu méprises les humbles, et les

pauvres vertueux tu les fuis: tu ne le devrais pas faire, mais tu as tes raisons pour cela. Tu les fuis,

parce que la corruption de tes vices ne peut supporter l'odeur de la vertu. Il te répugne de voir mes

pauvres à ta porte, et tu évites d'aller les visiter dans leurs besoins : tu les vois mourir de faim, sans

venir à leur secours? Et pourquoi donc? sinon parce que ton front porte les cornes de l'orgueil, et que

ces cornes [97] d'orgueil ne veulent pas s'abaisser à accomplir un petit acte d'humilité ! Et pourquoi

donc refuses-tu de t'abaisser? Parce que l'amour-propre, où se nourrit l'orgueil, est maître chez toi.

Voilà pourquoi, tu ne veux pas condescendre aux malheureux, voilà pourquoi tu ne veux pas

administrer aux pauvres, les secours temporels et spirituels, ce service ne devant te rapporter aucun

profit.

O maudit orgueil fondé sur l'amour-propre! Comme tu as aveuglé leur intelligence! Ils croient s'aimer

eux-mêmes et d'une tendresse sans égale, et ils ne voient pas à quel point ils sont cruels envers euxmêmes,

et qu'ils perdent quand ils peuvent gagner! Ils sont dans les délices, pensent-ils, ils possèdent

richesses et dignités! Ils s'aveuglent sur leur pauvreté et leur bassesse. Ils ne voient pas qu'ils ont

perdu cette richesse de la vertu et qu'ils sont tombés des hauteurs de la grâce à la honte du péché

mortel. Ils croient voir ; mais ils sont aveugles, parce qu ils ne se connaissent pas et ne me

connaissent pas moi-même. Ils ne connaissent pas leur état, ni la dignité à laquelle je les avais

élevés. ils ne connaissent pas la fragilité du monde et son peu de solidité s'ils la connaissaient, s'en

feraient-ils un dieu?

Qui leur a fait perdre cette connaissance? L'orgueil! Et voilà ce qu'ils sont devenus, eux que j'avais

élus pour mes anges, pour qu'ils fussent, en en cette vie, les anges de la terre. Des hauteurs du ciel

ils sont tombés au fond des ténèbres; et, ces ténèbres se font si épaisses, leur iniquité si profonde

[98], qu'ils en arrivent, parfois, au crime que je veux te dire.

Il en est d'aveuglés à ce point par le démon, que souvent ils font semblant de consacrer et ne

consacrent pas, par crainte de mon jugement, et pour s'enlever tout frein qui pourrait encore les

retenir dans leurs mauvaises actions. Le soir, ils ont mangé et bu plus que de raison, puis le matin, ils

s'arracheront à leurs impuretés, il leur faudra satisfaire au service du peuple. Le souvenir de leurs

fautes les arrête, ils voient qu'en bonne conscience ils ne doivent ni ne peuvent célébrer en cet état.

Ils éprouvent quelque crainte de mon jugement, non par haine du vice, mais par l'amour-propre qu'ils

ont pour eux-mêmes. O ma très chère fille, vois quel est l'aveuglement de ce prêtre! Au lieu de

recourir à la contrition du coeur et de regretter sa faute, avec le ferme propos de s'en corriger, il

s'arrête à un autre moyen, il ne consacrera pas! Aveugle qu'il est, il ne voit pas, que le mal qu’il se

dispose à accomplir est plus grave encore que celui qu'il a déjà commis! Il va rendre le peuple

idolâtre, en proposant à ses adorations une hostie non consacrée, comme si elle était le corps et le

sang du Christ mon Fils unique, vrai Dieu et vrai homme! C'est ce qu'elle est, une fois consacrée,

mais en cette circonstance elle n'est vraiment que du pain.

Quelles abominations, tu le vois, et quelle patience ne me faut-il pas pour les supporter! S’ils ne se

corrigent pas, toutes mes grâces tourneront à leur condamnation [99].

Mais que doit faire le peuple pour éviter ce péril? Il doit prier sous condition en formulant ainsi sa

prière : " si ce ministre a dit ce qu'il devait dire, je crois vraiment que vous êtes le Christ Fils du

Dieu vivant qui m'est donné en nourriture par l'ardeur de votre incompréhensible charité, en mémoire

de votre très douce passion et du grand bienfait du Sang répandu avec un si ardent amour pour laver

nos iniquités. " De cette façon, le peuple ne sera pas trompé par l'aveuglement du ministre, en adorant

une chose pour une autre. La faute, en vérité, en est au seul ministre, mais les fidèles n'en seraient

pas moins induits à faire un acte défendu .

O très douce fille, qui donc empêche la terre de les engloutir? Qui retient ma puissance de les arrêter

et de les immobiliser, comme des statues, en présence de tout le peuple, pour les couvrir de

confusion? Ma miséricorde. Je me contiens moi-même, ma miséricorde arrête ma justice divine. Je ne

veux les vaincre qu'à force de miséricorde. Mais eux, ils sont obstinés comme des démons, ils ne

connaissent pas, ils ne voient pas ma miséricorde. Ils semblent que tout ce que je leur donne n'est

qu'un dû que je leur paie. Oui, l'orgueil les aveugle à ce point: ils ne voient plus qu'ils n'ont aucun droit,

et que c'est pure grâce que je leur accorde [100].

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CHAPITRE XX

(129)

De beaucoup d'autres péchés qui se commettent par orgueil et par amour-propre.

Tout ce que je t'ai dit, est pour te donner plus de sujet de pleurer amèrement sur l'aveuglement de ces

prêtres, en te découvrant l'état de damnation dans lequel ils se trouvent. C'est aussi, pour te faire

mieux connaître ma miséricorde, pour accroître encore ta confiance en cette miséricorde, pour

t'amener i'i l'invoquer avec pleine assurance et à présenter devant moi, ces malheureux ministres de

la sainte Eglise et l'univers entier, en me priant de leur faire miséricorde. Plus tu feras monter vers moi

de voeux attristés et d'ardentes prières, plus tu me témoigneras l'amour que tu as pour moi.

Pour moi, personnellement tu ne peux rien, non plus que mes autres serviteurs: vous ne pouvez me

servir que dans la personne de ces malheureux, et c'est à eux par conséquent que vous devez faire

du bien. Je me laisserai vaincre alors par les désirs, par les larmes, par les prières de mes serviteurs,

et je ferai miséricorde à mon Epouse, en la réformant par de bons et saints pasteurs. La présence de

bons pasteurs amènera naturellement la conversion des [101] sujets, car ce sont les mauvais

pasteurs, qui sont cause de presque tous les péchés que commettent les inférieurs. S'ils se

corrigeaient en effet, si l’on voyait briller en eux la perle de la justice, avec une bonne et sainte vie, le

peuple ne serait pas ce qu'il est. Sais-tu quelle est la conséquence de tous ces désordres? C'est que

l'un suit les traces de l’autre. Pourquoi les sujets n'obéissent-ils pas? Parce que le prélat, quand il était

sujet, n'obéissait pas lui-même à son prélat. Il reçoit à son tour ce qu'il a donné. Il fut un mauvais

inférieur, il fait un mauvais pasteur.

La cause de tous ces péchés et de beaucoup d'autres, c'est l'orgueil, qui vient de l'amour-propre.

Ignorant et superbe il était, quand il était dans le rang; beaucoup plus ignorant et superbe il est,

maintenant qu'il est prélat. Si grande est son ignorance, si profond son aveuglement, qu'il conférera le

sacerdoce à un homme sans culture, sachant à peine lire, ignorant tout des fonctions sacerdotales,

d'une telle incapacité que souvent il ne pourra même pas consacrer parce qu'il ne connaît pas bien les

paroles sacramentelles. Ce prêtre, ordonné dans ces conditions, sera donc exposé à tomber par

ignorance en ce péché que d'autres commettent par malice, en faisant semblant de consacrer tout en

ne consacrant pas.

Les pasteurs sont tenus, pourtant, de ne choisir que des hommes expérimentés, d'une vertu

éprouvée, possédant la science, et l'intelligence des paroles et des rites du saint ministère. Et voilà

que par un renversement des choses, ceux-ci ne regardent ni à la [102] science, ni à l'âge: ils ne

tiennent compte que de leur propre affection : aujourd'hui, paraît-il, ce ne sont pas des hommes mûrs

qu'ils consacrent, ce sont des enfants qu'ils choisissent. Qu'importe qu'ils soient de bonne et sainte

vie, qu'ils soient instruits de la nature de cette dignité qui leur sera conférée, et du grand mystère qu'ils

auront à accomplir? On ne pense qu'à multiplier la famille sacerdotale, non à multiplier la vertu.

Aveugles, rassembleurs d'aveugles, ils ne voient pas que moi je leur demanderai compte de ces actes

et de beaucoup d'autres, à leur dernier jour. Après avoir fait des prêtres si ignorants de tout, ils ne leur

en confient pas moins le soin de conduire les âmes, alors qu'ils voient bien pourtant qu'ils ne sont

même pas capables de se conduire eux-mêmes. Comment donc ceux qui ne peuvent discerner dans

leur propre vie ce qui est mal, pourront-ils le découvrir dans les autres pour le corriger. Ils ne le

peuvent pas et ils ne le voudraient pas faire, pour ne point se condamner eux-mêmes. Et les brebis,

qui n'ont pas de pasteur, qui veille sur elles et les sache conduire, s'égareront facilement ; et, souvent,

elles seront dévorées et déchirées par les loups.

Le mauvais pasteur ne se soucie guère d'avoir un bon chien qui aboie au loup: ils en ont un qui leur

ressemble. Ces ministres et ces pasteurs, sans zèle aucun pour leurs âmes, n’ont point à leur service

le chien de la conscience ; ils n’ont pas à la main le bâton de la justice. Aussi ne corrigent-ils point

avec la verge ; le chien de la conscience reste [103] muet! Il n'aboie plus, pour les reprendre euxmêmes

dans le secret de leur âme, ou rappeler les brebis égarées hors du sentier de la vérité, dés

qu'elles n'observent plus mes commandements. Ils ne s'emploient plus à les ramener dans le chemin

de la vérité et de la justice, hors des atteintes du loup infernal. Si ce chien faisait entendre son

aboiement, si la verge de la sainte justice s'abattait sur leurs égarements, les brebis rebrousseraient

chemin pour revenir au bercail. Mais le berger est sans bâton et sans chien; et ses brebis périssent,

sans qu'il en ait cure. Le chien de la conscience ne peut plus donner de la voix, tant il est débile, parce

qu’il a été privé de sa nourriture.

Car il faut le nourrir le chien; et l'aliment qu'il lui faut, c'est la chair de l'Agneau mon Fils. Quand la

mémoire, qui est comme le réservoir de l'âme, est pleine de ce sang, la conscience s'en nourrit. Le

souvenir de ce sang enflamme l'âme, de la haine du vice et de l'amour de la vertu. Cette haine et cet

amour purifient l'âme de la souillure du péché mortel et donnent vigueur à la conscience préposée a

sa garde. Dès que quelque ennemi de l'âme, quelque péché mortel menace d'en franchir le seuil,

avant même d'avoir subi son attrait, à la première pensée du mal, aussitôt la conscience est en éveil,

son avertissement est comme l'aboiement du chien de garde, qui empêche de commettre l'injustice.

Car celui qui a la conscience, possède la justice.

C'est pourquoi ces êtres d'iniquité, indignes d'être appelés mes ministres, et même des créatures

[104] raisonnables, puisque leurs vices ont fait d'eux de simples animaux, n'ont plus à leur service ce

chien, peut-on dire: car il est tellement débile qu'il n'est plus d'aucun secours, et ils ne possèdent pas,

non plus, le bâton de la sainte justice. Leurs vices les ont rendus tellement craintifs que leur ombre

même leur fait peur; crainte, qui n'est pas sainte, en vérité, mais toute servile. Ils devraient être prêts à

supporter la mort pour arracher les âmes des mains du démon, et c'est eux qui les lui livrent, en ne

leur procurant pas l'enseignement d'une bonne et sainte vie et en ne voulant pas même s'exposer

pour leur salut à la moindre parole injurieuse.

Maintes fois, ce ministre se trouvera en présence d'une âme à lui confiée, et qui traîne la chaîne de

lourdes fautes. Cette âme a de graves obligations de justice vis-à-vis d'autrui, et cependant, par un

amour désordonné pour les siens, pour ne pas dépouiller sa famille, elle n'est pas disposée à

s'acquitter de cette dette. Le fait est connu de beaucoup de gens; ce malheureux prêtre ne peut pas

l'ignorer; on est même venu lui exposer cette situation, afin que, en sa qualité de médecin - ce qu'il

doit être,- il puisse donner à cette âme, les soins que réclame son état. Ce pauvre ministre se rendra

auprès d'elle, avec l'intention de faire ce qui doit être fait, mais le premier mot malsonnant, le moindre

regard menaçant suffisent a lui ôter tout son courage il n'insistera plus. Parfois, on lui fera un cadeau.

Bien pris désormais entre le présent accepté et la [105] crainte servile, il laissera cette âme comme il

l'avait trouvée, aux mains du démon, et il lui donnera le Sacrement, le corps du Christ mon Fils

unique. Il voit pourtant, il sait que cette âme est plongée dans les ténèbres du péché mortel; mais il ne

veut pas déplaire aux gens du monde, il est dominé par une crainte désordonnée, il est séduit par le

présent qu'on lui a fait; il administre les sacrements à ce pécheur public qui va mourir, et il l'ensevelit

en grande pompe avec tous tes honneurs ecclésiastiques, alors qu'il aurait dû le jeter hors de l'Eglise

comme un animal, comme un membre retranché du corps.

Quel est donc le principe d'une semblable conduite? L'amour-propre et l'exaltation de l’orgueil S'il

m'avait aimé, Moi, par-dessus toute chose s’il avait aimé l'âme de ce pauvre malheureux il fût

demeuré humble et n'eût plus eu peur, il aurait cherché à sauver cette âme.

Tu vois combien de maux ont leur fondement, dans ces trois vices, que je t'ai donnés comme les trois

colonnes où s’appuient tous les autres péchés:

l'orgueil, l'avarice, l'impureté de l'esprit et du corps. Tes oreilles ne pourraient entendre toutes les

iniquités que commettent ces membres du démon.

N'as-tu pas vu toi-même, où les entraînent parfois leur orgueil, leur luxure et leur avarice? Il se

rencontre quelques âmes trop simples, mais de bonne foi, dont l'esprit est troublé par la crainte d'être

possédées du démon. Elles vont trouver ce malheureux [106] prêtre, dans l'espoir qu'il les pourra

délivrer et qu'un démon chassera l'autre. Son avidité commencera par recevoir un présent, et ensuite,

donnant libre cours à sa lascivité brutale, il dira à cette pauvre âme: " Le tourment dont vous souffrez

ne peut être apaisé qu'à une condition". - Et il l'amènera ainsi à pécher avec lui.

O démon, plus que démon! car tues devenu pire que démon! Beaucoup de démons, en effet, n'ont

que dégoût pour ce péché, tandis que toi tu t'y vautres, comme le pourceau dans la boue. O animal

immonde, est-ce donc là ce que je suis en droit d'attendre de toi! C'est pour chasser des âmes le

démon, par la vertu du Sang, que je t'ai fait le ministre du Sang, et toi tu introduis le démon dans les

âmes! Ne vois-tu pas que déjà la hache de la divine Justice est à la racine de ton arbre? Et tes

iniquités, je t'en préviens, seront punies avec usure, en temps et lieu, si tu ne les châties toi-même,

par la pénitence et par la contrition du coeur. Je n'aurai pas d'égard pour toi, parce que tu es prêtre !

Tu seras punis sévèrement, pour tes crimes, et pour ceux que tu auras fait commettre. Tu seras

châtié, plus cruellement que les autres. Tu essayeras alors de chasser le démon, par le démon de la

concupiscence!

Et celui-là, non moins misérable, qui se rend auprès d'une pauvre âme pour l'absoudre et la délivrer

des liens du péché mortel, et qui par ses suggestions l'amène à commettre le mal avec lui! Il la laisse

chargée de plus lourdes chaînes et plus [107] honteuses que celles dont il devait la libérer. Si tu t'en

souviens bien, tu as vu de tes propres yeux, la pauvre créature ainsi trompée. N'est-ce pas là un

pasteur qui n'a plus avec lui le chien de la conscience? Et non seulement il a étouffé la sienne, il tente

encore de faire taire celle des autres.

Je leur ai confié la charge de chanter et de psalmodier, la nuit, l'office divin. Eux, au contraire,

recourent aux maléfices et aux incantations démoniaques pour que le démon leur procure, la nuit, la

visite de ces créatures qu'ils aiment si bassement. Et ils croiront qu'elles sont venues; mais ils sont le

jouet d'une illusion.

O malheureux, je t'avais choisi pourtant pour passer dans la prière les veilles de la nuit, et te disposer

ainsi, le matin venu, à célébrer le sacrifice! Tu devais répandre sur le peuple l'odeur de la vertu et non

l'infection du vice! Je t'ai élevé à l'état des anges, pour te permettre, dès cette vie, de converser avec

les anges, par la sainte méditation, afin qu'au dernier jour tu puisses jouir de moimême dans leur

compagnie; et toi, tu mets tes délices à être un démon, à converser avec les démons, et c'est ainsi

que tu te prépares à l'instant de la mort! La corne de ton orgueil a crevé, dans l'oeil de ton intelligence,

la pupille de la très sainte foi tu as perdu la lumière, et tu ne vois plus en quelle misère tu es tombé!

Tu ne crois donc pas que toute faute est punie, et toute bonne action récompensée. Si tii le croyais

vraiment, tu agirais autrement; tu ne rechercherais pas, tu ne voudrais pas un pareil [108] commerce;

son nom même te serait odieux, et tu ne pourrais l'entendre prononcer sans épou vante. Mais puisque

c'est sa volonté que tu suis, puisque c'est dans son oeuvre que tu mets ton bonheur, ô deux fois

aveugle que tu es, demande donc au démon, je t'en prie, quelle récompense il te réserve pour le

service que tu lui rends. Il te répondra qu'il donnera ce qu'il possède lui-même. Il ne peut rien t'offrir

que les cruels tourments, que le feu dans lequel il brûle éternellement et où, des hauteurs des cieux,

l’a précipité son orgueil.

Toi, ange de la terre, ta superbe t'a fait choir aussi de la sublimité du sacerdoce et des sommets de la

vertu, dans un abîme de misères, et si tu ne renonces pas à tes crimes, tu rouleras jusqu'aux

profondeurs de l'enfer. Tu as fait de toi-même et du monde ton seigneur et ton dieu. Tu as joui du

monde, en cette vie : ta propre sensualité s'est gorgée de ses plaisirs, ô prêtre, que j'avais revêtu du

sacerdoce, pour mépriser le monde et ta propre sensualité! Eh bien! maintenant, dis donc au monde,

dis donc à ta sensualité, de plaider pour toi devant moi, le Juge souverain! Ils te répondront qu'ils ne

peuvent t'être d'aucun secours; ils se riront de toi; ils diront que tu as bien mérité ton sort, qu'il est

juste que tu demeures confondu et réprouvé, devant Moi et devant le monde. Tu ne vois pas ton

malheur, parce que, je te l'ai dit, la corne de ton orgueil t'a aveuglé. Mais tu le verras, au moment de la

mort, alors que tu ne trouveras en toi-même aucune vertu pour éviter la damnation [109]; il n'en est

point d'autre, en effet, que dans ma miséricorde, et dans l'espérance de ce sang précieux, dont je t'ai

fait le ministre. Tune seras pas privé de cette assistance, pas plus que les autres, pourvu que tu

veuilles espérer dans le Sang et dans ma Miséricorde. Mais nul ne doit être assez fou ni assez

aveugle, pour attendre ce dernier moment.

Songe, qu'à cette heure dernière, le démon, le monde, la sensualité propre, accusent l'homme qui a

vécu dans l'iniquité. Ils ne le trompent plus ils n'essayent plus de lui faire trouver la douceur là où il n'y

a que de l'amertume, le bien où il n'y a que mal, la lumière où il n'y a que ténèbres, comme ils avaient

accoutumé de faire pendant sa vie; ils lui découvrent la vérité telle qu'elle est. Le chien de la

conscience, jusque-là muet, commence à aboyer avec tant de violence, qu'il réduit l'âme presque au

désespoir. C'est là l'extrême péril qu'il lui faut éviter, en recevant avec confiance le Sang, malgré tous

les crimes qu'elle a commis; car ma Miséncorde, qu'il reçoit par le Sang, est incomparablement plus

grande que tous les péchés qui se commettent dans le monde.

Mais, je le répète, que personne ne diffère jusqu'à ce dernier instant; car c'est une chose terrible pour

l'homme, que de se trouver désarmé sur le champ de bataille, au milieu de tant d'ennemis [110].

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CHAPITRE XXI

(130)

De beaucoup d'autres péchés que commettent les mauvais pasteurs.

Voilà ce qu'oublient, ma fille très chère, les malheureux dont je t'ai parlé. S'ils y pensaient, ils ne se

laisseraient pas aller à tant de crimes, et les autres non plus. Ils marcheraient sur les traces de ceux

qui vivaient dans la vertu, et eussent préféré mourir plutôt que de m'offenser, plutôt que de défigurer

leur âme, et de porter atteinte à la dignité dont je les avais investis. Ils augmentaient au contraire, ces

justes, la dignité et la beauté de leur âme.

Non que, en vérité. la dignité du sacerdoce puisse être accrue ou diminuée, en elle-même, par les

mérites ou les fautes personnels des prêtres; mais les vertus n'en sont pas moins une parure, dont ils

peuvent orner leur âme et ajouter ainsi à la beauté qu'elle a reçue dès son origine, quand je la créai à

mon image et ressemblance. Ceux-là connaissaient la vérité de ma Bonté, la beauté de leur âme et

leur dignité, parce que l'orgueil et l'amour-propre ne les avaient point aveuglés, et privés de ce qui est

la lumière de la raison. Dans cette lumière ils m'aimaient, Moi, et ils aimaient le salut des âmes. Mais

[111], les pauvres malheureux, qui ont perdu cette lumière, vont de crime en crime, tranquillement,

sans un remords, jusqu'au bord de la fosse.

Du temple de leur âme, de la sainte Eglise qui est un jardin, ils ont fait un repaire d'animaux. O très

chère fille, quelles abominations il me faut souffrir! Leurs maisons devraient être l'asile de mes

serviteurs et des pauvres. Ils devraient n'y avoir d'épouse que leur bréviaire et d'enfants que les livres

de la sainte Ecriture: c'est dans cette compagnie qu'ils devraient se complaire, pour procurer au

peuple la doctrine et lui donner l'exemple d'une sainte vie ! Et leurs demeures sont devenues le

réceptacle du désordre, elles sont ouvertes aux personnes d'iniquité! Vois-le ce prêtre! Ce n'est pas le

bréviaire qui est son épouse, ou il ne le traite que comme une épouse adultère. Une créature du

démon a pris sa place et vit avec lui dans le crime. Ses livres, vois-les, c'est la troupe de ses fils; au

milieu de ces enfants, fruits de la faute, fruits de son péché, il se sent heureux, sans penser à en

rougir.

Les solennités pascales et autres jours de fêtes, où il est tenu de rendre honneur et gloire à mon nom,

par l'office divin, et de faire monter vers moi l'encens d'humbles et ferventes prières, il les passe au

jeu, à se divertir avec les créatures du démon, à se distraire avec les séculiers, à la chasse ou à la

pipée, comme un laïc et un homme de cour.

O malheureux homme i Où en es-tu arrivé ! Ce sont les âmes que tu devais poursuivre et prendre

pour l'honneur et la gloire de mon nom! C'est dans

les jardins de la sainte Eglise que tu devais demeurer, et tu cours les bois ! Tu es devenu bête toimême,

tu entretiens dans ton âme une foule d'animaux qui sont tes nombreux péchés mortels, voilà

pourquoi tu t'es fais oiseleur et chasseur de bêtes! Le jardin de ton âme est passé à l'état Sauvage, il

est devenu un fourré d'épines. C'est pour cela que tu te plais à courir, par les lieux déserts, à la

poursuite des bêtes des forêts.

Rougis donc, ô homme! Considère tes crimes de quelque côté que tu regardes, tu as de quoi rougir!

Mais non, tu es inaccessible à la honte, parce que tu as perdu la véritable et sainte crainte de Moi!

Comme une courtisane sans pudeur, tu te vantes d'occuper une grande situation dans le monde,

d'avoir une belle famille, une troupe nombreuse d'enfants! Si tu n'en as pas, tu cherches à en avoir,

pour laisser des héritiers de ta fortune. Mais tu n'es qu'un bandit, tu n'es qu'un voleur! Tu sais bien

que tu ne peux leur laisser ces biens et que tes héritiers ce sont les pauvres et la sainte Eglise. O

démon incarné! esprit sans lumière, tu cherches ce que tu ne dois pas chercher ; tu te flattes, tu es fier

de ce qui devrait te couvrir de confusion et te faire rougir devant moi, qui vois le fond de ton coeur. Les

hommes eux-mêmes te méprisent, mais les cornes de ton orgueil t'empêchent de voir ta honte !

O très chère fille, je l'avais placé, ce prêtre, sur le pont de la doctrine et de ma Vérité, pour qu'il vous

administrât à vous, les voyageurs, les sacrements de la sainte Eglise. Et le voilà qui est [113]

descendu en dessous du pont, il est entré dans le torrent des plaisirs et des misères du monde. C'est

là qu'il exerce son ministère, sans s'apercevoir que le flot de la mort va le prendre et l'emporter avec

les démons, ses maîtres, qu'il a si bien servis. Il se laisse ainsi aller, sans résistance, au fil de l'eau,

dans le courant du fleuve. S'il ne s'arrête, c'est à l'éternelle damnation qu'il va, avec tant de charges et

d'accusations contre lui, que ta langue ne le pourrait dire. Plus lourde est sa responsabilité que celle

de tout autre. Aussi, la même faute est-elle punie plus sévèrement en lui que dans les hommes du

monde. Plus impitoyable aussi est l'accusation que ses ennemis font peser sur lui, quand, au moment

de la mort, ils se dressent pour lui reprocher sa vie, comme je te l'ai dit [114].

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CHAPITRE XXII

(131)

De la différence de la mort des justes d'avec celle des pécheurs. Et premièrement de la mort

des justes.

Puisque je t'ai dit comment le monde, les démons et la sensualité propre accusaient le prévaricateur,

je veux t'exposer plus longuement cette vérité, et t'entretenir en détail de l'état de ces malheureux, en

cet instant suprême, pour t'en inspirer encore une plus grande compassion. Je te dirai combien

différents sont les combats que doit soutenir l'âme du juste et ceux qui assaillent le pécheur, et

combien différente aussi la mort de l'un et de l'autre. Tu apprendras quelle grande paix, plus ou moins

profonde suivant la perfection de chacun, remplit l'âme du juste en ce dernier assaut.

Sache bien tout d'abord, que toutes les peines quelles qu'elles soient qu'endurent les créatures

raisonnables, ont leur principe dans la volonté. Si leur volonté était bien ordonnée et en accord avec la

mienne, elles n'auraient aucune peine. Elles ne seraient pas pour autant délivrées de toutes

souffrances; mais ces souffrances, volontairement supportées pour l'amour de Moi, ne seraient plus

pour elles des peines, dès lors qu'elles les endureraient [115] volontiers en voyant que telle est ma

volonté. La sainte haine qu'elles conçoivent d'elles-mêmes, met ces âmes en hostilité permanente

avec le monde, avec le démon, avec la sensualité propre. Aussi, à leur dernière heure, leur mort est

paisible, parce que leurs ennemis ont été vaincus pendant leur vie.

Le monde ne peut accuser cette âme, qui a si bien connu tous les mensonges du monde qu'elle a

renoncé au monde et a ses plaisirs.

La fragile sensualité ni le corps ne la peuvent non plus accuser, puisqu'elle a réduit sa sensualité en

esclavage par le frein de la raison, et macéré sa chair par la pénitence, par les veilles, par d'humbles

et continuelles prières. Elle a tué la volonté sensitive par la haine du vice et par l'amour de la vertu, et

radicalement détruit le trop tendre amour, que l'homme a pour son corps. C'est cet amour, c'est cette

tendresse que l'âme éprouve naturellement pour son corps qui fait paraître la mort si affreuse, et

inspire à l'homme cette peur instinctive de la mort.

Mais, dans le juste parfait, la vertu triomphe de la nature : elle réprime la crainte naturelle, elle la

domine par une sainte haine et par le désir de retourner à sa fin. La tendresse naturelle ne peut donc

lui livrer assaut., et sa conscience demeure tranquille, parce que, durant sa vie, elle a fait bonne

garde, elle a aboyé chaque fois qu'un ennemi paraissait, pour attaquer la cité de l'âme. Comme le

chien, qui, à la porte, aboie dès qu’il aperçoit l'ennemi et réveille ainsi les gardes, le chien de la [116]

conscience a donné l'alarme à la garde de la raison; et la raison, en compagnie du libre arbitre, a pu

reconnaître, à la lumière de l'intelligence, si c'était un ami ou un ennemi qui se présentait.

A l'ami, â la vertu, aux saintes pensées du coeur, la raison et le libre arbitre ont ouvert avec plaisir,

avec amour, et les ont entourés de soins et de sollicitude. L'ennemi, le vice, les pensées mauvaises,

ils l'ont repoussé avec haine et dégoût.

La lumière de la raison et la main du libre arbitre armée de ce glaive de la haine et de l'amour se sont

employées à donner la chasse à cet ennemi. Aussi, au moment de la mort, la conscience est-elle sans

reproche, parce qu'elle a fait bonne garde: elle laisse donc l'âme en paix.

Il est vrai, cependant, que l'âme du juste, par humilité, et parce qu'aussi elle connaît mieux, a cet

instant de la mort, la valeur du temps et le prix de la vertu, se reproche à elle-même de n'avoir pas

assez bien employé ce temps. Mais la peine qu'elle en éprouve n'est pas afflictive; elle lui est

profitable, au contraire. Elle amène l'âme à se recueillir en elle-même, pour se mettre en présence du

sang de mon Fils, l'humble Agneau sans tache. L'âme ne s'attarde pas a considérer ses mérites

passés, car elle ne veut ni ne peut espérer dans sa propre vertu; tout son espoir est dans le Sang où

elle a trouvé ma Miséricorde. Comme elle a vécu avec le souvenir de ce sang, elle s'enivre encore de

ce sang, elle s'y plonge jusque dans la mort.

Et les démons, comment pourraient-ils encore [117] lui faire peur, si cette âme, en l'accusant de ses

péchés, puisque, pendant sa vie, sa sagesse a triomphé de leur malice. Ils accourent cependant, pour

voir s'ils ne pourront point gagner quelque chose sur elle. Ils se présentent sous des formes horribles,

ils prennent des apparences hideuses, ils provoquent en elle mille imaginations diverses, pour

l'effrayer. Mais, à l'âme pure de tout venin criminel, cette vision ne cause pas la crainte ni l'effroi

qu'elle peut provoquer chez celui quin vécu dans l'iniquité du siècle. A la vue de ce juste, dont

l'ardente charité s'est réfugiée dans le Sang de mon Fils, les démons ne peuvent soutenir ce

spectacle, ils s'éloignent, et ce n'est qu'à distance qu'ils essayent encore de lui lancer leurs flèches.

Leurs assauts et leurs cris ne troublent point cette âme, qui, je te l'ai dit ailleurs, a déjà commencé de

goûter la vie éternelle. Éclairé par la lumière de la sainte foi, l'oeil de son intelligence est tout occupé

de moi, son Dieu infini et éternel, dont elle attend la possession de ma grâce et non de ses mérites,

par la vertu de Jésus-Christ, mon Fils. Vers ce bien, son espérance tend les bras; de ses mains

l'amour l'étreint, elle commence ainsi à le posséder avant de l'avoir, comme je te l'ai expliqué en un

autre endroit. Soudain, en un instant, toute baignée de ce Sang, elle passe par la porte de mon Verbe,

pour arriver à moi l'Océan de Paix. Porte et Océan sont unis ensemble, puisque Moi et ma Vérité,

mon Fils unique, nous ne faisons qu'Un...

De quelle allégresse est inondée l'âme, qui si [118] doucement se voit arrivée à ce passage, et qui

jouit enfin du bonheur angélique ! Tous ceux dont la mort a cette douceur participent à cette félicité;

mais combien plus encore mes ministres, ceux dont je t'ai dit qu'ils avaient vécu comme des anges,

parce que, dans cette vie, ils ont eu une connaissance plus claire et un désir plus intense de mon

honneur et du salut des âmes. Ils n'ont pas eu seulement la lumière de la vertu que tous

généralement peuvent avoir, mais, en plus de cette lumière surnaturelle d'une vie vertueuse, ils ont

possédé la lumière de la sainte science, qui leur a fait mieux connaître ma Vérité. Or, plus on connaît

plus on aime, et qui plus aime, plus reçoit. La mesure de votre mérite est la mesure même de votre

amour.

Si tu me demandais : Celui qui ne possède pas la science peut-il atteindre à cet amour? Oui

certainement, il y peut parvenir, mais exceptionnellement, et un cas particulier ne peut être érigé en loi

générale pour tous. Ici, c'est d'après la règle commune que je te parle.

Mes ministres ont encore reçu, de par leur sacerdoce, une dignité plus grande. Leur office spécial à

eux, c'est de se nourrir des âmes, pour l'honneur de moi. Certes, à tous et à chacun il a été donné, il a

été commandé de demeurer dans l'amour du prochain. Mais à eux seuls, à mes ministres, a été

confiée la charge de gouverner les âmes et de leur assurer le service du Sang. S'ils s'acquittent de ce

devoir avec zèle, par amour de la vertu, comme je t'ai dit, ils recevront plus que les autres [119].

O combien heureuse l'âme de ces prêtres, quand elle arrive à cette extrémité de la mort! Toute leur

vie, ils sont demeurés les apôtres et les défenseurs de la Foi, pour leur prochain. La Foi a ainsi

pénétré leur âme jusqu'aux moelles; et cette Foi leur découvre la place qu'ils obtiendront en moi.

L'espérance qui soutenait leur vie n avait d'appui que dans ma Providence. Ce n'est pas en euxmêmes

qu'ils avaient mis leur confiance, ils ne se reposaient pas sur leur propre savoir. Comme ils

s'étaient dépouillés de toute espérance en eux-mêmes, ils n'avaient point pour quelque créature

d'attachement déréglé. Rien de créé ne prenait leur amour. Ils vivaient pauvres, et volontairement:

ainsi détachés de tout le reste, ils dilataient à l'aise l'unique espoir qu'ils plaçaient en moi.

Leur coeur était un vase d'amour rempli de la plus ardente charité, qui portail mon nom et l'annonçait

au prochain, par les exemples d'une bonne et sainte vie, non moins (lue par les enseignements de la

parole. Ce coeur s'élève donc vers moi, à cette heure, avec un amour ineffable; il m'étreint de toutes

ses forces, Moi qui suis sa fin, en me présentant la perle de la justice que toujours il porta devant soi,

faisant droit à tous, et rendant à chacun fidèlement ce qui lui était dû. Aussi, me rend-il à moi-même,

par son humilité, la justice à laquelle j'ai droit. Il rend honneur et gloire à mon nom, en proclamant que

c'est par mn grâce, qu'il lui a été donné de passer le temps de sa vie, avec une conscience pure et

sainte; et il a pour lui-même la justice qu'il mérite [120] en se confessant indigne d'avoir reçu et de

recevoir une si grande grâce. Sa conscience me rend bon témoignage, et moi, je lui rends, suivant

son mérite, la couronne de justice, ornée de perles précieuses, qui sont les bonnes oeuvres que la

charité a fait produire à ses vertus.

O Ange de la terre, bienheureux es-tu, de n'avoir pas été ingrat pour les bienfaits que tu as reçus de

moi, de ne les avoir ni négligés ni méconnus !

Eclairée de la vraie lumière, ta sollicitude a toujours en l'oeil ouvert, sur ceux qui t'étaient confiés.

Pasteur fidèle, au coeur viril, tu as suivi la doctrine du vrai et bon Pasteur, le doux Christ Jésus, mon

Fils unique. Aussi, est-ce par lui, en vérité, que tu es arrivé à Moi, baigné et noyé dans son sang, avec

le troupeau de tes brebis, dont tu as déjà conduit un grand nombre à la vie éternelle, par la sainte

doctrine et par tes exemples, et dont tu laisses beaucoup d'autres encore, en état de grâce.

O fille très chère, comment ceux-là pourraient-ils être troublés par la vue du démon, qui me voient

déjà par la Foi et qui me possèdent par l'amour. En eux, point de corruption, point de péché : les

ténèbres, les terreurs du dernier passage, ne leur causent donc aucune épouvante, aucun effroi. Ils

n'ont point de crainte servile tout est saint dans leur crainte. Ils n'ont pas peur des illusions du démon,

dont la lumière surnaturelle et la révélation des saintes Ecritures leur ont fait connaître les pièges;

aussi leur âme n'en est-elle ni obscurcie ni troublée [121]. C’est ainsi qu'ils passent, glorieusement,

baignés dans le Sang, dans un ardent désir du salut des âmes, tout embrasés de l'amour du prochain.

Ils passent par la porte du Verbe, ils entrent en Moi, et ma Bonté assigne à chacun sa place et son

rang, selon le degré de la charité qu'ils ont eue pour moi [122].

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CHAPITRE XXIII

(132)

De la mort des pécheurs et de leurs peines en ce dernier instant.

Le bonheur de mes prêtres fidèles n'est pas si grand, ma fille très chère, qu'il ne soit encore dépassé

par la misère des pauvres infortunés dont je t'ai parlé. Que leur mort est affreuse et qu'elle est

enveloppée de ténèbres !

A ce dernier instant, comme je te l'ai dit, les démons, par leurs accusations, les épouvantent et jettent

le trouble dans leur esprit. Ils se montrent à eux sous une figure si horrible qu'il n'est point de peine en

cette vie, tu le sais, qu'une créature aimerait mieux endurer, plutôt que de subir cette vue. Le remords

de la conscience se réveille alors avec une telle vivacité, qu'il ronge cruellement le pécheur au plus

intime de lui-même.

Tous les plaisirs déréglés, la sensualité propre qui s'était rendue souveraine et tenait en esclavage la

raison, l'accusent sans merci parce qu'il reconnaît à cette heure, la vérité de ce qu'il méconnaissait

auparavant. Le sentiment de son erreur le jette dans une grande confusion. Il découvre que, toute sa

vie, il a vécu comme un infidèle et non en croyant, parce que l'amour-propre avait obnubilé chez lui

[123] la pupille de la très sainte foi : le démon est là, qui l'assiège de la pensée de son infidélité, pour

le pousser au désespoir. Oh ! que dire de cette lutte qui le trouve désarmé, privé qu'il est de ce glaive

de la charité, qu'il a complètement perdu en devenant membre du démon!

Il n'a point la lumière surnaturelle, non plus que celle de la science, qu'il ne saurait comprendre

d'ailleurs, puisque son orgueil ne lui permet pas d'en pénétrer le sens et d'en savourer la moelle.

Aussi, l'heure venue de cette suprême bataille, il ne sait plus que faire.

Il n'a point été nourri de l'espérance, puisqu'il n'a point espéré en Moi ni dans le Sang, dont je l'avais

constitué le ministre : tout son espoir il l'avait placé en lui-même, dans les honneurs et les plaisirs du

inonde. Il ne voyait pas, ce malheureux esclave du démon, que tout ce qu'il possédait lui avait été

prêté en viager, qu'il en était débiteur, et qu'il lui en faudrait rendre compte devant moi ! Voilà que

maintenant il se trouve seul, dans sa nudité, sans aucune vertu, et, de quelque côté qu'il se tourne, il

n'entend que plaintes contre lui, il ne voit que sujets de confusion.

L'injustice, dont il s'est rendu coupable durant sa vie, l'accuse devant sa conscience, et lui ôte tout

courage, pour demander autre chose que la justice. Si grande est sa honte, si troublante sa confusion,

qu'il s'abandonnerait au désespoir, s'il ne s'était fait, pendant sa vie, une certaine habitude d'espérer

en ma Miséricorde, bien qu’à raison de ses péchés, [124] cette espérance ne fût qu'une grande

présomption. Car celui qui m'offense en s'appuyant sur ma miséricorde, celui-là ne peut dire en vérité,

qu'il espère en mn miséricorde. Mais ce présomptueux n'en a pas moins sucé le lait de la miséricorde.

A l'heure de la mort, s'il reconnaît son péché, s'il décharge sa conscience par la sainte confession, il

est purifié de la présomption, qui ne m'offense plus, et la miséricorde lui reste.

Par cette miséricorde il peut, s'il le veut, se rattacher à l'espérance. Sans cela, aucun de ces pécheurs

n'échapperait au désespoir, et par la désespérance il encourrait avec les démons l'éternelle

damnation.

C'est ma miséricorde qui, pendant leur vie, leur fait espérer mon pardon, bien que je ne leur accorde

point cette grâce pour qu'ils m'offensent en comptant sur lui, mais pour dilater leur âme dans la charité

et dans la considération de ma Bonté. C'est eux qui en usent à contre-sens, quand ils s'autorisent de

l'espérance qu'ils ont en ma miséricorde, pour m'offenser. Je ne les en conserve pas moins dans

l'espérance de la miséricorde, pour qu'au dernier moment ils aient à quoi se rattacher, qui les

empêche de succomber sous le remords, en s'abandonnant au désespoir. Car le péché de la

désespérance m'offense davantage et leur est plus mortel, que tous les autres péchés qu'ils ont

commis dans le cours de leur existence.

Les autres péchés, en effet, ils les commettent par un entraînement de la sensualité propre; parfois

[125] même ils en éprouvent du regret, et ils pensent en concevoir un repentir qui leur obtienne le

pardon. Mais au péché de désespoir, comment trouver une excuse dans la fragilité! Là aucun plaisir

qui les y attire; au contraire, rien qu'une peine intolérable. Dans le désespoir aussi, il y a le mépris de

ma Miséricorde, par lequel le pécheur estime son crime plus grand que ma Miséricorde et que ma

Bonté. Une fois tombé dans ce péché, il ne se repent plus, il ne s'afflige plus vraiment, comme il doit

s'affliger. Il n'a de pleur que pour son propre malheur, il n'en a point pour mon offense. C'est ainsi qu'il

tombe dans l'éternelle damnation.

C'est ce crime seul, tu le vois bien, qui le conduit en enfer, où il est châtié tout à la fois pour ce péché

et pour les autres qu'il a commis. S'il eut conçu de la douleur et du repentir de l'offense qu'il m'avait

faite à Moi, et s'il eut espéré dans ma miséricorde, il eut obtenu le pardon. Car, je te l'ai dit, ma

miséricorde est incomparablement plus grande que tous les péchés que peuvent commettre toutes les

créatures ensemble : aussi est-ce le plus cruel affront que l'on me puisse faire, que d'estimer que le

crime de la créature est plus grand que ma Bonté.

C'est là le péché qui n'est pardonné, ni en cette vie ni dans l'autre. Au moment de la mort, après toute

une existence passée dans le désordre et dans le crime, je voudrais donc que les pécheurs prissent

confiance en ma miséricorde, tant j'ai horreur du désespoir. Voilà pourquoi, pendant leur [126]

vie, j'use avec eux de ce doux stratagème, de les faire espérer largement dans ma miséricorde. Après

avoir été nourris intérieurement dans cette espérance, ils sont moins enclins à s'en laisser détacher,

quand vient la mort, par les durs reproches qu'ils entendent.

Cette grâce est pur don de mon ardente et insondable Charité. Mais cette grâce, ils en ont usé sous

l'inspiration ténébreuse de l'amour-propre de là tout le mal. Ils ne l'ont pas connue en vérité; il y avait

une grande présomption, dans le sentiment qu'ils éprouvaient de la douceur de ma miséricorde.

C'est là un autre reproche que leur fait leur conscience, en présence des démons. Ils comptaient sur

le temps, ils se confiaient à la libéralité de la miséricorde! Oui, mais cette espérance leur était donnée

pour dilater leur âme dans la charité et dans l'amour des vertus, pour employer en bonnes oeuvres, le

temps que je leur accordais par amour. Eux, ils ont passé ce temps, ils se sont servis de cette large

espérance en ma miséricorde, pour m'outrager misérablement. O deux fois aveugle! tu as enfoui la

perle et le talent, que je t'avais mis entre les mains pour en tirer profit. Dans ta présomption, tu as

refusé de faire ma volonté, et sous la terre de ton amour-propre, de ton amour égoïste, tu as enfoui

mon don : il a fructifié, et tu en recueilles à cette heure un fruit de mort. O malheureux, quelle peine

s'abat sur toi en cette extrémité! Tu ne peux plus fermer les yeux sur tes misères [127] ! Le ver de la

conscience ne dort plus, tu le sens qui te ronge! Les démons élèvent contre toi leurs clameurs, ils

t'apportent le prix des services qu'ils ont coutume de payer à leurs esclaves, la confusion et les

reproches. Pour qu'en cet instant de la mort tu n'échappes pas à leurs mains, ils veulent jeter ton

esprit dans le trouble, pour t'acculer au désespoir et te faire ensuite partager leur sort.

O malheureux! la dignité à laquelle je t'avais élevé, tu la vois aujourd'hui en pleine lumière, telle qu'elle

est en vérité. Cette vue te force à reconnaître, pour ta honte, que c'est pour des oeuvres de péché,

que tu as retenu ou dépensé les biens de la sainte Église ; il te faut convenir que tu es un larron, que

tu es débiteur envers l'Église, et que tu dois restituer ce qui appartient aux pauvres. Ta conscience te

représente que ce bien tu l'as dépensé, en gratifications à des pécheresses publiques, pour élever tes

enfants, pour enrichir tes parents; tu l'as gaspillé dans le luxe de ta table, pour l'ornement de ta

maison, pour l'acquisition de toute une vaisselle d'argent, toi qui devais vivre dans la pauvre té

volontaire!

Elle te représente aussi, ta conscience, l'obligation de l'office divin, la facilité avec laquelle tu

l'omettais, sans te soucier du péché mortel, que tu commettais par cette négligence; elle te rappelle

que, lorsque tu le récitais, c'était des lèvres seulement, et le coeur loin de moi.

Et les âmes qui t'étaient confiées! la charité que [128] tu leur devais, l'obligation qui t'incombait de les

élever dans la vertu, en leur donnant l'exemple d'une vie sainte, en les façonnant par la main de la

miséricorde et la verge de la justice! C'est le contraire que tu as fait, et ta conscience t'en accuse, en

présence de cette horrible apparition des démons. Et toi, prélat! Si tu as conféré des prélatures ou des

charges d'âmes a quelqu'un de tes inférieurs, en dehors du droit; si tu n'as pas considéré, à qui et

comment tu les as données, la conscience te cite à son tribunal. Elle voit clairement, aujourd'hui, pour

quels motifs tu les devais distribuer, ces charges. Il ne fallait pas te laisser prendre aux flatteries, ni

chercher à plaire aux créatures, ni te laisser séduire par les présents : tu ne devais avoir égard qu'à la

vertu, à l'honneur de mon nom et au salut des âmes. Tu ne l'as pas fait, et ta conscience te le

reproche à cette heure, pour ton châtiment, pour ta honte. En pleine lumière d'intelligence, elle te dit

ce que tu n'aurais pas dû faire et que tu as fait, ce que tu aurais dû faire et que tu n'as pas fait.

Tu sais bien, très chère fille, que l'on connaît plus exactement le blanc quand il est rapproché du noir

et le noir quand il est à côté du blanc, que lorsqu'on les voit séparés l'un de l'autre. Ainsi en est-il, pour

ces infortunés, pour mes ministres et particulier, mais aussi, générale ment, pour tous les pécheurs,

lorsqu'au moment de la mort, l'âme commence à apercevoir son malheur. Tandis que le juste a le

sentiment de sa béatitude, le coupable voit se dérouler [129] à ses regards sa vie criminelle. Nul

besoin qu'un étranger vienne en placer le tableau sous ses yeux: sa conscience suffit à lui remettre en

mémoire, tons les crimes qu'il a commis, en regard des vertus qu'il aurait dû pratiquer. Pourquoi les

vertus? Pour sa plus grande confusion. Cette comparaison de la vertu avec le vice, fait mieux ressortir

par le contraste, l'indignité du péché, et plus le coupable en prend conscience, plus il en éprouve de

boute. La vue de ses fautes, en retour, lui fait mieux comprendre la perfection de la vertu, et la

considération de son existence, vide de bonnes oeuvres, provoque chez lui une douleur plus vive.

Dans cette connaissance qu'il prend ainsi de la vertu et du vice, il discerne très bien, n'en doute pas,

le bonheur réservé à la vertu du juste et le châtiment qui attend le coupable, plongé dans les ténèbres

du péché mortel.

Cette vue exacte des choses, c'est Moi qui la lui donne, non pour le conduire à la désespérance, mais

pour lui inspirer une plus parfaite connaissance de lui-même, et une honte de ses péchés mêlée

d'espérance. Mon dessein est de l'amener, par cette honte et cette connaissance, à avouer ses fautes

et à apaiser ma colère, en implorant humblement son pardon.

Le juste, à ce moment éprouve une joie croissante, dans le sentiment plus intense de ma Charité. S'il

est demeuré dans le chemin de la vertu en suivant la doctrine de ma Vérité, c'est à Moi non à luimême

qu'il attribue la grâce de sa fidélité. C'est [131] donc en Moi que son âme exulte, sous

l'influence de cette lumière et de ce sentiment. Il a aussi un avant-goût, il reçoit les arrhes du bonheur

tout proche, comme je te l'ai expliqué en un autre endroit.

Ainsi donc, l'un, le juste, qui a vécu dans la plus ardente charité, surabonde de joie, pendant que

l’autre, le criminel, l'être de ténèbres, est abîmé dans la douleur. Le juste n'est point ébranlé par la vue

des démons ni par leur suggestion, il n'en a pas peur; parce qu'il ne craint qu'une chose au monde,

une seule chose le peut faire souffrir, le péché. Mais ceux qui ont passé leur vie dans la débauche et

dans le désordre, ceux-là, oui, ont peur des démons et leur vue leur est un supplice. Ils ne peuvent

cependant, être précipités par eux dans le désespoir, s'ils ne le veulent, mais il leur faut subir, comme

un châtiment, leurs reproches, le réveil de la conscience, la crainte et l'épouvante de leur affreuse

présence.

Vois donc, très chère fille, quelle différence pour le juste et pour le pécheur, dans cette peine de la

mort, et dans les assauts qu'ils ont à soutenir! Quelle différence aussi dans leur fin ! Je ne t'en ai

raconté qu'une toute petite partie. Ce que j'en ai dévoilé au regard de ton intelligence, est si peu de

chose auprès de la réalité, que ce que je t'ai exposé de la souffrance de l'un et du bonheur de l'autre,

n'est pour ainsi dire rien.

Quel n'est pas l'aveuglement de l'homme, et en particulier de ces malheureux! Plus ils reçurent de

[131] moi et plus leur esprit fut éclairé par la sainte Écriture, plus ils avaient d'obligations et plus

intolérable par conséquent est leur confusion. Plus ils ont connu la sainte Écriture pendant leur vie,

plus à cet instant de la mort, ils voient en pleine évidence les grandes fautes qu'ils ont commises. Ils

seront, en outre, condamnés à des tourments plus durs que les autres, comme de leur côté les bons

seront plus élevés en gloire. Il leur arrivera comme au faux chrétien qui, dans l'enfer, est plus torturé

qu'un païen, parce qu’ il a possédé la foi et n'a pas voulu de sa lumière, tandis que le païen ne l'a

jamais eue. Ces malheureux prêtres, eux aussi, pour une même faute, seront punis plus

rigoureusement que les autres chrétiens, à cause du ministère que je leur avais confié pour la

distribution du Soleil eucharistique, et parce qu'ils possédèrent la lumière de la science, qui leur

permettait de discerner la vérité pour eux et pour les autres, s'ils l'avaient voulu. Il est juste qu'ils

reçoivent un plus terrible châtiment.

Ils n'y pensent pas, les infortunés! S'ils faisaient réflexion sur leur état, ils ne tomberaient pas en tous

ces malheurs; ils seraient ce qu'ils doivent être et qu'ils ne sont pas. Par eux le monde entier est

corrompu, parce qu'ils font pire que les séculiers eux-mêmes. Ce n'est donc pas seulement leur âme,

qu'ils souillent avec leurs impuretés, ils en emploi sonnent ceux qui leur sont confiés. Ils sucent le

sang de mon Épouse, la sainte Eglise : elle en est devenue toute pâle et défaillante. L'amour et les

[132] soins qu'ils devaient à cette Épouse, ils les ont reportés sur eux-mêmes ils n'ont de zèle que

pour la dépouiller. Ce sont les âmes dont ils devraient être avides, et ils n'ont d'ambition que pour les

prélatures et les gros revenus. Par leur mauvaise vie, ils ont provoqué le mépris des séculiers et leur

désobéissance envers l'Église. Ce mépris et cette désobéissance ne laissent pas, néanmoins, d'être

coupables, et la faute des séculiers n'est pas excusée par celle des ministres [133].

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CHAPITRE XXIV

(133)

Bref résumé de ce qui précède; et comment Dieu dé rend aux séculiers de porter la main sur

ses prêtres. Comment aussi il invite cette âme à pleurer sur ces prêtres prévaricateurs.

J'aurais bien d'autres crimes encore à te faire connaître, mais je ne veux pas plus longtemps en

souiller tes oreilles. Je t'ai fait ce récit, pour satisfaire à ton désir et pour stimuler ton zèle à m'offrir les

voeux, à la fois amers et doux, de ton amour. Je t'ai dit l'excellente dignité dont je les ai revêtus, en

même temps que le trésor que leurs mains sont chargées de vous distribuer, ce Sacrement de mon

Fils, vrai Dieu et vrai homme, que j'ai comparé au soleil, pour te faire comprendre que leurs fautes

n'en altèrent pas la vertu. C'est aussi pourquoi, je veux pareillement qu'elles ne diminuent en rien le

respect qui leur est dû. Puis je t'ai montré l'excellence de mes ministres fidèles, en qui brille la perle de

la vertu et de la sainte justice.

Je t'ai expliqué ensuite, quelle grave offense commettent contre moi ceux qui persécutent l'Eglise, et

l'irrévérence dont, par là même, ils se rendent coupables contre le Sang. Ce qui est fait contre mes

ministres, je le considère comme un [134] attentat contre le Sang; c'est pourquoi j'ai défendu que l'on

touchât à mes christs. Je t'ai entretenu enfin de leur vie coupable, de leurs désordres, des peines et

de la confusion qui les attendent à l'instant de la mort, des tourments plus cruels que ceux réservés

aux autres pécheurs, qu'ils doivent endurer dans l'au-delà. J'ai tenu ainsi ce que je t'avais promis, de

te raconter quelque chose de leur vie, et par là même, j'ai exaucé la demande que tu m'avais

adressée, d'accomplir la promesse que je t'avais faite.

Je te dis derechef, que si grands que soient leurs péchés, et fussent-ils plus graves encore, je ne veux

pas qu'aucun séculier s'arroge le droit de les punir. S'ils l'osent, leur crime ne demeurera pas impuni,

s'ils ne l'expient par la contrition du coeur et ne reviennent à résipiscence. Les uns et les autres,

mauvais ministres et persécuteurs sont des démons incarnés. C'est la Justice divine qui permet qu'ils

entrent en lutte, et se châtient les uns les autres. Mais le crime du séculier n'excuse pas celui du

prélat, ni le crime du prélat celui du séculier.

Maintenant, très chère fille, je vous invite tous, toi et mes autres serviteurs, à pleurer sur ces morts; à

demeurer, comme des brebis fidèles, dans le jardin de la sainte Église, pour vous nourrir des saints

désirs et des oraisons continuelles que vous m'offrirez pour eux. Car, je veux faire miséricorde au

monde. Ne vous laissez pas distraire de cette nourriture, ni par les injures, ni par la prospérité; paissez

continuellement, en ce pâturage, sans [135] que jamais l'impatience de l'épreuve, ou une joie

désordonnée, puisse vous faire relever la tête. Appliquez-vous humblement à procurer mon honneur,

le salut des âmes et la réforme de la sainte Eglise. Là sera le signe, que vous m'aimez en vérité. Je

t'ai déjà manifesté ma volonté, tu le sais bien, que vous demeuriez, toi et les autres, comme des

brebis fidèles, toujours occupées à paître dans le jardin de la sainte Église, et supportant toutes les

fatigues jusqu'à l’heure de la mort. Fais-le donc, et Moi, de mon côté, je comblerai tes désirs [136].

______________________

CHAPITRE XXV

(134)

Comment cette âme dévote en louant et remerciant Dieu, prie pour la sainte Église.

Alors cette âme, comme enivrée, haletante, et embrasée d'amour, le coeur blessé d'une grande

douleur, se tournait vers la souveraine et éternelle Bonté: " O Dieu éternel, disait-elle, Ô Lumière audessus

de toute lumière et foyer de toute lumière! Ô Feu au-dessus de tout autre feu, Feu qui seul

brûle sans se consumer! Feu qui consume dans l'âme tout péché et tout amour-propre, Feu qui ne

consume pas l'âme, mais la nourrit d'un amour insatiable, puisqu'en la rassasiant, vous ne la

rassasiez pas, elle vous désire toujours; et plus elle vous désire plus elle vous possède, plus elle vous

cherche et plus elle vous trouve, plus elle vous goûte, Ô Feu souverain, Feu éternel, abîme de

Charité!

O Bien suprême et éternel, qui vous a donc porté, vous le Dieu infini, à m'éclairer de la lumière de

votre Vérité, moi votre petite créature? Nul autre que vous-même, Ô Feu d'amour! L'Amour, toujours,

l'Amour seul, vous a poussé et vous pousse encore à créer à votre image et ressemblance vos [137]

créatures raisonnables, et à leur faire miséricorde, en les comblant de grâces infinies et de dons sans

mesure. O Bonté au-dessus de toute bonté, vous seul êtes souverainement bon! Et, cependant, vous

nous avez donné le Verbe, votre Fils unique, pour qu'il vécût avec nous, en contact avec notre être de

corruption et nos ténèbres! De ce don quelle fut la cause? L'amour car vous nous avez aimés avant

que nous ne fussions. O Grandeur éternelle! Ô! grandeur de Bonté. Vous vous êtes abaissée, vous

vous êtes faite petite, pour faire l'homme grand. De quelque côté que je me tourne, je ne trouve

qu'abîme et feu de votre Charité.

Est-ce moi, pauvre misérable, qui pourrai reconnaître ces grâces et cette ardente Chanté que vous

m'avez témoignée et que vous me témoignez encore, avec tant d'amour, à moi en particulier, en

dehors de la charité générale et de l'amour que vous avez pour vos créatures? Non, certes : Vous

seul, très doux et tendre Père, serez reconnaissant pour moi. C'est le sentiment de votre Charité ellemême,

qui vous rendra grâce à ma place : car moi, je suis celle qui ne suis pas. Si je disais que je suis

quelque chose par moi-même, je mentirais sur ma tête; menteuse, je serais fille du démon qui est le

père du mensonge. Vous seul, êtes Celui qui est. L'existence et toutes les grâces que vous avez

ajoutées à mon être, c'est de vous que je les tiens, c'est vous qui me les avez données et me les

continuez, par amour, sans que j'y aie aucun droit.

O Père très doux, quand la race humaine était là [139] gisante et blessée par le péché d'Adam, vous

lui avez envoyé le médecin, votre cher Fils, le Verbe d'amour. Et quand j'étais abattue moi-même,

languissante dans la négligence et une épaisse ignorance, vous le très doux et très suave médecin, le

Dieu éternel, vous m'avez donné une suave et douce et amère médecine, pour me guérir et me tirer

de mon infirmité. Elle était suave, parce que c'est, avec votre charité, avec votre suavité que vous

vous êtes manifesté à moi, vous la douceur au-dessus de toute douceur. Vous avez éclairé l'oeil de

mon intelligence par la lumière de la très sainte foi, et dans cette lumière, suivant qu'il vous plut de me

le découvrir, j'ai connu l'excellence et la grâce que vous avez conférées à la race humaine en vous

donnant à elle tout entier, vrai Dieu et vrai homme, dans le corps mystique de la sainte Église. J'ai

appris ainsi la dignité de vos ministres, établis par vous, pour vous distribuer vous-même à nous.

Je désirais l'accomplissement de la promesse que vous m'aviez faite, et vous m'avez accordé

beaucoup plus, en me donnant ce que je ne savais pas vous demander. Vous m'avez fait connaître

ainsi que le coeur de l'homme ne peut tant demander ni tant désirer, que vous ne lui donniez encore

davantage. Je vois que vous êtes le Dieu infini et éternel, et que nous, nous sommes ceux qui ne sont

pas. C'est parce que vous êtes infini, et nous finis, que vous donnez à votre créature raisonnable plus

qu'elle ne peut et sait désirer. La mesure de son désir n'égale jamais la mesure, suivant laquelle [139]

vous savez, pouvez et voulez exaucer l'âme, et la rassasier de ce qu'elle ne vous a pas demandé.

Encore moins, peut-elle mettre dans sa prière, cette amabilité et cette douceur avec laquelle vous

donnez.

J'ai donc été éclairée de votre lumière sur votre Grandeur et votre Charité, par l'amour même que

VOUS avez en pour toute la race humaine, et particulièrement pour vos oints, qui doivent être, en

cette vie, les anges de la terre. Vous m'avez montré la vertu et le bonheur de ceux de vos christs qui

ont vécu dans la sainte Église comme des lampes ardentes, ornées de la perle de la justice, et j'ai

mieux compris par là, la faute de ceux qui vivent dans le désordre. J'en ai conçu une grande tristesse,

et pour l'offense qui vous est faite et pour le dommage qui en résulte pour le monde entier. Car ils sont

une cause de perdition pour le monde, aux yeux duquel ils apparaissent comme le miroir du vice,

quand ils devraient être le miroir de la vertu. Et comme à moi misérable, qui suis la cause et

l'instrument de bien des péchés, vous avez montré leur iniquité et confié vos plaintes, j'en ai éprouvé

une intolérable douleur.

O amour ineffable! Vous m'avez donné, en me dévoilant ces choses, une médecine douce et amère,

pour me guérir de mon infirmité, pour m'arracher à mon ignorance et à ma tiédeur, pour ranimer mon

zèle et provoquer un ardent désir de recourir à vous! En me montrant ainsi votre Bonté et les outrages

que vous recevez de tous les hommes, [140] mais spécialement de vos ministres, vous avez voulu me

faire verser, sur moi-même, pauvre pécheresse, et sur ces morts qui vivent si misérablement, un

torrent de larmes, qui jailliront de la connaissance de votre infinie Bonté. Je ne veux donc pas, Ô Père

éternel, foyer d'amour ineffable et d'ardente charité, je ne veux pas cesser un instant, de faire des

voeux pour votre honneur et le salut des âmes! Je ne veux pas que mes yeux s'arrêtent de pleurer, et

je vous demande en grâce, qu'ils soient comme deux fleuves de cette eau qui jaillit de vous, l'Océan

de paix!

Grâces, grâces vous soient rendues, à vous, Père, pour avoir exaucé mn demande, et aussi pour

m'avoir accordé ce que je ne connaissais pas, ce que je ne demandais pas. En me fournissant un

sujet de larmes, vous m'avez invitée à offrir devant vous, de doux et d'ardents désirs, tout chargés

d'amour, avec mes humbles et continuelles prières. Je vous demande donc, maintenant, de faire

miséricorde au monde et à votre sainte Eglise, en vous suppliant d'accomplir vous-même, ce que

vous-même me faites demander. Oh! misérable que je suis, quelle douleur en mon âme d'être cause

de tous ces maux! Faites miséricorde au monde, ne tardez plus, laissez-vous fléchir, exaucez enfin le

désir de vos serviteurs! Hélas! N'est-ce pas vous-même qui provoquez leurs cris? Écoutez donc leur

voix! N'est-ce pas votre Vérité qui a dit: "Appelez, et il vous sera répondu; frappez et il vous sera

ouvert, demandez et [141] l'on vous donnera (Lc 11,9)?" O Dieu éternel, vos serviteurs font appel à

votre miséricorde, répondez-leur donc! Ne sais-je pas que la Miséricorde est tellement divine que vous

ne pouvez refuser de l'accorder à qui vous la demande? Ils frappent à la porte de votre Vérité, parce

que dans votre Vérité, votre Fils unique, ils ont connu l'amour ineffable que vous avez pour l'homme.

S'ils frappent à la porte, votre charité de feu ne doit donc pas, ne peut pas, refuser d'ouvrir à qui

frappe avec persévérance!

Ouvrez donc ! Elargissez, brisez les coeurs endurcis de vos créatures, non à cause d'elles qui ne

frappent pas, mais à cause de votre infinie Bonté, mais à cause de l'amour de vos serviteurs qui

frappent, en vous implorant pour eux! Donnez-leur, Père éternel! Voyez, ils sont là, à cette porte de

votre Vérité, qui demandent! Et que demandent-ils? Le sang de votre Vérité qui est elle-même la

porte! Ils veulent ce sang dans lequel vous avez lavé l'iniquité et effacé la tache du péché d'Adam. Il

est à nous, ce sang, puisque vous nous en avez fait un bain! Vous ne pouvez pas, vous ne voulez pas

le refuser à qui vous le demande. Donnez donc le fruit de ce sang, à vos créatures. Placez dans là

balance le prix du sang de votre Fils, et que les démons de l'enfer ne puissent emporter vos brebis!

Oh! n'est-ce pas vous, le bon Pasteur, qui nous avez donné le vrai Pasteur, votre Fils unique, qui,

[142] sur votre commandement, a donné sa vie pour ses brebis et les a lavées dans son sang? C'est

ce sang, que vous demandent vos serviteurs, avec un grand désir, en frappant à cette porte. C'est par

ce sang, qu'ils vous supplient de faire miséricorde au monde, et de faire refleurir à nouveau la sainte

Eglise, en lui envoyant ces fleurs embaumées, que sont les bons et saints pasteurs, pour que la

bonne odeur qu'ils répandent dissipe l'infection des fleurs mauvaises et fétides. Père éternel, vous

avez dit vous-même, que, pour l'amour que vous portez à vos créatures raisonnables, vous aurez

égard aux prières de vos serviteurs, à leurs travaux, aux souffrances qu'ils endurent, sans avoir

péché, pour faire miséricorde au monde et réformer votre Eglise ! C'est la consolation qu'attendent

vos serviteurs. Ne tardez donc plus à jeter sur nous le regard de votre miséricorde! Répondez-nous, ô

Vous qui voulez nous répondre avant même que nous vous invoquions, répondez-nous avec la voix

de votre miséricorde!

Ouvrez la porte de votre ineffable charité, cette charité que vous nous avez déjà donnée par votre

Verbe. En vérité, je sais que déjà vous ouvrez avant même que nous frappions! Ouvrez donc! C'est

avec l’affection, c'est avec l'amour que vous-même avez donnés à vos serviteurs, qu'ils heurtent à

cette porte et qu'ils vous appellent, tout remplis d'ardeur pour votre honneur et le salut des âmes.

Donnez-leur le pain de vie, le fruit du sang de votre Fils unique, qu'ils vous demandent pour la gloire

et l'honneur [143] de vôtre nom et pour le salut des âmes! Ne reviendra-t-il pas à votre nom, plus de

gloire et de louange, à sauver tant de créatures, qu'à les laisser s'obstiner dans leur endurcissement?

A vous, Père éternel, tout est possible! Bien que vous nous ayez créés sans nous, vous ne voulez pas

nous sauver sans nous. Je vous prie donc, de retourner leur volonté et de la disposer à vouloir ce

qu'ils ne veulent pas: je vous le demande par votre infinie miséricorde! Vous nous avez créés de rien!

Maintenant que nous sommes, faites-nous miséricorde, réparez les vases que vous avez créés et

formés à votre image et ressemblance. Restaurez-les dans la grâce, par la miséricorde et le sang de

votre Fils, le doux Christ Jésus [144].

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4ème Réponse

LA PROVIDENCE

DE LA MISERICORDE

CHAPITRE I

(135)

Commencement du Traité de la Providence de Dieu. Et d'abord, de la Providence en général,

dans la création de l'homme à l'image et ressemblance de Dieu, dans l'incarnation de son Fils

qui est venu nous ouvrir la porte du paradis fermé par le péché d'Adam - et dans le sacrement

de l'autel où il se donne à nous en nourriture.

Alors le Père éternel et souverain, avec une bienveillance ineffable, abaissait sur cette âme le regard

de sa clémence comme pour lui montrer, qu'en toutes choses, sa Providence ne fait jamais défaut à

l'homme, pourvu qu'il l'accepte librement. Tout en se plaignant de ses créatures, il lui disait : O ma

très chère fille, oui, comme je te l'ai dit cent fois, je Veux faire miséricorde au monde et pourvoir aux

nécessités de ma créature raisonnable. Mais l'homme, dans son ignorance, trouve la mort là où j'ai

mis la vie, et devient ainsi cruel à lui-même [145]. Mais ma Providence est toujours en éveil, et je veux

te faire comprendre que ce que j'ai donné à l'homme est un effet de cette Providence souveraine.

C'est ma Providence qui l'a créé, quand, regardant en moi-même, je fus épris d'amour pour ma

créature et pris plaisir à le créer à mon image et ressemblance, suivant un ordre parfait. Je pourvus

alors à lui donner la mémoire, pour qu'il conservât le souvenir de mes bienfaits, en le faisant participer

de ma Puissance à moi, le Père éternel. Je lui ai donné l'intelligence pour que, dans la Sagesse de

mon Fils unique, il connût et comprît la volonté a moi, le Père, distributeur éternel des grâces. Avec un

amour de feu, je lui donnai la volonté, pour aimer ce qu'a vu et connu l'intelligence. Voilà ce qu'a fait

ma douce Providence, pour que ma créature tût capable de me comprendre et de me goûter, et pût

jouir de mon éternelle Bonté dans mon éternelle vision.

Comment atteindre cette fin?

Comme je te l'ai dit maintes fois, le ciel était fermé par la faute d'Adam qui avait méconnu sa dignité

pour n'avoir pas assez considéré avec quelle

Providence et quel amour ineffable je l'avais créé. Il tomba donc dans la désobéissance, puis de la

désobéissance dans l'impureté, par orgueil et par complaisance pour la femme, aimant mieux céder et

plaire à sa compagne que d'observer mon commandement. Bien qu'il ne crût pas ce qu'elle lui disait, il

consentit à ce qu'elle lui proposait, préférant [146] me désobéir plutôt que de la contrister. C'est de

cette désobéissance, que sont venus et viennent encore tous les maux. En vous tous elle a inoculé

son venin. Je t'expliquerai, en un autre endroit, les dangers de cette révolte, pour te faire mieux

comprendre les avantages de la soumission.

Pour avoir raison de cette mort, je pourvus alors à donner à l'homme le Verbe mon Fils unique, pour

subvenir à vos besoins par un acte de ma sagesse et de ma providence. C'est ma providence en effet

qui, par l'amorce de votre humanité et l'hameçon de ma divinité, a résolu de prendre le démon, lequel

ne peut connaître ma Vérité. Ma Vérité, le Verbe incarné est venu consumer et détruire le mensonge,

par lequel il avait trompé l'homme. - Ce fut là un grand acte de ma Sagesse et de ma Providence.

Considère, fille très chère, que je ne pouvais employer un moyen plus sage que de vous donner le

Verbe, mon Fils unique. A lui j'imposai la grande obéissance, pour vous purifier du venin qui, par la

désobéissance, avait infecté la race humaine. Lui, dès lors, comme ivre d'amour, en véritable

obéissant, il courut à la mort ignominieuse de la très sainte Croix, et par la mort il vous donna la vie

non pas, parla vertu de son humanité, mais par la vertu de ma divinité, que ma providence avait unie à

la nature humaine, pour satisfaire à la faute qui avait été commise contre moi le Bien infini, et qui

requérait une satisfaction infinie. Il fallait que la nature humaine, coupable et finie, fût conjointe à un

être infini., pour pouvoir m'offrir, à Moi, une réparation [147] infinie, et pour toute la nature humaine,

pour tous les hommes passés, présents et futurs.

J'ai voulu que, chaque fois qu'un homme m'offenserait, il pût trouver à m'offrir une satisfaction parfaite,

dès qu'il voudrait retourner à moi durant sa vie. Et cette satisfaction parfaite vous est assurée par la

nature divine unie à la nature humaine. C'est là, l'oeuvre de ma Providence; c'est elle qui a tout

ordonné, pour que d'un acte fini, comme est le supplice de la croix, vous receviez dans mon Verbe un

fruit infini, par la vertu de la divinité.

Cette Providence infime, ma providence à moi, Trinité éternelle, votre Dieu et votre Père, résolut de

revêtir de sa grâce sa créature humaine, qui avait perdu sa robe d'innocence et, dépouillée de toute

vertu, mourait de faim et de froid, dans le pèlerinage de cette vie où elle était exposée à toutes les

misères. La porte du ciel était fermée, l'homme n'avait plus d'espérance, et n'en pouvait concevoir

aucune qui le pût consoler dans son malheur. Il était plongé dans une immense affliction.

Mais moi, Providence souveraine, je pourvus à cette détresse. Ce ne furent pas vos mérites ni vos

vertus, ce fut uniquement ma Bonté qui me porta à vous donner ce vêtement, par ce doux Verbe

d'amour mon Fils unique, qui, en se dépouillant de la vie, vous a revêtus d'innocence et de grâce.

Cette grâce, cette innocence, vous la recevez par la vertu du Sang: dans le saint baptême, qui vous

purifie de la tache du péché originel, dans lequel vous avez été conçus et que vous ont transmis [148]

votre père et votre mère. Ce n'est pas par une peine corporelle, comme dans l'ancienne alliance par la

circoncision, que mn providence procure cette purification, mais par la douceur du saint baptême.

C'est ainsi que j'ai revêtu l'homme.

Et je l'ai réchauffé de même, lorsque mon Fils unique, par toutes les blessures de son corps, vous a

découvert le feu de ma charité, qui était caché, jusque-là, sous la cendre de votre humanité? N'est-ce

pas assez pour réchauffer le coeur glacé de l'homme? Ne faut-il pas qu'il soit bien obstiné dans son

péché, bien aveuglé par l'amour-propre, pour ne pas voir à quel point je l'aime, et d'une si ineffable

tendresse?

Ma providence lui a donné encore la nourriture pour refaire ses forces, au cours de son pèlerinage en

cette vie, comme je te l'ai déjà dit, en un autre endroit. J'ai aussi affaibli ses ennemis à tel point que

nul ne peut lui nuire, si ce n'est lui-même. Le chemin a été tracé par le sang de mn Vérité, pour qu'il

puisse atteindre le terme et parvenir à cette fin, pour laquelle je le créai. Et quelle est cette nourriture?

Je te l'ai déjà dit, c'est le corps et le sang du Christ crucifié, vrai Dieu et vrai homme, pain des anges

et pain de vie : nourriture qui rassasie celui qui est affamé et fait ses délices de ce pain, mais laisse

vide celui qui n'en a point faim. Car cette nourriture veut être mangée par la bouche du saint désir et

savourée par l'amour. Tu vois donc bien que mn providence a tout disposé pour procurer à l'homme

un réconfort [149].

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CHAPITRE II

(136)

Comment l’espérance est un don de la Providence divine et comment plus on espère

parfaitement, plus parfaitement aussi l'on goûte la providence de Dieu.

De plus, j'ai donné à l'homme la consolation de l' espérance.

Lorsque, à la lumière de la très sainte foi, il considère le prix du Sang qui a été payé pour lui, il en

conçoit une ferme espérance et la certitude de son salut. Les opprobres du Christ crucifié lui ont rendu

l'honneur, car, s'il m'offense par tous les membres de son corps, le Christ béni, mon très doux Fils, a

par tout son corps enduré d'affreux tourments. Son obéissance a réparé votre désobéissance, et tous

vous avez part à la grâce de son obéissance comme tous vous avez contracté la faute de la

désobéissance.

Voilà ce qu'a fait voir vous ma providence. Depuis le commencement du monde jusqu'à aujourd'hui,

efle a pourvu aux besoins et au salut de l'homme et elle y pourvoira jusqu'à son dernier jour, par des

moyens multiples et variés, suivant que moi-même, le bon et vrai médecin, je jugerai le remède

conforme à votre infirmité, et nécessaire pour vous rendre la santé parfaite et vous la conserver. Ma

[150] providence ne manquera jamais à qui cherche son appui et espère en moi comme il faut. Celui

qui espère en moi, frappe et appelle en vérité, non seulement en paroles, mais par le sentiment du

coeur. A la lumière de la très sainte foi, il me goûte moi-même dans ma providence; mais non celui qui

frappe et appelle en ne faisant entendre que le son de sa voix, et en disant seulement " Seigneur,

Seigneur".

Je te l'affirme, si leur invocation n'a pas d'autre vertu, ce n'est pas ma miséricorde qui les reconnaîtra,

mais ma justice. Ma providence, ai-je dit, ne fait pas défaut à qui espère en moi; mais elle se détourne

de qui me retire sa confiance pour la placer en soi-même. Tu le sais, on ne peut placer son espérance

en deux choses contraires. C'est ce qu'a voulu faire entendre ma Vérité, quand elle a dit dans le saint

Evangile " Nul ne peut servir deux maîtres, car s'il sert l'un, il méprise l'autre (Lc 16,13) ". Le service

suppose l'espérance. Le serviteur n'accomplit son service, qu'en vue de la récompense et des

avantages qu'il prévoit devoir en retirer, ou dans l'espoir de plaire à son maître: par conséquent, il ne

servira pas l'ennemi de son maître, car il ne le pourrait faire sans l'espérance de quelque avantage;

mais du même coup, par ce service et par cet espoir, il se verrait privé de ce qu'il attendait de son

maître.

Considère, ma fille très chère, qu'il en va de même pour l'âme. Il faut qu'elle me serve et qu'elle [151]

espère en moi, ou bien qu'elle serve le monde et qu'elle place en lui son espérance - et en elle-même

aussi; car, dans la mesure où elle sert le monde, loin de moi, d'un service sensuel, dans la même

mesure elle sert et aime sa propre sensualité, et, de cet amour, de ce service, elle attend une

jouissance, un plaisir, une satisfaction sensuelle -. Mais comme c'est dans une chose finie, vaine et

passagère qu'elle a mis son espérance, elle se trouve déçue et n'en retire pas la joie qu'elle en

attendait. Tant qu'elle espère ainsi en elle-même et dans le monde, elle ne saurait espérer en moi,

puisque le monde, les désirs mondains de l'homme, sont pour moi un objet de haine. Ils me font

tellement horreur que c'est à cause d'eux, que j 'ai livré mon Fils unique à la mort ignominieuse de la

croix. Entre le monde et moi, par conséquent, pas d'alliance possible.

Par contre, celui qui a mis en moi son espérance et me sert de tout son coeur, dans la plénitude de

son âme, nécessairement et du même coup et pour la même raison, cesse d'espérer en soi-même et

dans le monde: il n'a plus confiance en sa propre fragilité.

Cette véritable et sainte espérance est plus ou moins parfaite, suivant le degré d'amour que l'âme a

pour moi : et, c'est dans la même mesure qu'elle goûte ma providence. Ceux qui me servent, avec

l'unique espoir de me plaire, la goûtent mieux que ceux qui attendent de leur service une récompense

dans la joie qu'ils trouvent en moi. Les premiers sont ceux dont je t'ai exposé la perfection, à [152]

propos du dernier état de l'âme; les autres, qui se laissent conduire par l'espoir de la récompense et

de la consolation, appartiennent au second et au troisième degré ; ils sont ces imparfaits, dont je t'ai

entretenu tout au long, au chapitre des différents états de l'âme.

Parfaits et imparfaits sont l'objet des attentions de ma providence: elle ne manquera à aucun, pourvu

qu'il n'ait pas la présomption d'espérer en soi-même. Cette présomption, cette espérance en soimême,

provient de l'amour-propre, et obscurcit par là même l'oeil de l'intelligence en la privant de la

lumière et de la très sainte foi. L'homme ne marche plus dès lors à la lumière de la raison; il ne

connaît plus ma providence. Ce n'est pas qu'il n'en éprouve encore les effets, car il n'est personne, ni

juste, ni pécheur, qui échappe à son action. Tout a été fait, tout a été créé par ma bonté. Je suis celui

qui suis, et sans moi rien n'a été fait, sinon le péché qui n'est pas. Ainsi donc, ceux qui espèrent [153]

en eux-mêmes sont eux aussi tributaires de ma providence, mais ils ne la comprennent pas, parce

qu'ils ne la connaissent pas, et ne la connaissant pas, [154] ils ne l'aiment pas, et n'en reçoivent pas le

fruit de grâce. Ils voient tout de travers, là où tout est droit. Aveugles qu'ils sont, en toute chose ils

prennent la lumière pour les ténèbres et les ténèbres pour la lumière, parce que c'est dans les

ténèbres qu'ils ont mis leur espérance, c'est aux ténèbres qu'ils ont voué leur service. Leur

aveuglement les fait tomber dans le murmure, et les conduit à la révolte.

O fille très chère, quelle n'est pas leur folie: Comment peuvent-ils bien croire que moi, la souveraine et

éternelle Bonté, je puisse vouloir autre chose que leur bien, dans les petites choses, que je permets

uniquement pour leur salut, quand ils savent par expérience que, dans les grandes, je ne veux rien

d'autre que leur sanctification. Malgré tout leur aveuglement, avec un peu de lumière naturelle, ils

devraient reconnaître ma bonté et le bienfait de ma providence. Ils la découvrent sans conteste dans

la première création, et dans la seconde création qu'a trouvée l’homme dans le Sang, quand je le

constituai à nouveau en grâce, comme je t'ai dit.

C'est là un fait bien évident, auquel on ne peut contredire. Ils n'en ferment pas moins les yeux à cette

évidence, et s'effraient de leur ombre, parce que cette lumière naturelle n'a pas été développée dans

la vertu. L'homme insensé ne voit pas, que toujours j'ai pourvu aux nécessités du monde en général et

de chacun en particulier, suivant son état. Et comme, en cette vie, rien n'est stable, tout [155] est en

perpétuel mouvement, jusqu'à ce qu'il parvienne au terme qui lui est assigné, ma providence ménage

sans cesse, à chacun, les secours dont il a besoin, aux différents instants de sa durée [156].

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CHAPITRE III

(137)

Comment Dieu a pourvu, dans l'ancien testament, aux besoins de l'homme, par la loi et par les

prophètes. Puis, par l'envol de son Verbe, enfin par les apôtres, par les martyrs et les autres

saints. Comment rien n'arrive aux créatures qui ne sou l'effet de la providence de Dieu.

J'ai pourvu de façon générale aux besoins du monde, par la loi que je donnai à Moïse, dans l'ancien

testament, et par beaucoup d'autres saints prophètes. Sache-le bien, avant l'avènement du Verbe

mon Fils unique, le peuple juif fut rarement sans prophètes. Leurs prophéties relevaient le courage du

peuple en ranimant en lui l'espérance que ma Vérité, le prophète des prophètes, viendrait l'arracher à

la servitude en lui rendant la liberté, et lui ouvrir, par son sang, le ciel si longtemps fermé. Mais depuis

qu'est venu le doux Verbe d'amour, aucun prophète ne s'est levé parmi eux, comme pour leur attester

que celui qu'ils attendaient leur a bien été donné. Bien que leur aveuglement les eût empêchés et les

empêche encore de le reconnaître, aucun prophète ne devait donc leur être envoyé désormais pour le

leur annoncer.

Après les prophètes, ma providence envoya le Verbe, comme je t'ai dit, qui fut médiateur entre

[157]moi, le Dieu éternel, et vous. Après lui, vinrent les apôtres, les martyrs et les confesseurs, ainsi

qu'il a été expliqué en un autre endroit. C'est ma providence qui a fait toute chose, et ainsi, te dis-je,

pourvoira-t-elle à tout jusqu'à la fin.

C'est là, la providence générale, qui concerne toute créature raisonnable qui voudra recevoir les dons

providentiels. Mais ma providence pourvoit aussi à toute chose, dans le particulier et dans le détail.

C'est elle qui règle la vie et la mort et les circonstances de leur apparition, la faim, la soif, les pertes de

fortune, la nudité, le froid, le chaud, les injures, le mépris, les affronts.

Toutes ces choses, c'est moi qui permet qu'elles arrivent aux hommes, bien que je ne sois pas cause

de la perversité volontaire de celui qui fait le mal ou profère l'injure. Ce que je lui donne, c'est l'être et

le temps, voilà ce qu'il a reçu de moi. Encore ne lui ai le point donné l'être ni le temps, pour qu'il

m'offense, moi, ou son prochain, mais pour qu'il me serve avec amour, ainsi que ses frères, par

charité. Je ne fais que permettre cet acte, et seulement pour exercer ou faire éclater la vertu de

patience, en celui qui en est victime. Quelquefois je permettrai que le juste soit en butte à la haine de

tous, et qu'à la fin, sa mort elle-même fasse l'étonnement des hommes du siècle. Il leur semblera

inique que ce juste ait péri de mort violente, ici par l'eau, là par le feu, tantôt par la dent d'une bête

féroce, tantôt sous les ruines de sa demeure.

Comme ces événements paraissent déconcertants, [158] à qui n'est pas éclairé du dedans par la

lumière de la très sainte foi! Et combien simples aux croyants qui, par sentiment d'amour, ont trouvé et

goûté ma providence dans les grands gestes qui l'expriment. Le croyant voit et professe que c'est moi

qui, par ma providence, dispose toutes choses, dans l'unique dessein de procurer le salut de l'homme.

Devant tout ce qui arrive, il s'incline avec respect. Bien ne le scandalise de ce qu'il découvre en luimême,

dans le prochain ou dans mes oeuvres il supporte tout avec une véritable patience.

Aucune créature n'est en dehors de ma providence; c'est elle qui ordonne toute chose. Parfois, quand

il grêle, ou que la tempête et la foudre déchaînées par moi s'abattent sur le corps de ma créature, les

hommes estiment que son sort fut cruel ils me reprocheront de n'avoir pas pourvu à son salut, alors

que je n'ai permis ce malheur que pour arracher cette âme à la mort éternelle. Mais ils ne savent pas

le comprendre et c'est moi qu'ils accusent! Ainsi les mondains essayent en toute chose de salir mes

oeuvres et de les réduire àla mesure de leur basse pensée [159].

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CHAPITRE IV

(138)

Comment tout ce que Dieu permet n'arrive que pour notre bien et pour notre salut, et combien

aveugles et abusés ceux qui pensent le contraire.

Je veux, ma fille bien-aimée, te faire voir quelle patience il me faut, pour supporter mes créatures,

elles que j ai créées, je te l'ai dit, à mon image et ressemblance, avec une si grande douceur d'amour.

Ouvre l'oeil de ton intelligence et regarde en mol. Je t'exposerai un cas particulier qui s'est rencontré

auquel, s'il t'en souvient bien, tu m'avais prié de pourvoir, et auquel j'ai pourvu, comme tu sais, en

rétablissant cet homme, dans son état, sans péril de mort Ce qui s'est passé dans ce fait particulier,

arrive généralement dans tous les autres [160].

Alors, cette âme ouvrant l'oeil de son intelligence éclairé par la lumière de la très sainte foi, le fixait sur

la divine Majesté, avec un ardent désir. Car les paroles qu'elle avait entendues, lùi avaient fait mieux

connaître la vérité divine sur la douce providence de Dieu. Pour obéir à son commandement, elle

plongeait son regard dans l'abîme de sa charité. Elle voyait alors, comment il était la souveraine et

éternelle Bonté, comment, par pur amour, il nous avait créés, puis rachetés pur le sang de son Fils, et

comment ce même amour était la source de tous les dons qu'il se plaît à répandre, des souffrances

ainsi que des consolations.

Tout procède de l'amour, tout est ordonné au salut de l'homme, Dieu ne fait rien que dans ce but.

Voilà la vérité qu'elle découvrait dans ce sang répandu avec un tel embrasement d'amour.

Le Père éternel et souverain lui disait alors Comme ils sont aveuglés par l'amour d'eux-mêmes, ceux

qui se scandalisent et se révoltent de ce qui leur arrive. Je te parle ici, tout à la fois et en général et en

particulier, en reprenant ce que je te disais. lis prennent en mai, et croient voulu pour leur perte, pour

leur ruine, et en haine d'eux, ce que je fais par amour, et pour leur bien, en vue de les sauver des

peines éternelles et de leur donner la vie qui ne passe pas. pourquoi donc murmurent-ils contre moi?

Parce qu'ils n'ont pas mis leur espérance. en moi, mais en eux-mêmes; dès lors pour eux, tout devient

ténèbres. Ils ne connaissent plus les choses telles qu'elles sont; ils haïssent donc [161] ce qu'ils

devraient vénérer, et dans leur orgueil, ils veulent juger mes jugements secrets qui sont la droiture

même. Ils ressemblent à ces aveugles qui, soit parle toucher, soit par le goût, soit par le son de la

voix, voudraient juger de la valeur des choses, en s'en référant uniquement aux impressions de ces

sens inférieurs et bornés. Ils ne veulent pas s'en rapporter à moi, qui suis la vraie lumière, à moi qui

les nourris spirituellement et corporellement, à moi sans lequel ils n'ont plus rien. Quand ils reçoivent

quelque service d'une créature, c'est moi qui ai disposé cette créature, qui lui ai donné aptitude et

savoir, volonté et puissance de leur être utile. Ces insensés ne se veulent conduire qu'en touchant de

la main. Mais le toucher est trompeur; il n'a pas la lumière, qui fait discerner la couleur; pareillement,

le goût peut être induit en erreur, car il ne voit pas l'insecte impur qui vient parfois se poser sur les

aliments. L'oreille peut être abusée par la douceur du son, parce qu'elle ne voit pas celui qui chante, et

si l'on se fie à lui, en ne s'en rapportant qu'à sa voix, il peut vous donner la mort.

Ainsi font ces aveugles, qui ont perdu la lumière de la raison ; ils n'en veulent croire qu'aux

impressions de leurs sens, ils sont comme ceux qui se contentent de tâter avec la main. Les plaisirs

du [163] monde leur semblent délicieux; mais comme ils ne voient pas, ils ne se rendent pas compte

que ces plaisirs ressemblent à une étoffe garnie d'une infinité d'épines, qu'ils sont accompagnés de

grandes tristesses et de beaucoup de soucis, et que le coeur qui les possède en dehors de moi est

insupportable à soi-même.

Ces plaisirs semblent doux et agréables à la bouche, je veux dire au désir désordonné qui les

convoite. Mais sur ces plaisirs grouillent des bêtes immondes, tout un essaim de péchés mortels, qui

vont infecter l'âme, la défigurer au point de lui faire perdre ma ressemblance et de lui ôter la vie de la

grâce. Si cette âme n'ouvre enfin les yeux à la lumière de la foi, pour aller se purifier dans le Sang,

c'est pour elle la mort éternelle.

Elle écoute l'amour-propre. Ah! la douce chanson, croit-elle. - Et pourquoi? - Parce que d'elle-même,

l'âme court droit à l'amour de la sensualité elle est donc tout oreille pour la chanson qui l'abuse; elle

ne regarde plus rien, elle va devant elle, suivant la voix qui la charme, tout entière à cette séduction;

elle trouve le fossé et la culbute; la voilà prise dans les liens du péché, la voilà aux mains de ses

ennemis. Aveuglée par son amour-propre, par la confiance qu'elle avait mise en elle-même et dans

son propre savoir, je n'étais plus rien à ses yeux, moi qui suis son guide et sa voie. Elle a été tracée

cette voie, par le Verbe mon Fils qui a dit :Je suis la voie et la vérité, la vie et la lumière. Qui passe par

lui, ne peut être trompé [163] ni marcher dans les ténèbres, et nul ne peut venir à moi, sinon par lui,

parce qu'il est une même chose avec moi. Je te l'ai déjà dit, j'ai fait de mon Fils un pont qui vous

permette à tous de pouvoir parvenir à votre fin, et néanmoins, malgré tout cela, les hommes n'ont pas

confiance en moi, qui ne veux que leur sanctification. C'est dans ce but, qu'avec un immense amour,

je leur donne ou je permets tout ce qui leur arrive, et sans cesse ils se scandalisent de moi. Je les

supporte avec patience, et je les conserve, parce que je les aime malgré qu'ils ne m'aiment pas ; eux,

cependant, me poursuivent sans relâche de leurs révoltes, de leur haine, de leurs murmures, de leurs

nombreuses infidélités. Dans leur aveugle pensée, ils veulent entreprendre de scruter mes desseins

les plus secrets, tous ordonnés suivant la justice et inspirés par l'amour, et ils ne se connaissent

même pas eux-mêmes. Cependant qui ne se connaît pas soi-même ne peut me connaître, moi, en

vérité, ni comprendre mes jugements. Aussi toutes leurs vues sont-elles fausses.

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CHAPITRE V

(139)

Comment Dieu pourvut, en une circonstance particulière, au salut d'une âme.

Veux-tu savoir, ma fille, combien le monde se trompe sur les mystères de ma providence? Eh bien,

ouvre l'oeil de l'intelligence et regarde en moi

tu verras le cas particulier que j'ai promis de t'exposer. Ce qui sera dit de celui-là, peut être appliqué

en général à tous les autres.

Pour obéir au Père éternel et souverain, cette âme fixait alors son regard sur lui, avec un désir ardent,

et le Dieu éternel, lui découvrant la damnation de celui qui avait été le sujet de cet événement, lui

disait: Je veux que tu saches que pour arracher cette âme à l'éternelle damnation dans laquelle tu

vois qu'elle se trouvait, j'ai permis cet accident, afin que, par son sang, il trouvât la vie dans le sang de

ma Vérité, mon Fils unique.

Je n'avais pas oublié le respect et l'amour qu'il portait à Marie, la très douce mère de mon Fils unique,

à laquelle ma bonté a accordé en l'honneur du Verbe, que quiconque, juste ou pécheur, l'honorerait

comme il Convient, ne serait jamais la proie du démon infernal. Elle est comme une amorce, [165]

posée par ma bonté, pour prendre les créatures douées de raison.

C'est donc par miséricorde, que j'ai procuré ou permis cet accident, que la volonté perverse des

hommes d'iniquité qualifie de cruel. Mais leur jugement procède de l'amour-propre qu'ils ont pour euxmêmes,

et qui, en les privant de la lumière, les empêche de connaître ma Vérité. Ils la connaîtraient

bien, s'ils voulaient chasser cette nuée, ils l'aimeraient, ils n'auraient que du respect pour tout ce qui

leur arrive, et, au moment de la moisson, ils recueilleraient le fruit de leurs travaux.

Pour ce que tu me demandes, sois assurée, ma fille, que j'exaucerai tes voeux et ceux de mes

serviteurs. Je suis votre Dieu, le Dieu qui récompense tous les labeurs, et accomplit les saints désirs,

pourvu que je trouve qui frappe vraiment à la porte de ma miséricorde, sous la lumière de la foi, pour

ne pas errer et pour espérer fermement en ma providence.

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CHAPITRE VI

(140)

Où Dieu explique sa providence à l'égard des hommes et se plaint de leurs infidélités. Exposé

d'une figure de l'ancien testament, qui enferme une précieuse doctrine.

Après t'avoir montré ma providence dans une occasion particulière, je reviens maintenant à son action

générale.

Tu ne saurais te faire une idée de l'ignorance de l'homme. Il perd tout sens, et tout jugement, dès qu'il

met en lui-même son espérance et s’en remet à sa propre sagesse. O homme insensé! Tu ne vois

donc pas que ta sagesse elle-même, ce n'est pas de toi que tu la tiens? C'est ma bonté, qui pourvoit à

tes besoins, qui te l'a donnée. Qui te le prouve ? Ta propre expérience.

Combien de fois n'as-tu pas souhaité de faire une chose, sans pouvoir et sans savoir la faire. Une

autre fois, c'est le temps qui te fera défaut ; ou si ce n'est pas le temps qui te manque, ce sera la

volonté!

Tout cela vient de moi; tout cela, ma providence l'ordonne à ton salut. Elle veut ainsi te faire connaître

que par toi-même tu n'es pas, et que tu as raison de t'humilier, non de t'enorgueillir. Tu te heurtes

ainsi, en toutes choses, au changement et à la privation sans [167] que ta volonté puisse rien, pour

les fixer et les retenir. Il n'est que ma grâce qui soit ferme et qui demeure d'elle-même elle ne change

pas et ne peut t'être enlevée. Nul n'a pouvoir de te séparer d'elle et, de te rejeter au péché, à toi seul il

appartient de changer et de la perdre. Comment donc peux-tu lever la tête contre ma bonté? Le feraistu

si tu voulais obéir à la raison, et pourrais-tu placer en toi-même ton espérance et te confier en ta

propre sagesse? Il faut être devenu un animal sans raison, pour ne pas voir que tout change, excepté

ma grâce. Pourquoi donc n'as-tu pas confiance en moi, ton Créateur ? Pourquoi compter sur toimême?

Ne suis-je pas fidèle et loyal envers toi? Oui, certainement, tu ne peux pas l'ignorer, tu

l'expérimentes tous les jours.

O très douce et très chère fille, c'est l'homme qui n'a pas été fidèle ni loyal envers moi. Il a transgressé

le commandement que je lui avais imposé, et sa désobéissance l'a précipité dans la mort, alors que

moi je lui demeurai fidèle. Je lui ai tenu parole, en lui maintenant ce pourquoi je l'avais créé, désireux

toujours de lui procurer le bien suprême et éternel.

Pour réaliser ce dessein de ma vérité, j'ai uni ma divinité, l'Altesse Souveraine, avec la bassesse de

son humanité. Racheté et restauré dans la grâce par la vertu du sang de mon Fils unique, l'homme

peut donc dire qu'il a expérimenté ma fidélité. Et pourtant il doute encore, semble-t-il, que je sois

assez puissant pour le secourir, assez fort pour l'assister [168] et le défendre contre ses ennemis,

assez sage pour éclairer l'oeil de son intelligence, ou que j'aie assez de clémence pour vouloir lui

donner ce qui est nécessaire à son salut. Il parait croire que je ne suis pas assez riche pour faire sa

fortune, ni assez beau pour le remettre en beauté; l'on dirait qu'il a peur, de ne pas trouver chez moi

de pain pour le nourrir, ni de vêtement pour le couvrir.

Toute sa conduite révèle bien que c'est ainsi qu'il en juge. Car, s'il croyait en moi, vraiment, sa foi ne

produirait-elle pas de bonnes et saintes oeuvres? Chaque jour cependant il éprouve que je suis fort.

N'est-ce pas moi qui le conserve dans l'être et le défend de ses ennemis? Il voit bien que nul ne peut

résister à ma force et à ma puissance; du moins, s'il ne le voit pas, c'est qu'il ne veut pas le voir.

C'est ma sagesse qui a tout ordonné dans le monde, et qui le gouverne avec tant de mesure que rien

n'y manque, et qu'on n'y peut rien ajouter, ni pour l'âme ni pour le corps. J'ai pourvu à tout sans que

votre volonté ait pu m'y contraindre, puisque vous n'étiez pas encore. C'est ma seule clémence qui

m'a poussé moi-même, à faire le ciel et la terre, et la mer et le firmament. J'ai créé le ciel, pour qu'il se

meuve sur vos têtes, j'ai créé l'air, pour que vous respiriez le feu et l'eau pour tempérer l'un par l'autre;

le soleil, pour ne pas vous laisser dans la nuit. Tout ainsi a été fait et ordonné pour subvenir aux

besoins de l'homme. Le ciel est peuplé d'oiseaux, la terre se couvre de fruits et de nombreux animaux

pour la subsistance de l'homme; [169] la mer est riche de poissons; en toutes choses éclate ainsi

l'ordre parfait de ma providence.

C'est après avoir produit toutes ces choses excellentes qu'enfin je créai l'homme à mon image et

ressemblance, et que je le plaçai en ce jardin qui, par la faute d'Adam, pousse maintenant des épines,

là où primitivement l'on ne trouvait que fleurs embaumées d'innocence, de la plus grande suavité.

Tout était soumis à l'homme, mais sa désobéissance introduisit la révolte au dedans de lui-même et

parmi toutes les autres créatures. Le monde entier tomba en sauvagerie et l'homme avec lui, l'homme

qui, à lui seul, est tout un monde!

Nouvelle intervention de ma providence! J'envoyai dans le monde ma Vérité, le Verbe incarné qui

détruisit la sauvagerie, arracha les épines du péché originel. Il e n fit un jardin arrosé par le sang du

Christ crucifié et dans lequel il planta les sept dons du Saint-Esprit, après l'avoir nettoyé du péché

mortel. Cela fut accompli, non pendant la vie, mais après la mort de mon Fils unique.

Ce dessein providentiel fut figuré dans l'ancien testament, lorsque Elisée fut prié de venir ressusciter

un enfant qui était mort (2 R 4,22). Elisée n'y alla pas, mais il y envoya Giézi, avec son bâton, en lui

recommandant de poser le bâton sur l'enfant mort. Giézi partit, il fit ce qu'Elisée lui avait dit, mais il ne

ressuscita pas l'enfant. Ce que voyant, Elisée se rendit lui-même en personne auprès de l'enfant;

[170] s'étendant sur lui, il appliqua tous ses membres sur les membres du mort en lui soufflant sept

fois dans la bouche, et l'enfant respira sept fois, en signe de la vie qui lui était rendue.

Cette figure symbolise Moïse que j'envoyai avec le bâton de la Loi, en le chargeant de l'imposer au

mort, qui était le genre humain. Mais la loi ne rendit point la vie au genre humain.

J'envoyai le Verbe, mon Fils unique, figuré par Elisée, et qui s'adapta à la forme de cet enfant mort par

l'union de la nature divine à votre nature humaine. C'est avec tous ses membres, que la nature divine

opéra cette union, avec ma puissance, avec la sagesse de mon Fils, avec la clémence de l'Esprit-

Saint; en un mot, c'est moi tout entier, abîme de la Trinité, qui fis alliance avec la nature humaine en

m'unissant à elle.

Après cette union, mon doux Verbe d'amour en opéra une autre, en courant, dans l'ivresse de son

coeur, à la mort ignominieuse de la croix, où il s'étendit lui-même. C'est après cette seconde union

qu'il communiqua à cet enfant mort les sept dons du Saint-Esprit en soufflant dans la bouche de l'âme,

c'est-à-dire dans sa puissance affective, et en la délivrant de la mort par le saint baptême. Elle respira

alors, en preuve de la vie qu'elle avait retrouvée, en rejetant d'elle-même les sept péchés mortels.

C'est ainsi que l'âme humaine est devenue un jardin plantureux, aux fruits suaves et délicieux. Le

jardinier, il est vrai, qui est le libre arbitre, peut encore, selon qu'il lui plaît, cultiver ce jardin ou le [171]

ramener à l'état sauvage. S'il y sème cette mauvaise graine de l'amour-propre, par laquelle se

propagent les sept péchés capitaux, qui à leur tour produisent tous les autres, il aura tôt fait d'étouffer

les sept dons du Saint-Esprit et de détruire toutes les vertus. Plus de force désormais; le voilà malade.

Plus de tempérance, plus de prudence, parce qu'il a perdu la lumière qui guidait la raison. Plus de foi,

plus d'espérance, plus de justice. Il ne respecte plus le droit, il n'espère qu'en lui, et avec sa foi morte

il ne croit qu'à soi. Il met sa confiance dans les créatures, non en moi-même. Plus de charité, plus de

piété! L'amour de sa propre fragilité a tout détruit. Comment pourrait-il être bon pour le prochain, il est

devenu si cruel à lui-même ! Le voilà, par son fait, dépouillé de tout bien, et tombé dans le plus grand

des maux.

Et qui donc lui rendra la vie? Ce même Elisée, le Verbe incarné, mon Fils unique! Et comment? Que

ce jardinier s'arme de la haine de soi-même - sans elle il n'avancerait à rien - et qu'il arrache les

épines de son propre péché ; puis, qu'avec amour, il s'empresse de se conformer à la doctrine de ma

vérité: qu'il arrose son jardin avec le Sang, ce sang que le prêtre répand sur sa tête, lorsqu'il va se

confesser avec un vrai repentir dans le coeur, le regret de la faute, le désir de la satisfaction, et la

résolution de ne plus m'offenser. Voilà le moyen par lequel l'homme peut restaurer le jardin de son

âme, pendant cette vie; passé ce temps, il n'y a plus de remède, tout est fini, comme je te l'ai expliqué

maintes fois[173].

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CHAPITRE VII

(141)

Comment la Providence divine nous menace des tribulations pour notre salut. Du malheur de

ceux qui mettent leur confiance en eux-mêmes, et de l'excellence de ceux qui espèrent dans la

providence.

Tu vois donc que, par ma providence, j'ai réparé la ruine de l'homme, cet autre monde.

Mais j'ai laissé sur la terre les épines de nombreuses tribulations, et permis que partout l'homme se

heurtât à la rébellion des choses. Ce n'est pas sans un conseil de ma providence que j'en ai agi de la

sorte, ni sans égard à votre bien. Ma sagesse s'est inspirée de vos besoins. J'ai voulu détourner

l'homme de placer son espérance dans le monde, pour l'amener à courir droit à moi qui suis sa fin, et

j’ai pensé que du moins les coups répétés des tristesses humaines lui apprendraient à porter plus

haut son coeur et ses désirs. Cependant telle est son ignorance de cette vérité, si grand est son attrait

pour les délices du monde, que, malgré toutes les épines, toutes les souffrances qu'il y trouve, il ne

parait pas vouloir s'en détacher, ni se soucier de rentrer dans sa patrie.

Que serait-ce donc, ma fille, tu le peux comprendre, s'il trouvait en ce monde tout à souhait, [174]

dans une joie tranquille, jamais traversée d'aucune peine? Voilà pourquoi ma providence a permis,

que le monde produisit en abondance les tribulations. Par elles j'éprouve la vertu de mes serviteurs, et

dans les peines qu'ils souffrent, dans la force avec laquelle ils les endurent, dans la violence qu'ils se

font à eux-mêmes, je trouve un titre à la récompense. Ainsi ma providence a tout ordonné, tout

disposé avec une sagesse parfaite.

J'ai donné beaucoup à l'homme, parce que je suis riche et que je le pouvais faire; et je le puis

toujours, car ma richesse est infinie. Tout a été fait par moi, et sans moi rien ne peut être. Et donc

l'homme veut-il la beauté, je suis la beauté; veut-il la bonté, je suis la bonté, car je suis bon

souverainement; je suis la sagesse, je suis doux, je suis juste, je suis miséricordieux. Je suis

généreux et non pas avare; je suis celui qui donne à qui lui demande; j'ouvre à celui qui frappe

vraiment; je réponds à qui m'appelle. Je ne suis pas ingrat, je reconnais mes serviteurs et j 'aime à

récompenser ceux qui se dépensent pour moi, pour l'honneur et la gloire de mon nom. Je suis joyeux

et je conserve en constante allégresse l'âme qui s'est revêtue de ma volonté. Je suis cette grande

providence, qui jamais ne fait défaut à mes serviteurs qui espèrent en elle, soit pour leur âme, soit

pour leur corps.

Comment l'homme peut-il refuser de croire que j'aurai soin de lui, lui que j'ai créé à mon image et

ressemblance, quand il me voit nourrir et préserver le ver dans le bois sec, donner leur pâture [174]

aux bêtes des champs, aux poissons de la mer, aux oiseaux de l'air, à tous les êtres vivants qui sont

sur terre? Je fais luire mon soleil sur les plantes, et je répands sur elles la rosée qui féconde, N'est-ce

pas pour son service que tout a été fait? Ma bonté n'a rien créé sans penser à lui. De quelque côté

qu'il se tourne, au spirituel comme au temporel, il ne trouve rien d'autre que l'abîme de feu de ma

charité, servie par la grande et douce et parfaite providence.

Mais il ne voit pas, parce qu’il s'est privé de la lumière, et qu'il ne veut pas voir. Dès lors il se

scandalise de l'épreuve, il restreint sa charité envers le prochain, il se fait avare et s'inquiète du

lendemain, comme si ma Vérité ne le lui avait pas défendu quand elle a dit : Ne vous tourmentez pas

pour le jour qui vient: à chaque jour suffit sa peine (Mt 6.34) !

Il vous reprochait ainsi votre peu de confiance, en vous mettant sous les yeux ma providence et la

brièveté du temps. Ne vous inquiétez pas pour demain, disait-il. C'est comme s'il avait dit : Ne vous

donnez pas de souci pour ce que vous n'êtes pas sûr d'avoir c'est assez de suffire au jour présent. Il

vous enseignait à demander d'abord le royaume des cieux, c'est-à-dire la bonne et sainte vie. Quant à

ces choses de rien, je sais bien, moi votre Père du ciel, que vous en avez besoin, puisque c'est pour

vous que je les ai faites, puisque c'est pour vous que j'ai commandé à la terre de vous donner ses

fruits [175].

Il n'a donc pas lu cette doctrine que lui a donnée le Verbe ma Vérité, ce malheureux qui, par défiance,

retient son coeur et n'ouvre qu'à demi la main qui doit être secourable au prochain! Il va devenir ainsi

insupportable à soi-même. Cette confiance qu'il a mise en lui, avec cette défiance vis-à-vis de moi, est

la source de tous les maux. C'est ainsi qu'il se fait juge de la volonté des hommes, sans remarquer

que ce jugement n'est pas de sa compétence, et n'appartient qu'à moi seul. Quant à ma volonté, il ne

la comprend pas et la juge fort mal à moins qu'elle lui ménage quelque prospérité, quelque

satisfaction ou quelque plaisir du monde. S'il ne voit rien venir de ce côté, comme c'est là qu'il a placé

tout son coeur et tout son espoir, il lui semble que ma providence ne fait rien pour lui, et qu'il ne reçoit

rien de ma bonté; tout lui manque, croit-il, et tout l'abandonne. Aveuglé qu'il est par sa propre passion,

il ne voit pas le trésor qu'il y a dans cette détresse, il ne perçoit pas le fruit de la véritable patience.

C'est la mort qu'il en retire, et il a dès cette vie, un avant-goût de l'enfer.

Et moi cependant, dans ma bonté, je ne laisse, malgré tout, de pourvoir à ses besoins. Je commande

à la terre de donner ses fruits au pécheur comme au juste; sur son champ je fais luire mon soleil et je

répands ma rosée, comme sur le champ du juste. Souvent même c'est le pécheur qui recevra avec

plus d'abondance.

Ainsi en dispose ma bonté, pour verser plus largement les richesses spirituelles dans l'âme du [176 ]

juste, qui s'est dépouillé pour mon amour des biens temporels, en renonçant au monde, à tous ses

plaisirs et à sa volonté propre. Ceux qui enrichissent leur âme et dilatent ainsi leur coeur dans l'abîme

de ma charité, y perdent toute inquiétude au sujet d'eux-mêmes, au point que non seulement ils n'ont

aucun souci des biens du monde, mais encore ne peuvent-ils plus penser à eux-mêmes. C'est alors

que moi, je prends en main le gouvernement de leurs affaires spirituelles et temporelles. Outre ma

providence générale, j'ai pour eux une providence particulière; c'est la clémence de mon Esprit-Saint

qui se met à leur service et se fait ainsi leur servante.

Ne te souvient-il pas d'avoir lu, dans la vie des Pères du désert, l'histoire de ce saint homme qui avait

renoncé à tout et à lui-même, pour la gloire et l'honneur de mon nom. Comme il était malade, c'est ma

clémence qui veillait sur lui, et lui envoya un ange pour l'assister et pourvoir à ses besoins. Le corps

était ainsi secouru dans sa misère, tandis que l'âme demeurait dans une inexprimable allégresse, en

savourant la douceur de ce commerce angélique.

En pareille occurrence, l'Esprit-Saint est pour l'homme une mère qui le nourrit au sein de ma divine

charité. Il l'a rendu libre, il l'a fait seigneur, en l'affranchissant de la servitude de l'amour-propre. Car là

où brûle le feu de ma cha rité, là ne peut demeurer cette, eau de l'amour-propre qui éteint dans l'âme

ce doux feu. Mon Esprit-Saint, ce serviteur que ma puissance lui a [177] donné, le revêt lui-même, il le

nourrit, il l'enivre de douceur, il le comble de richesses inestimables. Il retrouve tout, pour avoir tout

quitté. Pour s'être dépouillé de lui-même il est revêtu de moi. Il s'est fait lui-même, en toute chose,

serviteur, par humilité, et le voilà devenu seigneur, maître du monde et de lui-même ! Il s'est comme

aveuglé en renonçant à ses vues personnelles, et le voilà qui jouit de la plus pure lumière ! En

désespérant de soi, il a conquis la couronne d'une foi vivante et d'une parfaite espérance qui ne

l'abandonne jamais. Il goûte la vie éternelle, délivré de toute peine, parce que ses souffrances mêmes

sont exemptes d'affliction. Il juge tout en bien, parce qu'en tout il découvre ma volonté et qu'il sait à la

lumière de la foi que je ne veux rien d’autre que sa sanctification ; aussi, sa patience est-elle

inaltérable.

Oh! combien heureuse cette âme, qui, dans un corps mortel, n'en goûte pas moins le bien immortel!

Elle reçoit tout avec respect; la main gauche ne lui pèse pas plus que la main droite . Tribulation ou

consolation, faim ou nourriture, soif ou rafraîchissement, froid ou chaud, nudité ou vêtement, vie ou

mort, honneur ou affront, affliction ou réconfort, elle accepte tout, elle est accueillante à tout, avec une

humeur égale et tranquille. Rien ne l'abat, rien ne la trouble, rien ne l'ébranle. Elle est établie sur la

roche vive elle a vu à la lumière de la foi, et [178] avec une ferme espérance, que tout ce qui vient de

moi, c'est avec un même amour que je le donne et dans une même pensée, la pensée et l'amour de

votre salut. Elle sait que ma providence pourvoit à tout, que dans les grandes épreuves, je donne à

l'âme une grande force, et que je n'impose jamais un fardeau plus lourd qu'elle ne le peut porter,

pourvu qu’elle se dispose à le vouloir accepter, pour mon amour. Le sang de mon Fils vous a bien

prouvé, que ce n'est pas la mort du pécheur que je veux, mais qu'il se convertisse et qu'il vive. C'est

pour qu'il vive, que je lui envoie tout ce qui lui arrive. Cette vérité est toujours présente à l'âme

dépouillée d'elle-même, et voilà pourquoi elle ne trouve que sujet de joie, en tout ce qu'elle voit ou

qu'elle éprouve, en elle-même ou dans les autres. Elle n'a jamais peur de manquer des petites

choses, quand par la lumière de la foi, elle est assurée des plus grands biens, comme je te l'ai exposé

au commencement de ce traité. Oh! que glorieuse est cette lumière de la très sainte foi, qui lui a fait

connaître et voir, et sans cesse lui découvre ma Vérité! Elle vient, cette lumière, de l'Esprit-Saint, le

bon serviteur : elle est une lumière surnaturelle, que l'âme obtient de ma bonté, en exerçant la lumière

naturelle que je lui ai donnée [179].

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CHAPITRE VIII

(142)

Comment Dieu exerce sa providence sur l'âme, en lui donnant son sacrement. Comment il

pourvoit aux désirs de ses serviteurs affamés du sacrement du corps du Christ. Comment il

pourvut maintes fois, par une intervention merveilleuse, au besoin d'une âme qui désirait

ardemment l'Eucharistie.

Sais-tu, très chère fille, comment je pourvois aux besoins de mes serviteurs qui espèrent en moi? De

deux manières. Ma providence, à l'égard de mes créatures raisonnables, s'exerce à la fois sur l'âme

et sur le corps, et toutes les dispositions de ma providence vis-à-vis du corps, sont ordonnées au

service de l'âme; elles ont pour but de la faire pénétrer plus avant dans la lumière de la foi, d'accroître

son espérance en moi, en la dépouillant de plus en plus de la confiance qu'elle pourrait avoir en ellemême.

C'est ainsi, qu'elle en arrive à voir et à reconnaître que je suis celui qui est, celui qui peut, celui

qui veut, celui qui sait subvenir à ses besoins et pourvoir à son salut.

Pour ce qui est proprement de l'âme et de sa vie, je lui ai donné, tu le sais, ]es sacrements de la

sainte Eglise. Voilà sa nourriture, à elle ! Ce n'est pas le pain matériel, la nourriture grossière qui

convient au corps et que j'ai donnée au corps; car [180] l'âme est immatérielle, il lui faut une nourriture

immatérielle et c'est de ma parole qu'elle doit vivre. C'est pourquoi ma Vérité a dit, dans le saint

évangile, que l'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole venue de moi (Mt 4,4).

Elle doit donc suivre spirituellement, du fond du coeur, la doctrine de ma Parole incarnée, qui par la

vertu de son sang dans les sacrements lui donne la vie; car ces sacrements sont spirituels, et c'est à

l'âme qu'ils sont donnés, bien qu'ils soient faits et administrés par l'intermédiaire du corps. Cet acte

matériel ne communiquerait pas la vie à l'âme, si elle ne s'y disposait à le recevoir spirituellement par

un vrai et saint désir, et ce n'est pas dans le corps, mais dans l'âme, qu'est ce désir. Voilà pourquoi je

t'ai dit que les sacrements sont spirituels et que c'est a l'âme immatérielle qu'ils sont donnés. C'est

bien sur le corps que s'exerce le rite extérieur, mais c'est au désir de l'âme qu'il appartient d'en

recevoir l'effet.

Pour accroître cette faim, ce saint désir de l'âme, parfois je lui inspirerai ce voeu du sacrement, sans

qu'elle puisse le satisfaire. Cette privation ne fait qu'attiser son ardeur, et lui apprend à se connaître

elle-même, en l'amenant à se juger indigne par humilité. C'est moi qui l'en rend digne par divers

moyens ménagés par ma providence pour lui procurer ce sacrement. Tu le sais bien, pour l'avoir

entendu raconter et pour l'avoir éprouvé toi-même, si tu ne l'as pas oublié. La clémence de [181] mon

Esprit-Saint, que ma bonté lui a donné pour la servir, suggère alors à quelque prêtre la pensée qu'il

doit administrer cette nourriture. L'Esprit-Saint le presse par l'ardeur de ma charité, et stimule sa

conscience. Sous cette poussée intérieure, le prêtre est amené à apaiser la faim de cette âme et à

combler ses voeux. Parfois je la ferai attendre ainsi jusqu'au dernier moment, et quand elle aura perdu

tout espoir, c'est alors qu'elle obtiendra ce qu'elle désire.

N'aurais-je pu pourvoir à lui procurer, dès le commencement, la satisfaction que je lui ai l'ait attendre?

Oui, en vérité, mais si j'ai différé, c'était pour accroître en elle la lumière de la foi et l'habituer à ne

jamais se lasser d'espérer en ma bonté, en même temps que je la rendais plus circonspecte et plus

prudente en lui apprenant à ne pas retourner en arrière, en se relâchant de l'intensité de son désir.

Te souviens-tu de cette âme, qui était venue au saint temple, avec un grand désir de la communion?

Comme le prêtre montait à l'autel, elle lui demanda le corps du Christ, vrai Dieu et vrai homme, il lui

répondit qu'il ne voulait pas le lui donner. Le gémissement et l'ardeur de cette âme s'en accrurent

d'autant. Le prêtre en éprouva du trouble dans sa conscience, et à l'élévation du calice, le remords

devint si violent, qu'il dit au clerc qui l'assistait : Demande-lui si elle veut la communion, je la lui

donnerai volontiers. C'était l'Esprit-Saint, le serviteur attaché par ma providence au service de cette

[182]âme, qui travaillait ainsi le coeur de ce prêtre, pour l'amener à satisfaire à son désir.

Et quel profit pour cette âme dans ce refus ! Ce qui n'était en elle qu'une étincelle de foi et d'amour

devenait un grand feu, et ce désir embrasait tellement son coeur qu'il lui semblait que la vie allait

quitter son corps. Je n'avais permis ce délai que pour détruire en elle tout amour-propre, toute

hésitation, toute espérance qu'elle aurait pu avoir en elle-même. Ma providence fit concourir à ce

dessein l'action d'une créature, mais en d'autres circonstances, le bon serviteur qu'est l'Esprit-Saint y

pourvoira seul, sans aucun intermédiaire, comme il est arrivé maintes fois à plusieurs personnes, et

comme l'éprouvent tous les jours ceux qui me servent. Je t'en citerai, entre autres, deux exemples

admirables, pour fortifier ta foi et l'attacher davantage encore à ma providence.

Rappelle-toi, - tu dois en avoir conservé le souvenir pour l'avoir appris de cette âme elle-même - que

le jour de la conversion de mon glorieux apôtre Paul, mon cher héraut, il y avait dans une église, une

âme si désireuse de recevoir ce sacrement, le pain de vie, nourriture des anges qui vous a été donné

à vous mes créatures humaines, qu'elle le demanda à presque tous les prêtres qui vinrent célébrer ce

jour-là. Par une disposition de ma providence, de tous elle essuya un refus. Je voulais ainsi lui [183]

apprendre que si les hommes la rebutaient, je lui restais fidèle, moi son créateur. Pour le lui prouver,

j'usai d'un doux stratagème, afin de la mieux enivrer de ma providence.

La dernière messe allait être dite. Elle avait averti celui qui servait à l'autel, qu'elle désirait communier;

mais celui-ci s'abstint de prévenir le prêtre. Cependant, comme elle n'en avait point reçu de réponse

négative, elle attendait avec ferveur, le moment où elle pourrait s'approcher de la communion. La

messe terminée et se voyant frustrée dans son espérance, elle éprouva une faim si grande de ce pain

de vie, un désir si ardent de le recevoir, qu'elle ne savait comment le contenir, en même temps que

son humilité la portait à se considérer comme indigne et lui faisait reproche de la présomption qu'elle

avait eue, d'oser s'unir à un si grand mystère.

Alors moi, qui exalte les humbles, moi le Dieu de l'éternité, j'attirai à moi le désir et l'ardeur de cette

âme et je plongeai son esprit dans l'abîme de ma Trinité. J'inondai de clartés l'oeil de son intelligence

sur ma puissance à moi le Père éternel, sur la sagesse de mon Fils unique, sur la clémence de

l'Esprit-Saint, distincts tous trois dans l'unité d'une [184] même essence. Cette âme s'unit si

étroitement à ce divin objet, que son corps en était soulevé de. terre; car, dans cet état unitif, l'âme,

comme je te l'ai expliqué, est plus parfaitement unie à moi par le sentiment de l'amour qu'elle ne l'est à

son propre corps. C'est au sein de cet abîme, que, pour satisfaire son désir, je lui donnai moi-même la

sainte communion, et en signe de la réalité de cette grâce, pendant plusieurs jours, elle éprouva d'une

manière merveilleuse, par ses sens corporels, le goût et l'odeur du sang et du corps du Christ crucifié,

ma Vérité. Elle en fut toute renouvelée dans la lumière de ma providence, qu'elle avait goûtée avec

tant de douceur.

Cette intervention providentielle ne fut sensible qu'à cette âme seule elle demeura invisible polir les

autres créatures.

Quant au second fait, il eut pour témoin le prêtre qui fut acteur dans l'événement, et qui le vit de ses

yeux.

Cette âme avait un grand désir d'entendre la messe et d'y communier ; mais, retardée par une

infirmité, elle n'avait put se rendre à l'église à l'heure voulue. Elle y vint cependant, mais en retard.

Quand elle arriva, le prêtre en était à la consécration. La messe se célébrait à un autel placé au

chevet de l'église, mais elle demeura au bas dut temple, à l'autre extrémité, parce que l'obéissance ne

lui permettait pas d'entrer plus avant. C'est donc là qu'elle se tint. Elle disait dans ses gémissements :

O âme misérable, ne vois-tu pas quelles [185] grâces tu as reçues : tu es dans le temple saint de

Dieu, tu vois le prêtre qui célèbre le sacrifice, toi qui mériterais par tes péchés d'être placée en enfer?

Mais ces considérations n'apaisaient point son désir, bien au contraire, plus elle s'abaissait dans les

profondeurs de l'humilité, plus elle se sentait élevée au-dessus d'elle-même; ma grâce la faisait

pénétrer davantage, par la foi et l'espérance, dans la connaissance de ma bonté; et elle y trouvait la

confiance que l'Esprit-Saint, son serviteur, contenterait sa faim.

C'est alors que je lui donnai ce qu'elle désirait d'une manière qu'elle naurait pas su prévoir. Avant la

communion, au moment où le prêtre divise l'hostie, il s'en détacha une fraction qui tomba sur l'autel.

Par une disposition de ma sagesse et un acte de ma puissance, cette parcelle de l'hostie, qui s'en

était détachée, quitta l'autel, pour aller à l'autre extrémité de l'église où se tenait cette âme. Celle-ci

sentit à ce moment qu'elle était communiée, mais croyant qu'elle l'avait été d'une manière invisible, et

que rien n'en avait paru au dehors, elle pensa, dans l'ardeur de son amour, qu'une fois de plus j'avais

secrètement satisfait son désir comme il lui était déjà arrivé bien souvent.

Ce n'était pas l'avis du prêtre. Celui-ci ne trouvant pas cette parcelle de l'hostie, en éprouvait une

douleur qui eut été intolérable, si dans ma clémence l'Esprit-Saint le serviteur, ne lui eût suggéré l'idée

de la personne qui l'avait reçue. Un doute cependant [186] subsistait dans son esprit, jusqu'à ce qu'il

s'en fût expliqué avec elle.

N'aurais-je pas pu guérir l'infirmité qui l'empêchait de se rendre à l'église, et lui permettre ainsi

d'arriver à l'heure à la messe, pour recevoir le sacrement de la main du prêtre? Sans doute; mais je

voulais prouver à cette âme, et par sa propre expérience, qu'avec ou sans l'intermédiaire des

créatures, dans quelque état, dans quelque temps que ce soit, et quoi qu'elle souhaite, moi, je puis, je

sais, je veux satisfaire ses désirs et au delà de ses désirs, et par les moyens les plus merveilleux.

C'est assez, ma très chère fille, pour le faire comprendre les dispositions de ma providence à l'égard

des âmes affamées de ce doux sacrement. C'est ainsi qu'en use ma bonté vis-à-vis de tous les

autres, suivant leurs besoins.

Je veux te parler maintenant d'un détail, et t'expliquer la conduite de ma providence dans l'intime de

l'âme, sans aucune intervention des agents corporels, comme instruments extérieurs. Je t'en ai déjà

touché un mot, à propos des états de l'âme, mais je n'en juge pas moins opportun d'y revenir (187).

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CHAPITRE IX

(143)

De la providence de Dieu à l’égard de ceux qui sont en péché mortel.

L'âme est ou en état de péché mortel ou en état de grâce. En ce second état, quelle demeure encore

imparfaite ou elle est parvenue à la perfection. Dans tout ces états, l'âme est l'objet de ma providence,

qui en use largement avec elle; mais divers sont les moyens choisis par ma sagesse infinie, comme

divers aussi les besoins auxquels elle doit pourvoir.

Les hommes mondains, plongés dans la mort du péché, ma providence s'emploie à les réveiller par

l'aiguillon de la conscience. Je les harcèle sans relâche, et sous toutes les formes, par des moyens si

multiples et si variés que ta parole ne les saurait redire, parce qu'au fond de leur coeur, ils sentent

toujours cette blessure. Je ne leur permets pas d'échapper à son importunité, et la douleur qu'ils en

éprouvent se fait si cuisante, que souvent ils n'y peuvent plus tenir et abandonnent la faute du péché

mortel.

Parfois, comme de vos épines j'aime à retirer la rose, lorsque le coeur de l'homme glisse au péché

mortel, pour s’être laissé prendre à l'amour de la [188]

créature, en dehors de ma volonté, je fais en sorte que le temps et le lieu lui manquent pour

l'exécution de ses mauvais desseins. Son coeur languit et se ronge devant l'obstacle qu'il ne peut

vaincre; il se replie sur lui-même; il entend le reproche de sa conscience, il comprend que c'est par sa

faute qu'il se torture, il en conçoit du repentir, et rejette alors loin de lui son fol amour. Car n'est-ce pas

folie en vérité que de placer son affection en une chose qu'on reconnaît ensuite dès qu'on ouvre les

yeux, n'être pas même une vétille. Certes la créature qu'il aimait d'un si misérable amour est un bien,

elle est quelque chose. Mais ce qu'il attendait d'elle, n'était pas même une bagatelle; c'était le péché,

et le péché n'est pas quelque chose. Sur cette épine qui déchire l'âme, j'ai fait fleurir la rose, comme

j'ai dit, de ce néant qu'est la faute, j'ai fait un moyen de salut.

Qui m'a poussé à en agir de la sorte? Pas le pécheur, assurément, qui ne me cherche pas, qui ne

demande point mon assistance, qui n'invoque point ma providence, si ce n'est pour favoriser ses

coupables desseins, ou lui ménager les plaisirs, les richesses ou les honneurs du monde. Qui m'y a

donc conduit? L'Amour! Car avant même que vous ne fussiez, je vous aimais ; et sans même que

vous m'aimiez, je vous aime, moi, et ineffablement! Voilà, oui, voilà la force qui me pousse; et c'est

aussi les prières de ceux qui me servent. A ceux-ci la clémence de mon Esprit-Saint, le bon serviteur,

sert toujours comme nourriture, l'honneur de mon [189] nom et l'amour de leur prochain. Aussi

toujours occupés du salut de leurs frères, ils s'efforcent d'apaiser ma colère et de lier les mains de ma

divine justice, sans cesse provoquée par l'iniquité des hommes qui mériteraient de tomber sous ses

coups. Ils me font ainsi violence à moi-même, par leurs larmes, par leurs humbles et continuelles

prières. Et qui donc les fait crier vers moi, sinon ma providence qui pourvoit ainsi à la détresse de ce

mort? Car il a été dit que je veux non la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive.

Sois tout amour pour mn providence, ma fille. si tu veux seulement ouvrir les yeux, ceux de ton esprit

et ceux de ton corps, tu verras des hommes criminels plongés dans cette affreuse misère. Privés de

ma lumière, la corruption de la mort dans leur âme, êtres d'obscurité et de ténèbres, ils vont chantant

et riant, prodiguant leur temps dans la vanité, dans les plaisirs, dans la basse débauche. Manger,

boire, jouir, voilà toute leur vie: leur Dieu c'est leur ventre. Hors de là ils n'ont que haine, rancoeur,

orgueil, et mille autres vices dont je t'ai parlé. Et ils n'ont pas conscience de leur état! S'ils ne

changent pas de vie, ils sont dans le chemin, qui mène tout droit a la mort éternelle, et ils y vont en

chantant!

N'estimerait-on pas grande sottise, extravagante folie, le fait d'un condamné à mort qui irai! à

l'échafaud, en chantant et dansant, et en donnant des signes d'allégresse? Oui, assurément. Et c'est

la folie de ces malheureux, folie d'autant plus grande [190] que sans comparaison aucune, ils

éprouvent plus de dommage incontestablement de la perte de leur âme que ceux-là de la mort de leur

corps. Ils perdent la vie de la grâce, ceux-là la vie corporelle; par l'éternelle damnation ils subissent

une peine infinie, ceux-là, une peine finie. Et ils y courent, et ils chantent! O deux fois aveugles,

insensés et fous au-dessus de toute sottise !

Cependant mes serviteurs sont dans les larmes, leur corps est dans l'affliction, leur coeur en

souffrance. Veilles, prières incessantes, soupirs, gémissements, macérations, ils acceptent tout, ils

affrontent tout, pour le salut de ces pécheurs qui, de leur côté, les tournent en dérision. Mais leurs

railleries retombent sur leurs tètes, et le châtiment de la faute revient toujours à celui qui l'a commise,

tandis que la récompense de tous les labeurs, supportés pour l'amour de moi, fait retour à celui à qui

ma bonté a fait la grâce de la mériter. Car moi votre Dieu, je suis le Dieu juste, je rendrai a chacun

selon ses oeuvres.

les serviteurs ne se laissent pas décourager par les moqueries, par les persécutions et les ingratitudes

de ces malheureux: ils n'en prient pour eux qu'avec plus de zèle et plus de ferveur. Et qui donc les

excite ainsi à frapper à la porte de ma miséricorde? Qui? sinon encore ma providence, attentive à

procurer le salut de ces misérables, et qui, dans ce but, grandit la vertu et attise le feu de la charité

dans l'âme de mes serviteurs? Infinies en vérité, les ressources providentielles ménagées par moi à

[191] l'âme du pêcheur, pour le retirer du péché mortel!

Je vais te parler maintenant de la conduite de ma providence à l'égard de ceux qui, sortis de leur

faute, demeurent encore imparfaits. Sans revenir sur ce qui a été exposé avec ordre des états de

l'âme, j'y toucherai très brièvement.

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CHAPITRE X

(144)

De la providence de Dieu à l’égard de ceux qui sont encore dans l'amour imparfait.

Sais-tu, très chère fille, quel moyen j'emploie pour faire sortir l'âme imparfaite de son imperfection?

Quelquefois je la livre à elle-même, à la multiple variété des pensées qui confusément l'obsèdent, et à

l'aridité de son esprit. Il lui semble alors qu'elle est entièrement abandonnée de moi, et qu'elle n'a plus

d'affection pour rien; ni pour le monde, parce qu'en réalité elle n'en a pas; ni pour moi, croit-elle, parce

qu'elle n'éprouve en elle-même aucun sentiment, sauf dans sa volonté, une certaine disposition à ne

pas vouloir m'offenser. Cette porte de la volonté libre, je ne donne pas licence aux ennemis de l'ouvrir.

Je permets bien aux démons et aux autres ennemis de l'homme, d'enfoncer les autres portes, mais

pas celle-là, qui est la principale et dont dépend le sort de la cité de l'âme. C'est au libre arbitre qu’est

confiée la garde de cette porte. C'est moi qui l'ai fait libre; à lui de répondre, à son gré, oui ou non.

Nombreuses sont les portes de cette cité. Mais il en est trois qui ont plus d'importance que les autres

[192]. La principale est celle que je viens de dire, la volonté, qui est inexpugnable, si elle ne consent à

se livrer, et qui commande les deux autres, qui sont la mémoire et l'intelligence. Si la volonté consent

à lui livrer passage, l'ennemi, l'amour-propre, fera irruption dans la place, avec toute la troupe hostile

qui le suit. Dès lors, l’intelligence est envahie par les ténèbres ennemies de la lumière, et la mémoire

est occupée par la haine, par le ressentiment que provoque en elle le souvenir de l'injure reçue, haine

et ressentiment directement hostiles à la charité, à l'amour du prochain. Elle est assaillie soudain par

le souvenir de mille plaisirs du monde aussi nombreux, aussi variés que les divers péchés qui sont les

ennemis nés des vertus.

Ces portes une fois livrées, toutes les autres issues s'ouvrent d'elles-mêmes; ce sont tous les sens du

corps, qui sont des organes correspondants aux facultés de l'âme. L'affection déréglée de l'homme,

qui a ouvert ses portes, est donc en communication avec ces organes ; tous ceux-ci par conséquent

sont contaminés par la corruption de la volonté, et leurs opérations s'en trouvent elles-mêmes

souillées. L'oeil donne et propage la mort, parce que désormais il n'est occupé qu'à considérer des

objets de mort avec des regards dissolus, des manières provocantes, un extérieur déshonnête, signe

de la vanité et de la légèreté du coeur. L'homme est ainsi, pour lui-même et pour les autres, une

cause de mort.

O malheureux je t'avais donné tout cela pour élever tes regards vers le ciel. La beauté de mes [194]

créatures devait te conduire à moi, pour y contempler la beauté de mes mystères ; et c'est en bas que

tu regardes; tu n'as d'yeux que pour la boue, et tu n'en retires pour toi que la mort!

L'oreille aussi prend plaisir aux choses déshonnêtes, elle accueille les propos sur autrui pour le

pouvoir juger Que ne s'emploie-t-elle à écouter ma parole et à s'informer des besoins du prochain!

C'est pour cela que je l'ai faite.

La langue a été donnée à l'homme pour annoncer ma parole et faire l'aveu de ses fautes, comme

aussi pour coopérer au salut des âmes. Il l'emploie, au contraire, à blasphémer contre moi, son

Créateur, et à la perte du prochain. N'est-ce pas elle, en effet, qui met en pièces sa réputation, qui

murmure contre lui, qui calomnie ses oeuvres, rabaissant les bonnes et exaltant les mauvaises.

Jurements, faux témoignages, paroles lascives, dangereuses pour soi-même et pour les autres, voilà

ses méfaits. Et n'est-ce pas elle encore, qui lance ces mots d'injures qui traversent le coeur du

prochain comme un poignard et provoquent sa colère? Que de maux, que d'homicides, que

d'impuretés, que de haines, que de vengeances, que de pertes de temps, sont imputables à la langue!

L'odorat ne pèche-t-il pas, lui aussi, par le plaisir désordonné qu'il recherche dans ses propres

sensations. Et le goût, avec son avidité insatiable, avec ses appétits déréglés, toujours en quête de

mets variés et sans cesse renouvelés, comme s'il n'avait pour objectif que de remplir le ventre! Elle

[195]

ne remarque pas, la pauvre âme, qu'elle ouvre ainsi la porte à tous les abus, que les excès dans la

nourriture allument dans sa chair fragile de violents désirs où elle risque d'être consumée.

Les mains, à leur tour, prennent plaisir à dérober le bien d'autrui, et trouvent leur satisfaction a des

actes bas et déshonnêtes, elles que j'ai faites pourtant, pour assister le prochain dans ses infirmités,

et pour répandre l'aumône qui subvient à sa détresse! Les pieds ont été donnés à l'homme pour porter

le corps, pour le transporter d'un lieu à un autre, là où l'appelle sa propre utilité ou celle du prochain,

pour la gloire et l'honneur de mon nom: et ils ne servent qu'à courir à des lieux de perdition, à toutes

les occasions de péché, aux conversations légères et corruptrices, par lesquelles il entraîne au mal et

les autres et lui-même, au gré de sa volonté désordonnée.

Tout cela je te l'ai dit, ma très chère fille, pour te donner sujet de pleurer sur la désolation où est

réduite la noble cité de l'âme, et pour te faire voir quels maux innombrables font irruption par la porte

principale de la volonté. Moi, cependant, je n'ai donné licence à aucun de ses ennemis d'en franchir le

seuil, bien que, comme je l'ai dit, je leur laisse faculté d'attaquer les autres portes. Ainsi, je permets

que l'intelligence soit occupée par les ténèbres d'esprit; quelquefois c'est la mémoire, qui a comme

perdu tout souvenir de moi; en d'autres temps, c'est toute la sensibilité qui semble en révolte, tous les

sens du corps qui se sont mis en [196] insurrection. Même à regarder les choses saintes, a les

toucher, à les voir, à les sentir, à s'en approcher, l'âme éprouve des troubles dans la sensibilité,

comme si tout provoquait, chez elle, des émotions déshonnêtes et corruptrices. Mais rien de tout cela

ne donne la mort à l'âme, car je ne veux pas sa mort, pourvu qu'elle prenne garde de ne pas ouvrir la

porte de la volonté. Je permets à ces ennemis de s'agiter au dehors, mais non de pénétrer au dedans.

Ils ne peuvent entrer dans la place, qu'autant que la volonté propre le veut.

Et pourquoi exposer ainsi à tant de tourments et d'afflictions cette âme entourée de tant d'ennemis ?

Ce n'est pas pour qu'elle succombe et perde le trésor de ma grâce, mais pour lui donner une idée plus

haute de ma providence. Je veux l'amener ainsi à se confier en moi, et non pas en elle-même; je veux

la réveiller de sa négligence, et par le péril qui la trouble lui faire chercher un refuge en moi, son

unique défenseur. C'est moi qui suis son père, un père tendre, qui veut son salut, et, dans cette

pensée, travaille à la rendre humble, à la convaincre qu'elle n'est pas, à lui faire reconnaître que l'être

et les grâces qui s'ajoutent à l'être, elle a tout reçu de moi qui suis sa vie.

Et comment l'âme apprend-elle à connaître que je suis sa vie, et à découvrir l'action de ma

providence, au milieu de ces assauts? Par la grande délivrance ! Je ne la laisse pas continuellement

se débattre dans ces épreuves : elles vont et viennent, suivant que je le juge utile à son progrès.

Parfois [197]

elle croit être en enfer, et soudain, sans aucun effort, sans aucun acte de sa part, elle se trouve

délivrée, et éprouvant un avant-goût de la vie éternelle. Une grande sérénité est descendue en elle, il

lui semble que tout ce qu'elle voit lui parle de Dieu, et tout son coeur s'embrase d'amour, dans la

contemplation de ma providence, qui s'est ainsi manifestée à elle. Elle voit qu'elle a été retirée d'une

violente tempête, sans qu'elle fût pour rien dans cette délivrance. La lumière lui est venue à

l’improviste, sans qu'elle y pensât; elle comprend, dès lors, que c'est mon inestimable charité qui,

seule, est venue à son secours au moment de sa détresse, quand elle n'en pouvait plus.

Pourquoi donc, quand elle s'appliquait elle-même à l'oraison et à ses autres exercices ordinaires, ne

lui ai-je pas répondu par un rayon de lumière qui eût dissipé ses ténèbres? - Parce qu'elle était encore

imparfaite, et qu'ainsi elle eût pu s'attribuer à elle-même, dans son exercice, ce qui ne lui appartenait

pas. Tu vois comment, les combats qu'il lui faut subir, sont un moyen pour celui qui est encore

imparfait d'arriver à la perfection, par l'expérience qu'il fait, dans ces assauts, de ma divine

providence. C'est par là même qu'il s'élève au-dessus de l'amour imparfait.

Il est encore une sainte ruse que j'emploie, pour déprendre l'âme de son imperfection. Je lui fais

concevoir, pour quelque créature, une affection spirituelle et particulière, en plus de l'amour général

qu'elle doit à tous. Par ce moyen elle s'exerce à [198] la vertu et sort peu à peu de sa négligence : son

coeur se détache des autres créatures qu'elle aimait d'un amour trop sensible, père, mère, frères,

soeurs; son amour se purifie peu à peu de toute passion, et elle en arrive à ne les aimer plus que pour

moi, son Dieu. Ainsi cet amour que je lui ai inspiré, réglé suivant la mesure que je lui ai moi-même

imposée, sert à la délivrer de l'attachement excessif qu'elle avait auparavant pour les créatures, et

l'arrache par là même, tu le vois, à cette imperfection.

Mais il est encore un autre effet de cette affection spirituelle: c'est de permettre à l'âme d'éprouver si

elle m'aime parfaitement, ou non, comme aussi la créature qu'elle aime ainsi spirituellement. C’est à

cette expérience que j'ai voulu la soumettre par cet amour, en lui ménageant l'occasion de se rendre

compte elle-même de la valeur de ses sentiments. Si elle ne prenait conscience de ce qu'ils sont, il lui

importerait peu qu'ils fussent ou non de moi, elle n’en concevrait ni déplaisir ni joie.

Je lui ai déjà fait connaître par ce; moyen, t'ai-je dit, qu'elle était encore imparfaite. Or il est bien

certain que si l'amour qu'elle a pour moi est imparfait. imparfait aussi doit être celui qu'elle porte à la

créature raisonnable. Car la charité parfaite du prochain dépend essentiellement de la parfaite charité

que l'on a pour moi. La même mesure de perfection ou d'imperfection qu'elle a mise dans son amour

pour moi se retrouve dans l'amour qu'elle porte à la créature. Comment son affection spirituelle pour la

créature va-t-elle lui faire discerner [199] cette mesure? A bien des signes. Et même si elle veut avoir

l'oeil ouvert, son intelligence ne tardera guère à l'apercevoir et à la constater par l'expérience. Mais

comme je t'en ai entretenu largement en un autre endroit, je ne t'en dirai ici que quelques mots.

Cette créature, elle l'âme, ai-je dit, d'une affection particulière. Et voilà soudain qu'elle croit

s'apercevoir qu'elle en est moins aimée. L'amie, semble-t-il, a moins d'attention pour elle; il fait plus

rare ces entretiens qui lui procuraient tant de consolation, tant de profit, tant de douceur; ou bien, et

surtout, elle a cru voir que cette personne aimée réserve plus fréquemment pour une autre ces

rencontres et ces conversations. La peine qu'elle éprouve de leur privation n'en devient que plus

cruelle! C'est cette peine qui l'introduit dans la connaissance d'elle-même.

Dès lors, si elle veut obéir à la lumière et se conduire avec la prudence qui doit régler ses affections,

c'est d'un amour plus parfait qu'elle aimera cette créature que je lui ai donnée comme un moyen. Elle

comprendra que c'est par la connaissance d'elle-même et par la haine qu'elle a conçue de son propre

sentiment, qu'elle aura raison de son imperfection et pourra s'élever à la perfection. Une fois là, son

amour deviendra de plus en plus parfait, de plus en plus grand, et pour les créatures en général, et

pour cette créature en particulier, moyen providentiel que ma bonté lui a ménagé, pour l'encourager à

la haine de soi et à l'amour de la vertu, en cette vie de pèlerinage [200]; pourvu, cependant, qu'elle ne

soit pas assez sotte pour se laisser dominer et troubler par sa peine, au point de s'abandonner au

dégoût de l'esprit, au chagrin du coeur, et de renoncer à ses exercices. Dans ces conditions, cette

affection constituerait un vrai danger l'âme tournerait à sa propre ruine et changerait, en instrument de

mort, ce que je lui procurai comme un moyen de vie. Non, ce n'est pas là ce qu'elle doit faire. Qu'elle

donne à son zèle un autre objet, pour le rendre saint. Qu'avec humilité elle se reconnaisse indigne des

consolations qu'elle recherchait et dont elle se voit privée. Qu'elle considère à la lumière de la foi, que

c’est la vertu qui doit être le motif principal de son amour, et que la vertu n'a pas diminué dans la

personne qu'elle aime; qu'elle conçoive alors le désir de supporter toute peine, de quelque côté qu'elle

lui vienne, pour la gloire et l'honneur de mon nom. C'est ainsi qu'elle accomplira ma volonté en ellemême,

et qu'elle recevra ce fruit de la perfection; c’est pour la faire parvenir à cette lumière que j'ai

disposé dans sa vie les luttes, les secours, et tous les événements.

Voilà les moyens dont se sert ma providence à l'égard des imparfaits. Il en est bien d'autres encore la

langue humaine serait incapable d'en exprimer le nombre et la variété [201].

_______________

CHAPITRE XI

(145)

De la providence de Dieu vis-à-vis de ceux qui sont dans la charité parfaite.

Je te parlerai maintenant des parfaits et des dispositions de ma providence, pour les conserver en leur

état, pour éprouver leur perfection et la développer incessamment; car, en cette vie, nul n'est si parfait

qu'il ne puisse le devenir davantage. Voici un des nombreux moyens que j'emploie pour promouvoir

leur progrès.

Ma Vérité elle-même a dit : C'est moi, la vigne véritable; mon Père est le laboureur; vous, vous

êtes les rameaux (Jn 15, 1).

Celui qui demeure en lui, qui est la vigne véritable issue de moi le Père, en s'attachant a sa doctrine,

celui-là porte fruit. Pour que votre fruit soit plus abondant et plus savoureux, je vous laboure par les

nombreuses tribulations, les affronts, les injures, les outrages, les mépris, les reproches, par les

paroles, par les faits, par la faim, par la soif, suivant qu'il plaît à ma bonté, et suivant la mesure que

chacun est capable de porter. La tribulation [202] est le signe démonstratif, qui fait juger de la

perfection ou de l'imperfection de la charité dans une âme. Les injustices et les épreuves que je

ménage à mes serviteurs exercent leur patience et avivent le feu de leur charité, par la compassion

qu'elles provoquent en eux, pour l'âme de celui qui leur fait injure; car ils sont plus sensibles à

l'offense qui m'est faite et au dommage de leur persécuteur qu'à leur propre injure.

Ainsi font ceux qui sont dans l'état de grande perfection et pour qui tout est moyen de progrès; aussi

est-ce pour leur avancement que je dispose tout ce qui leur arrive. Je mets en eux une faim du salut

des âmes qui les aiguillonne sans cesse, et leur fait frapper jour et nuit à la porte de ma miséricorde,

dans un complet oubli d'eux-mêmes, comme je te l'ai expliqué à propos de l'état des parfaits. Or plus

ils se perdent ainsi, plus ils me trouvent.

Et où me cherchent-ils? Dans ma Vérité, en suivant parfaitement la voie de sa douce doctrine. Ils ont

lu son doux et glorieux livre, et ils y ont appris que, pour obéir à mon commandement et montrer

combien il aimait mon honneur et le genre humain, il a voulu courir, à travers les supplices et les

opprobres, à la table de la très sainte Croix, où par son sacrifice il a fait sa nourriture de la race

humaine; c'est ainsi que, par sa passion et par son amour des hommes, il m'a témoigné à moi-même

tout l'amour qu'il avait de ma gloire.

Mes Fils bien-aimés, eux aussi. ceux qui sont parvenus à cet état de la grande perfection, me [203]

démontrent, par leur persévérance, par leurs veilles, par leurs humbles et constantes prières, qu'ils

m'aiment, Moi, véritablement, et qu'ils ont bien étudié le livre de ma Vérité, puisqu'ils en pratiquent la

sainte doctrine, en supportant tout, souffrances et labeurs, pour le salut de leur prochain. Car ils n'ont

point d'autre moyen que celui-là, de me prouver l'amour qu'ils ont pour moi. Tout autre moyen que l'on

pourrait imaginer, pour me témoigner de l'amour, reposerait sur ce moyen principal qui est la créature

raisonnable. Comme je te l'ai dit ailleurs, tout le bien que l'on peut produire s'accomplit par

l'intermédiaire du prochain, parce qu'on ne peut vraiment faire le bien que dans la charité, qui est

l'amour de moi-même et du prochain. Tout ce qui est fait en dehors de la charité n'est pas vraiment un

bien, quelque vertueux que soient par ailleurs les actes accomplis. De même aussi, d'ailleurs, l'on

commet le mal, par l'intermédiaire du prochain, par le manque de charité.

Tu comprends par là que c'est par ce moyen que je leur ai déterminé, que mes serviteurs prouvent

leur perfection et l'amour pur qu'ils ont pour moi, en s'employant sans relâche, et à travers toutes les

souffrances, pour le salut du prochain. C'est pourquoi je les émonde par les tribulations, pour qu'ils

produisent des fruits plus abondants et plus suaves. Le parfum de leur patience monte jusqu'à moi.

Quelle suavité et quelle douceur dans ce fruit i Et combien profitable à l'âme, qui porte ainsi la [204]

douleur sans faiblir! si elle le pouvait voir, il n'est pas de souffrance qu'elle ne recherchât avec

empressement et qu'elle ne reçût avec allégresse. C’est pour procurer ce grand trésor à mes fils bien

aimés, que je leur impose le fardeau de grandes souffrances, pour ne pas laisser se rouiller en eux la

vertu de patience. S'ils ne la tenaient ainsi en continuelle activité, quand viendrait le temps de

l'exercer, ils la trouveraient toute recouverte de cette rouille de l'impatience qui ronge l'âme.

Parfois, j'use avec eux d'un agréable stratagème pour les maintenir dans l'humilité. Je laisse

s'endormir en eux toute leur puissance affective, au point que ni dans leur volonté ni dans leur

sensibilité, ils n'éprouvent aucune impression contraire à la vertu, sinon comme le peuvent faire des

personnes endormies; je ne dis pas mortes, car dans l'âme parfaite la sensibilité peut sommeiller,

ellene meurt pas et même, si l'âme se relâche de l’exercice ou de l'ardeur du saint désir, elle se

réveillera plus violente que jamais. Que nul donc, si élevé qu'il soit en perfection, ne se croie assuré

du côté des sens : tous ont besoin de demeurer dans une sainte crainte de moi-même. Nombreux

sont ceux qui tombent misérablement et qui ne seraient pas tombés, s'ils avaient eu plus de défiance.

Je dis donc que, chez ces parfaits, il semble parfois que leur faculté de sentir soit endormie. Parce

qu'ils ont supporté de grandes épreuves sans en être émus, ils seront portés à croire qu'ils ne sont

pas susceptibles d'être tout à coup troublés [205] par le plus petit incident, par la moindre bagatelle,

dont ils seraient les premiers à rire. Et les voilà soudain qui se sentent si vivement affectés au dedans

d'eux-mêmes, qu'ils en demeurent stupéfaits. C'est ma providence qui a ménagé cette expérience,

pour l'avancement de l'âme : elle la ramène ainsi dans la vallée de l'humilité. Plus prudente

désormais, l'âme se dresse contre elle-même avec une rigueur impitoyable, poursuivant de sa haine

et accablant de ses reproches cette révolte de ses sens. Ce châtiment a pour effet de plonger la

sensibilité en un sommeil plus profond.

A quelques-uns de mes grands serviteurs, ma providence prouve sa vigilance, en leur laissant cet

aiguillon que connut le cher apôtre Paul, mon vase d'élection. Bien qu'il eût reçu la doctrine de ma

Vérité dans l'abîme du Père éternel, je ne voulus point éteindre en lui les rébellions de la chair. Ne

pouvais-je cependant délivrer Paul et mes serviteurs de ces révoltes des sens? Oui, assurément.

Pourquoi donc ma providence ne le fait-elle pas? Pour leur procurer un sujet de mérite, et pour les

maintenir dans la connaissance d'eux-mêmes qui leur inspire la véritable humilité. C'est encore pour

les rendre miséricordieux à l'égard du prochain, et compatissants à leurs peines sans aucune dureté.

Ils auront en effet bien plus de compassion pour ceux qui sont dans la souffrance et dans la

tribulation, s'ils font eux-mêmes l'expérience des mêmes épreuves. Leur amour s'en accroît d'autant,

et ils courent vers moi, tout oints de la véritable humilité [206] et embrasés du feu de la divine charité.

C'est par ces moyens, et une infinité d'autres, que je les achemine à l'union parfaite, comme je t'ai dit.

Ils parviennent ainsi à une union si complète, et à une connaissance si pleine de ma bonté, que, bien

qu'encore dans un corps mortel, ils n'en goûtent pas moins le bonheur des immortels, et tout en

demeurant dans la prison du corps, il leur semble qu'ils en sont sortis. Comme ils m'ont ainsi

beaucoup connu, ils m'aiment davantage, et qui aime beaucoup, se tourmente aussi beaucoup; aussi,

leur tourment s'accroît-il en même temps que leur amour. Et quel tourment endurent-ils donc? Ce ne

sont ni les injures qu'ils ont subies, ni les souffrances de leur corps, ni les assauts du démon, ni

aucune autre contrariété qui leur pourrait advenir à eux personnellement. Rien de tout cela ne les peut

affliger. S'ils se lamentent, c'est des offenses qui me sont faites à moi, en voyant et en éprouvant que

je suis digne d'être aimé et servi; c'est de la perte des âmes, qu'ils voient s'enfoncer dans les ténèbres

du monde, et tomber dans un tel aveuglement. Car dans cette union que l'âme a contractée avec moi

par sentiment d'amour, elle regarde et connaît en moi l'ineffable amour que j'ai pour mes créatures;

elle voit qu'elles représentent mon image, et elle s'éprend d'amour pour elles pour l'amour de moi. De

là l'intolérable tourment qu'elle éprouve quand elle les voit se séparer de ma bonté. si grande est cette

douleur que toute autre peine ne lui semble plus rien en comparaison, et qu'elle [207] demeure

insensible à toutes les autres souffrances, comme si ce n'était pas elle qui les endurât.

Une autre attention de ma providence, est de me manifester moi-même à mes serviteurs. Je leur fais

voir en moi, avec une grande tristesse, les iniquités et les misères du monde, la damnation des âmes

en général et en particulier, selon qu'il plaît à ma bonté, pour les faire progresser dans l'amour et dans

la peine. Stimulés ainsi par le feu du désir, ils crient vers moi avec une ferme confiance, éclairés par la

lumière de la très sainte foi, pour demander mon assistance en faveur de tant d'infortunés. Ainsi, du

même coup, ma divine providence pourvoit aux besoins du monde, vaincue qu'elle est par les doux

désirs tourmentés de mes serviteurs, et eux-mêmes en retirent avantage, par la connaissance plus

profonde qu'ils y trouvent et par l'union plus parfaite qu'ils font avec moi.

Tu le vois donc bien, nombreuses sont les voies et bien variés les moyens par lesquels je conduis les

parfaits. Tant qu'ils sont en cette vie, ils sont toujours capables de progresser dans la perfection et de

mériter davantage. C'est pourquoi, sans cesse je m'emploie à les dépouiller de tout amour-propre

désordonné, spirituel ou temporel, et je les travaille par de nombreuses tribulations, pour qu'ils

produisent un fruit plus abondant et meilleur. Le déchirement qu'ils endurent en voyant que l'on

m'offense et que les âmes perdent la grâce, éteint en eux tout autre sentiment, tellement que toutes

les peines de cette vie leur paraissent, auprès [208] de cette douleur, moins que bagatelles. Dans cet

état, ils n'ont plus aucune recherche personnelle; tribulation ou consolation, tout leur est égal. Ce n'est

pas leur satisfaction dont ils sont avides, ce n'est pas d'un amour mercenaire qu'ils m'aiment, en vue

de leur propre plaisir: ce qu'ils veulent uniquement, c'est la gloire et l'honneur de mon nom.

Tu peux donc voir, ma très chère fille, que ma providence s'étend à toutes mes créatures

raisonnables, que les moyens qu'elle emploie sont admirables, et les occasions qu'elle ménage

infiniment variées. Les hommes de ténèbres ne les connaissent pas, car les ténèbres ne sauraient

être accueillantes à la lumière. Seuls les peuvent apercevoir, ceux qui possèdent la lumière, et plus ou

moins parfaitement, suivant le degré de leur lumière. Cette lumière se trouve dans la parfaite

connaissance que l'âme a d'elle-même, qui la fait s'insurger contre les ténèbres, avec une haine qui la

prend tout entière [209].

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CHAPITRE XII

(146)

Bref résumé de ce qui précède. - Explication des paroles du Christ à saint Pierre : " Jette tes

filets à droite de la barque. "

Je t'ai expliqué comment je pourvois aux besoins de mes créatures, soit en général, soit en particulier.

Ce que je t'en ai fait voir est comme la vapeur d'une goutte de rosée en comparaison de l'Océan. Je

t'ai exposé les moyens que j'emploie, pour accroître dans l'âme la faim et le désir du sacrement. Tu as

pu apprendre aussi, comment l'action de ma providence se fait sentir à l'intérieur de l'âme, par

l'intermédiaire du Saint-Esprit, le serviteur, qui distribue ma grâce au méchant pour le ramener au

bien, à l'imparfait pour l'acheminer vers la perfection, au parfait pour le rendre plus parfait encore. Car

vous pouvez toujours progresser, et devenir de bons et parfaits médiateurs entre moi et les hommes

qui se sont mis en révolte contre moi. Je t'ai dit en effet, s'il t'en souvient bien, que c'est par la

médiation de mes serviteurs, que je ferai miséricorde au monde, et que c'est à cause de leurs

souffrances que je réformerai mon Epouse. Vraiment, on les peut appeler un autre [210] Christ

crucifié, puisqu'ils ont accepté de remplir son office. Mon Fils unique est venu comme médiateur, pour

mettre fin à la guerre, et réconcilier dans la paix, l'homme et moi, en souffrant avec patience jusqu'à la

mort ignominieuse de la croix.

C'est aussi l'oeuvre de ces crucifiés. Ils se font médiateurs par leurs prières, par leurs paroles, par leur

bonne et sainte vie, proposée comme un modèle aux yeux de tous. En eux brillent les pierres

précieuses des vertus, et cette patience avec laquelle ils supportent les défauts du prochain. Ce sont

là, les amorces auxquelles ils prennent les âmes. Ils lancent lé filet non de la main gauche, mais de la

main droite, comme le disait ma Vérité à Pierre et aux autres disciples après la Résurrection. La main

gauche, c'est-à-dire l'amour-propre, est morte chez eux; mais la main droite est vivante. Elle est ce

vrai et pur amour, cette douce et divine dilection, avec laquelle ils jettent le filet du saint désir, en moi,

l'océan de paix. En rapprochant le récit qui précède la résurrection de celui qui la suit, tu y verras

qu'en retirant le filet, c'est-à-dire en enfermant leur désir dans la connaissance d’eux-mêmes, ils

prennent une telle abondance de poissons qu'ils ne peuvent suffire à le ramener à eux, et qu'ils sont

obligés d'appeler un compagnon pour les aider dans cette besogne. En effet l'acte de saisir et de

lancer le filet doit être accompagné de la véritable humilité, et il faut appeler le prochain par amour,

pour le prier d’aider à retirer ces poissons qui sont les âmes [211].

Cette vérité tu l'expérimentes en toi-même, et tu la peux observer dans mes serviteurs. Si lourd est le

poids de ces âmes qu'ils enferment dans le filet de leur saint désir, qu'ils crient au secours; ils

voudraient que toutes les créatures raisonnables accourussent à leur aide, et vinssent prêter à leur

propre insuffisance l'assistance de leur humilité. Voilà pourquoi je t'ai dit qu'ils faisaient appel à

l'humilité et à la charité du prochain pour les aider à retirer ces poissons, qui se trouvent pris en

grande abondance, bien que plusieurs s'en échappent par leur propre faute et ne demeurent pas

enfermés dans le filet. Le filet du saint désir les a bien tous pris, puisque l'âme affamée de mon

honneur ne se contente pas d'une partie, mais veut y englober tous les hommes.

Elle veut les bons, pour qu'ils l'aident dans cette pêche à faire entrer les poissons dans le filet, et que

par cette oeuvre ils se conservent dans le bien et avancent dans la perfection; les imparfaits, elle

voudrait qu'ils devinssent parfaits, et les mauvais, elle désire les voir devenir bons. Les infidèles

plongés dans les ténèbres, elle souhaite qu'ils parviennent à la lumière du saint baptême. Elle les veut

tous, quels que soient leur état, leur condition, parce qu en moi elle les voit tous, créés par ma bonté à

l'amour de feu, et rachetés par le sang du Christ crucifié, mon Fils unique. Tous sont donc pris dans le

filet de son saint désir : mais beaucoup s'en échappent, comme je te l'ai dit, qui se privent de la grâce

par leur faute, ou qui, comme les infidèles [212] et les autres, demeurent dans le pêché mortel. Cela

n'empêche pas qu'ils soient compris en ce désir et cette incessante prière car qu'une âme s'éloigne de

moi par ses offenses ainsi que de la société de mes serviteurs, en manquant à l'amour et au respect

qu'elle leur doit, les sentiments que ceux-ci ont pour elle n'en subissent aucun dommage. Le propre

de leur charité est de demeurer inaltérable. C'est ainsi qu'ils jettent de la main droite cet aimable filet.

O fille très chère, il est raconté dans le saint Evangile, que lorsque ma Vérité commanda au glorieux

apôtre Pierre de jeter à la mer ses filets, Pierre répondit, que toute la nuit il s'était fatigué sans rien

prendre (Lc 5,5-7),mais, ajouta-t-il, sur votre commandement, je vais le jeter. Il le jeta; il prît une si

grande quantité de poissons qu'il ne le pouvait retirer seul, et qu'il dut appeler les disciples à son aide.

Considère cet acte de Pierre ! Dans la réalité qui vient d'être décrite, tu découvriras une figure, et tu

comprendras par tout ce que je t'ai dit que cette figure s'applique à toi. Car, sache-le bien, tous les

mystères, toutes les actions accomplies en ce monde par ma Vérité avec ses disciples ou en dehors

des disciples, étaient représentatifs de ce qui se passe dans l'intime de l'âme de mes serviteurs et

chez tous les hommes. Vous pouvez retirer de tous ces faits un enseignement et une règle [213] de

vie. Qu'on les médite à la lumière de la raison, et les esprits les plus grossiers comme les plus subtils,

les intelligences vulgaires comme aussi les plus hautes peuvent en tirer profit chacun peut en prendre

sa part, s'il le veut.

Pierre, t'ai-je dit, au commandement du Verbe, jeta le filet: il fut donc obéissant, en croyant avec une

foi vive, qu'il prendrait du poisson, et il en prit en effet beaucoup; mais ce ne fut pas pendant la nuit.

Sais-tu quel est ce temps de la nuit? C'est la nuit ténébreuse du péché mortel, où l'âme est privée de

la lumière de la grâce. En cette nuit, elle ne saurait rien prendre, parce qu'elle jette le filet de son désir

non dans l'océan de vie, mais dans la mer morte, où elle ne trouve que la faute qui n'est pas quelque

chose. Elle se fatigue en vain, tous ses efforts sont inutiles. Ceux qui s'imposent toutes ces peines se

font les martyrs du démon, non du Christ crucifié. Mais, quand le jour paraît, quand l'âme sort de la

nuit du péché, pour recouvrer la lumière de la grâce, elle retrouve du même coup dans son esprit le

commandement de la loi que je lui ai donnée, de jeter le filet, à la parole de mon Fils, en m'aimant pardessus

toute chose, et le prochain comme soi-même. Docile dès lors à la lumière de la foi, avec une

ferme confiance, elle jette son filet, sur sa parole, en suivant la doctrine et les exemples de ce doux

Verbe d'amour et de ses disciples. Comment son filet se remplit et quels sont ceux qu'il appelle a son

aide. Je te l'ai déjà dit, et je n'y reviens plus [214].

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CHAPITRE XIII

(147)

Comment il en est qui sont plus habiles à jeter le filet et qui prennent plus de poissons. De

l'excellence de ces parfaits.

Tout ce que je viens de dire est pour te faire comprendre, par la lumière de l'intelligence, avec quelle

providence, ma Vérité, dans le temps qu'elle vivait avec vous, réglait tous ses services et

accomplissait toutes ses actions. Tu apprendras par là même comment se conduit et ce que doit faire

une âme qui est en cet état de grande perfection. Remarque-le bien, l'un agit plus parfaitement que

l'autre, suivant qu'il obéit plus promptement à cette parole, et avec une plus parfaite lumière, dépouillé

de toute confiance en lui-même, toute son espérance reposant en moi, son Créateur.

Celui qui obéit aux préceptes et aux conseils intérieurement et extérieurement jette son filet plus

parfaitement que celui qui observe les commandements réellement, et les conseils d'esprit seulement.

Celui qui n'observerait pas les conseils mentalement n'observerait déjà plus les commandements

réellement: ces deux conditions sont inséparables comme [215] je te l'ai expliqué plus longuement en

un autre endroit. Qui lance plus parfaitement le filet, pêche aussi plus parfaitement; et les parfaits dont

je t'ai parlé font une pêche très abondante et excellente.

Supérieurs en effet sont leurs moyens d'action, par la belle ordonnance qu'ils ont su mettre en leurs

puissances, par la bonne et douce garde exercée par le libre arbitre à la porte de la volonté. Tous

leurs sentiments s'accordent en la plus suave harmonie, à l'intérieur de la cité de l'âme, dont toutes

les portes sont à la fois ouvertes et fermées. La volonté est fermée à l'amour-propre, elle est ouverte

au désir, au zèle de mon honneur, et à l'amour du prochain. L'intelligence est fermée à la

considération des plaisirs, des vanités et des bassesses du monde, ténèbres épaisses qui

obscurcissent l'esprit qui s'y attache et le plongent dans la nuit ; elle est ouverte à la mémoire et au

souvenir de mes bienfaits. Toute la puissance affective de l'âme entre alors en jubilation et entonne un

cantique, dont la prudence a réglé tous les accords et dont la dominante est la gloire et l'honneur de

mon nom. Elle a accordé pour cette harmonie, les grandes cordes des puissances de l'âme, comme

aussi les cordes plus grêles des sens qui sont les organes du corps. Si les hommes d'iniquité rendent

un son de mort en accueillant leurs ennemis, ceux-ci, mes parfaits, font entendre un hymne de vie, et

en recevant leurs amies, les vraies et solides vertus, ils leur donnent le concert de leurs oeuvres

bonnes et saintes [216].

Chaque membre s'acquitte de la fonction que je lui ai assignée, et chacun à son rang, dans un ordre

parfait. L'oeil s'applique à voir, l'oreille à entendre, l'odorat à sentir les odeurs, le goût à percevoir les

saveurs, la main à toucher et à oeuvrer, les pieds à marcher. Et tous s'accordent en un même sens

harmonieux, qui est le service du prochain, pour l'honneur et la gloire de mon nom et le progrès de

l'âme, parleurs bonnes, vertueuses et saintes opérations, soumis qu'ils sont, comme organes, à toutes

les impulsions de la volonté. Ce bel accord a toutes mes complaisances ; il ravit les anges et fait les

délices de tous. les vrais amateurs, qui l'écoutent dans la joie et dans l'allégresse, chacun participant

au bonheur d'autrui.

Il fait aussi l'admiration du monde. Qu'ils le veuillent ou non, les hommes d'iniquité ne peuvent pas

demeurer insensibles à la douceur de cette harmonie. Beaucoup se laissent prendre à son charme, et

sa séduction les arrache à la mort pour les ramener à la vie. Tous les saints ont attiré les âmes par

cette musique. Le premier qui ait fait entendre ce concert de vie fut le doux Verbe d'amour, lorsque,

après avoir pris votre humanité pour l'unir à la divinité, il fit entendre sur la croix un si doux chant qu'il

attira à lui le genre humain, et subjugua le démon auquel il enleva le pouvoir usurpé qu'il avait

possédé si longtemps parla faute de l'homme. C'est à l'êcole de ce maître que tous vous avez appris

l'harmonie. C'est lui qui vous a enseigné à accorder vos instruments. C'est avec cet art qu'ils tenaient

[217] de lui, que les apôtres furent si puissants et répandirent sa parole dans le monde entier martyrs,

confesseurs, docteurs, vierges, tous ont attiré et séduit les âmes par le bel accord de leur vie. Vois la

glorieuse vierge Ursule, qui sut tirer de son instrument des sons si doux qu'elle entraîna à sa suite

onze mille vierges, et en conquit autant et davantage encore d'une race étrangère. Et ainsi tous les

autres, qui d'une manière, qui d'une autre, ont exercé la même séduction. Quelle en est la cause,

sinon mon infinie providence, qui a pourvu mes serviteurs de ces instruments, et en a réglé

l'instrumentation, en leur apprenant l'art de leur faire rendre de semblables accords.

D'ailleurs tout ce que je leur donne, tout ce que je leur ménage en cette vie, n'est qu'un moyen pour

les amener à tirer de leurs instruments encore plus d'harmonie, si toutefois ils veulent profiter des

leçons de ma providence, en ne se laissant point aveugler par la nuée de l'amour-propre, de leur bon

plaisir et de leur propre sagesse [218].

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CHAPITRE XIV

(148)

De la providence de Dieu en général vis-à-vis de ses créatures, en cette vie et dans l'autre.

Ma fille, dilate ton coeur et ouvre l'oeil de ton intelligence éclairée par la lumière de la foi, pour voir

avec quel grand amour et quelle providence j'ai créé l'homme et tout ordonné en lui pour qu'il jouisse

du souverain et éternel bonheur qui est le mien. J'ai pourvu à tout, je te l'ai dit, pour l'âme et pour le

corps, dans les imparfaits et dans les parfaits, dans les bons et dans les méchants, au spirituel

comme au temporel, au ciel et sur la terre, en cette vie mortelle comme dans la vie immortelle.

Durant votre passage en cette vie mortelle, je vous ai enchaînés dans les liens de la charité. Qu'il le

veuille ou non, l'homme est lié à son semblable, s'il se sépare de lui par un sentiment contraire à la

charité avec le prochain, il n'en demeure pas moins attaché à lui par la nécessité. J'ai voulu que vous

demeuriez unis les uns aux autres et par les actes et par le coeur dans la charité; mais si vous perdez

la charité du coeur par vos péchés, pour que vous soyez obligés de conserver encore des liens entre

[219] vous, dans le commerce extérieur, ma providence n'a pas voulu donner à chaque homme tous

les moyens de subvenir par lui-même à toutes les nécessités de la vie humaine. Chacun a reçu en

partage un talent particulier, et tous sont ainsi obligés de recourir les uns aux autres pour se procurer

ce dont ils ont besoin. Tu le peux voir, l'artisan a recours au laboureur et le laboureur ne peut se

passer de l'artisan. Chacun d'eux a besoin de l'autre, parce que chacun d'eux ne sait pas faire ce que

l'autre produit. Pareillement le clerc et le religieux ont besoin du séculier et le séculier ne peut se

passer du religieux ; ils sont nécessaires l'un à l'autre. Ainsi en est-il du reste des hommes.

Ne pouvais-je accorder à chaque homme tout ce qui lui était nécessaire? Oui bien. Mais c'est ma

providence qui a voulu que chacun fût soumis à son semblable et fût ainsi amené par le besoin qu'ils

ont les uns des autres à demeurer unis par les actes extérieurs et par le sentiment intérieur de la

charité. J'ai fait éclater en eux ma magnificence, ma bonté, ma providence, et ils se laissent mener par

les ténèbres de leur propre sensualité. Les membres mêmes de votre corps devraient vous faire

rougir, car eux pratiquent entre eux la charité que vous ignorez vous-même. Quand la tête est malade,

la main lui prête assistance, si c'est un doigt, ce tout petit membre, qui souffre, la tête ne dédaigne pas

de se porter à son aide sous prétexte qu'elle est la partie la plus haute et la plus noble du corps: elle

vient au contraire à son secours avec tout ce qu'elle possède, avec l'ouïe, avec la vue, avec la parole.

Ainsi font tous les autres membres. Ce n'est pas de même qu'en agit l'homme orgueilleux, qui voyant

l'un de ses membres pauvre et infirme, ne l'assiste pas dans sa nécessité, non pas certes de tout son

avoir, mais encore de la moindre parole de bonté: il n'a pour sa misère que des reproches et en

détourne la tête avec dégoût. il regorge de richesse et il laisse son semblable mourir de faim. Il ne

s'aperçoit pas que sa bassesse et sa cruauté font monter jusqu'à moi une odeur de mort ; mais c'est

pour les profondeurs de l'enfer qu'est faite sa corruption.

Ma providence cependant veille sur ce pauvre, et par la pauvreté lui prépare des richesses

magnifiques, tandis que le riche, s'il ne revient à résipiscence, subira les reproches dont l'accablera

ma Vérité et qu'elle annonce dans le saint Evangile: " J'ai eu faim, tu ne m’as pas donné à

manger ; j’ai

eu soif, tu ne m'as pas donné à boire; j'ai été nu, tu ne m’as pas vétu; j'ai été malade, j’ai été

prisonnier, tu ne m'as pas visite (Mt 25,42)."

Il lui servira de peu, à ce dernier jour, de prétendre s'excuser en disant : Mais ! je ne vous ai pas vu !

si je vous avais vu, je n'eusse pas manqué de vous assister ! - Ce malheureux riche sait bien, c'est ma

Vérité qui l'a dit, que ce qui est fait à ses pauvres est fait au Christ lui-même. Ce sera donc bien

justement qu'il recevra avec les démons, un [221] châtiment sans fin. Car j'avais tout disposé, sur

cette terre, pour le détourner de cette éternelle douleur.

Si tu élèves tes regards vers moi, qui suis la vie qui ne passe pas, si tu contemples la nature

angélique et les citoyens de cette cité immortelle, qui, par la vertu du sang de l'Agneau ont obtenu la

vie éternelle, tu verras que j'ai disposé avec ordre leur charité. Je n'ai pas voulu qu'aucun pût jouir tout

seul, à part soi, de sa félicité dans cette vie bienheureuse, qu'il a reçue de moi, sans que tous les

autres en eussent leur part. Non, je ne l'ai pas voulu, et leur amour mutuel s'ordonne en une charité si

parfaite que le plus grand jouit du bonheur du plus petit et que le plus petit prend part à la joie du plus

grand. Quand je parle de plus petit, c'est de la mesure qu'il a reçue que je l'entends; car tous ont la

plénitude, le plus petit comme le plus grand, mais chacun à des degrés divers, comme je te l'ai

expliqué ailleurs.

O combien fraternelle est cette charité! Comme étroitement elle unit à moi toutes ces âmes et toutes

entre elles, puisque c'est de moi qu'ils la tiennent, et qu'ils reconnaissent avec sainte crainte et parfait

respect, que c'est de moi qu'ils l'ont reçue. Cette considération les embrase d'amour pour moi; et en

moi dès lors, ils voient et connaissent la dignité à laquelle je les ai élevés. L'ange entre en

communication avec l'homme, avec l'âme bienheureuse, et les bienheureux avec les anges: unis

qu'ils sont par les liens de la charité, chacun se réjouit du bonheur [222] de l'autre; et tous ensemble

exultent dans la possession de moi-même. C'est une jubilation, une allégresse sans tristesse, une

douceur sans amertume, parce que dans leur vie et à leur mort, ils m'ont goûté, moi, par sentiment

d'amour, dans la charité du prochain.

Qui donc a établi cette belle ordonnance de l'amour? Ma sagesse, par les soins admirables de ma

douce providence. Elle est partout et, si tu regardes au purgatoire, tu la trouveras encore, toujours

ineffable et douce, à l'égard de ces pauvres âmes, qui par ignorance n’ont pas su tirer profit du temps

et qui, séparées du corps, ne sont plus en état de pouvoir mériter. Aussi est-ce par vous que j'ai

pourvu à leur situation, vous à qui le temps est encore donné, tant que vous êtes dans cette vie

mortelle, et qui pouvez l'employer pour elles. Par vos aumônes, par les messes que vous pouvez faire

dire à mes ministres, par les jeûnes, par les prières faites en état de grâce, il vous est donné d'abréger

la durée de leur peine, en faisant appel à ma miséricorde.

N'avais-je pas raison de te dire que tu trouverais là encore, ma douce et fidèle providence. En

t'exposant tout ce qu'elle a fait dans l'intérieur de l'âme pour votre salut, j'ai voulu L'embraser d'amour

et te munir, par la lumière de la foi, d'une ferme espérance en ma providence. Sors de toi-même, et

pour toute ta conduite espère en moi, sans crainte servile [223].

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CHAPITRE XV

(149)

De la providence de Dieu à l'égard de ses serviteurs pauvres: comment il leur procure les

choses temporelles.

Je veux maintenant te dire un mot des moyens que j'emploie, pour secourir mes serviteurs qui

espèrent en moi dans les nécessités du corps.

Tous ont part à ma sollicitude, mais ils en éprouvent plus ou moins les effets suivant qu'ils sont plus

ou moins parfaits, plus ou moins dépouillés du monde et d'eux-mêmes. Elle n'abandonne jamais mes

pauvres, ceux qui sont pauvres en esprit et de volonté, par amour spirituel de la pauvreté. Voilà les

vrais pauvres. Beaucoup sont pauvres qui ne voudraient pas l'être. Ceux-là sont riches de volonté,

bien que mendiants dans la réalité, parce qu'ils n'espèrent pas en moi et n'acceptent pas

volontairement la pauvreté, que le leur ai donnée comme une médecine pour leur âme: la richesse eût

été pernicieuse pour eux et eût amené leur damnation.

Mes serviteurs, eux, sont pauvres, sans être mendiants. Le mendiant, maintes fois, manque du

nécessaire et souffre de grandes privations, tandis que le pauvre n'est pas dans l'abondance, mais a

du moins ce qu'il lui faut. Jamais je ne laisse manquer [224] celui qui se fie à moi, tant qu'il espère en

moi. Je le réduis parfois à une certaine extrémité, pour lui faire voir et toucher que c'est moi qui peux

et veux subvenir à ses besoins, pour lui faire aimer davantage ma providence et l'attacher à cette

épouse, la vraie pauvreté. Mais alors, la clémence de mon Esprit-Saint, leur serviteur toujours attentif,

voyant qu'ils n'ont pas ce qui leur est nécessaire pour les besoins du corps, soufflera la pensée et

excitera le désir de les secourir, en quelque personne plus fortunée (lui les assistera dans leur

détresse.

Toute la vie de mes chers pauvres est ainsi gouvernée, par la sollicitude que j’inspire a leur endroit

aux serviteurs du monde. Il est vrai que pour éprouver leur patience, leur foi, leur persévérance, je

permettrai qu'ils reçoivent des reproches, des injures, des affronts ; mais celui-là même qui les insulte,

est amené par ma clémence, à leur faire l'aumône et à subvenir à leurs besoins.

C'est là ma providence générale à l'égard de mes chers pauvres ; mais quelquefois, avec mes grands

serviteurs, j'interviendrai directement par moi-même, sans recourir aux créatures. Tu en as fait toimême

l'expérience, et tu as entendu conter ce trait de ton glorieux père Dominique. Dans les premiers

temps de son ordre, les frères étaient dans la plus grande détresse. L'heure du repas venue, ils

n'avaient rien à manger, mais mon bien-aimé serviteur Dominique, éclairé par la lumière de la foi, et

plein de confiance dans ma providence dit à ses fils : Mettez-vous à table. Les frères obéirent à sa

[225] parole et se mirent à table. Alors moi, qui ne fais jamais défaut à qui place en moi son

espérance, j'envoyai deux anges, avec un pain très blanc, qui suffit largement à leurs besoins, pour

plusieurs repas. Ce fut là un acte de ma providence, où l'homme n'eut aucune part et où la clémence

de l'Esprit-Saint a tout fait.

En d'autres circonstances, je multiplie une petite quantité qui est insuffisante pour les besoins de mes

serviteurs, comme il arriva à cette douce vierge, sainte Agnès, qui, depuis son enfance jusqu'à son

dernier jour, me servit avec une si sincère humilité et une si ferme espérance, que jamais elle n’eut la

moindre inquiétude, pour elle-même ou pour sa famille. Quand Marie lui donna l'ordre de bâtir un

monastère à la place occupée par des femmes de mauvaise vie, elle était pauvre, elle manquait de

tout. Mais sa foi était vive, elle ne prit même pas le temps de se demander jamais comment elle

pourrait faire. Tout de suite, elle se mit à l'oeuvre et, avec l'assistance de ma providence, elle changea

ce lieu de honte en lieu saint et bâtit un monastère capable de recevoir des religieuses. Elle y

assembla aussitôt dix-huit jeunes vierges, qui n’avaient rien que ce qu'elles pouvaient attendre de ma

providence. Une fois, entre autres, je permis qu'elles manquassent de pain; trois jours entiers, elles ne

vécurent qu'avec des herbes.

Tu pourrais me demander: Comment en avez-vous agi ainsi avec elles ? Ne venez-vous pas de me

dire que vous ne manquiez jamais à ceux qui espèrent en vous, dans leur besoin? Il semble bien que

dans ce cas-ci, vous les avez abandonnées dans leur nécessité, car, d'après la loi commune, l'homme

ne peut soutenir son corps seulement avec des herbes. Il peut y avoir des exceptions pour les

parfaits; mais, si Agnès était dans l'état de perfection, ses compagnes ne l'étaient pas.

Je te répondrai que, dans cette circonstance, j'ai agi de la sorte pour accroître jusqu'à l'ivresse, dans

l'âme d'Agnès, l'amour de ma providence. Quant à celles qui étaient encore imparfaites, je les

préparais ainsi au miracle qui suivit, et qui devait commencer de les affermir dans la lumière de la très

sainte foi. Je communique d'ailleurs aux herbes ou à toute autre substance, en pareil cas, une vertu

spéciale, ou je dispose le corps humain de telle sorte qu'il s'accommode mieux de ces quelques

herbes, ou même du jeûne absolu, qu'il ne faisait auparavant du pain et des autres aliments qui

servent d'ordinaire à la nourriture de l'homme. Tu le sais bien, pour en avoir fait toi-même

l'expérience.

Après ces trois jours de disette, où elles étaient restées sans pain, Agnès éleva vers moi le regard de

son esprit, tout baigné de la lumière de la très sainte foi: " Mon père, me dit-elle, mon Seigneur et

éternel époux, ne m'avez-vous ordonné de faire sortir ces vierges de la maison de leurs parents que

pour les laisser mourir de faim? Pourvoyez, Seigneur, à leurs besoins ! " C'était moi qui lui inspirais

cette demande. je me plaisais ainsi à éprouver sa foi, et j'avais pour agréable son humble prière [227].

Ma providence étendait déjà sa sollicitude au désir qu'elle exprimait ainsi devant moi, en inspirant à

une personne la résolution d'apporter au monastère cinq petits pains.

Dans ce même temps, Agnès avertie par moi de ce qui se passait, disait à ses soeurs : " Allez, mes

filles, on vous appelle au four, et apportez ce pain.

- Dès que le pain fut servi, elles se mirent à table et Agnès elle-même distribua le pain. Moi, je

communiquai à son action une telle vertu, que toutes furent pleinement rassasiées. On recueillit les

morceaux qui restaient, et ils étaient si abondants, qu'ils suffirent amplement à un autre repas. Ma

providence avait en recours ici au prodige de la multiplication. Voilà les moyens qu'emploie ma

providence envers mes serviteurs, envers ceux qui sont pauvres volontairement, et non seulement

volontairement mais spirituellement; car, sans cette intention spirituelle, leur pauvreté ne leur servirait

de rien. Certes, les philosophes, eux aussi, par amour pour la science et dans le désir de l'acquérir,

méprisaient les richesses et se faisaient pauvres volontairement. Leur lumière naturelle suffisait à leur

apprendre que les soucis des richesses de ce monde les empêcheraient d'acquérir cette science, dont

la possession était le but assigné à leur intelligence comme terme de ses efforts. Mais comme cette

volonté d'être pauvre n'était pas spirituelle, n'était pas inspirée parla gloire et l'honneur de mon nom,

ils n'obtenaient point par elle, la vie de la grâce ni la perfection ils n'avaient droit qu'à la mort éternelle

[228].

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CHAPITRE XVI

(150)

Des maux qui découlent de la possession ou du désir déréglé des richesses temporelles.

Hélas! ma très chère fille, vois donc quelle honte pour ces hommes si misérablement avides des biens

de ce monde, et qui ne suivent même pas les indications de la lumière naturelle, pour l'acquisition du

bien suprême et éternel ! Ils ne font même pas ce que faisaient ces philosophes, par amour de la

science. Dés qu'ils avaient compris que les richesses étaient un obstacle pour eux, ceux-ci s'en

dépouillaient, et ceux-là de leurs richesses veulent se faire un dieu, ni plus ni moins ! N'est-il pas

évident qu'ils ont plus de douleur de la perte de ces biens temporels, que de me perdre, moi, le bien

suprême, l'éternelle richesse.

A y regarder de près, tu découvriras que c'est dans ce désir désordonné, dans cette volonté déréglée

de devenir riche, qu'est la source de tous les maux. De là vient l'orgueil, qui veut dominer les autres.

De là, l'injustice envers soi-même et envers autrui. De là, l'avarice, qui fait que par soif de l'or on se

met peu en peine de savoir si pour s'enrichir l'on dépouille son frère, ou si l'on grossit ses propriétés

des biens de la sainte Eglise [229], acquis par le sang du Verbe, mon Fils unique; de là, ce marché où

l'on met à l'encan la chair de son prochain; de là, ce trafic du temps, où l'on vend ce qui n'est pas à

soi, comme le font les usuriers; de là, cette gourmandise provoquée par l'abondance des mets, cette

avidité gloutonne qui mène à l'impureté. Sans les facilités que leur donne la fortune, en verrait-on si

souvent qui vivent dans le dérèglement et dans la honte. Que d'homicides, que de haines, que de

rancunes, que de cruautés à l'égard du prochain, que d'infidélités envers moi ! Ils s'attribuent à euxmêmes

tout le mérite d'avoir fondé leur fortune, sans reconnaître que les talents qu'ils y ont déployés,

c'est de moi qu'ils les tiennent. Ce n'est pas à moi que va leur confiance ils n'en ont plus que dans

leurs richesses.

Combien vaine pourtant cette espérance ! Et combien aveugles ceux qui ne s'aperçoivent pas de sa

fragilité ! Ces richesses, il n'est pas rare qu'ils les perdent dès cette vie, par une dispensation spéciale

de ma bonté, et pour leur bien; tout au moins, est-il certain qu'ils les perdront à la mort. Ils en verront

alors l'inconstance et le vide ! Elles tiennent l'âme en continuelle inquiétude, elles la tuent. Elles

rendent l'homme cruel à lui-même, elles lui font perdre cette dignité de l'infini, pour le ramener au fini.

Ce désir de la volonté qui doit l'unir à moi, qui suis le bien infini, l'homme le détourne de moi, pour

l'abaisser à des choses finies et l'y attacher de tout son amour. Il y perd le goût de la vertu, il n'en

perçoit plus la saveur, comme non plus le parfum [230] de la pauvreté. Il y perd la maîtrise de soimême,

en se faisant l'esclave de l'or. Il en est insatiable, parce qu'il aime une chose qui est moins que

lui et incapable par conséquent de le satisfaire. Car toutes les créatures ont été faites pour l'homme,

pour le service de l'homme, non pour que celui-ci se fasse leur serviteur. L'homme ne doit servir que

moi qui suis sa fin.

A combien de périls, à combien de privations, et sur mer et sur terre, ne s'expose pas l'homme pour

amasser la grande fortune, et revenir ensuite dans sa cité, pour y vivre dans les plaisirs et les

honneurs ! A-t-il quelque souci d'acquérir les vertus ? supporte-t-il la moindre peine pour leur

possession? Ce sont pourtant les richesses de l'âme. Son coeur, qui devrait être dévoué à me servir,

est comme immergé dans cet amour des richesses, et sa conscience est écrasée sous le poids des

gains illicites. Vois à quel abaissement il en est réduit, et la triste condition de son esclavage !

Si encore, sa fortune était stable; mais rien de plus mobile. Riche aujourd'hui, demain pauvre !

Maintenant, sur le faîte, et tout à l'heure dans la poussière ! Le voici honoré et respecté du monde à

cause de ses richesses ; et voilà que le monde le raille de les avoir perdues, il l'accable de ses

sarcasmes, il lui fait honte de sa ruine, il est sans pitié pour sa chute ! Cet homme se faisait aimer et

on l'aimait, uniquement pour ses richesses! S'il s'était appliqué à mériter et à s'attirer l'affection et le

respect, par de véritables vertus, l'estime et l'amour [231] des hommes lui fussent demeurés dans le

désastre de sa fortune, qui eût laissé intact le trésor de ses vertus.

Et combien lourds les fardeaux qui pèsent sur cette conscience! Elle en est si écrasée, qu'elle ne peut

courir dans le chemin où elle doit cependant accomplir son voyage, ni passer par la porte étroite.

Dans le saint Evangile, ma Vérité vous a dit qu'il était plus facile à un chameau de passer par le trou

d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans la vie éternelle ! Ces riches, ce sont ceux qui, par un

attachement déréglé pour les biens de ce monde, possèdent ou convoitent les richesses. Nombreux

sont ceux comme je t'ai dit, qui, pauvres en réalité, par leur attachement désordonné n'en possèdent

pas moins le monde entier avec la volonté, s'ils pouvaient, de s'en rendre maîtres. Impossible à ceuxlà

de passer par la porte qui est étroite et basse; à moins qu'ils ne jettent leur charge, en retirant leur

coeur de l'amour du monde, et qu'ils ne courbent la tête par humilité.

Or, c'est par cette porte qu'il faut passer : il n'y en a pas d'autre qui donne accès dans la vie. Il y a bien

une grande porte ; mais c'est sur l'éternelle damnation qu'elle s'ouvre ! Et c'est par elle, que ces

aveugles vont passer, sans voir la ruine où ils s'engagent, et ayant déjà un avant-goût de l'enfer. De

toutes parts, ils sont entourés de tourments [232]. S'ils désirent ce qu'ils ne peuvent avoir, ils se

rongent de ne le point posséder. S'ils possèdent ce qu'ils désirent, il leur arrive d'en être dépouillés, et

ce n'est pas sans déchirement qu'ils perdent ce qu'ils détenaient avec tant d'amour: leur douleur est

égale à leur avidité. Ils perdent aussi la charité du prochain, et ne se mettent point en peine d'acquérir

la moindre vertu.

O pourriture du monde ! Saines, en vérité, sont en elles-mêmes les choses du monde, que je créai,

moi, bonnes et parfaites, mais pourri, celui qui les possède ou les recherche avec un amour

désordonné ! Ta langue serait impuissante à redire, ma fille, tous les maux qui découlent de cet

attachement déréglé et en proviennent tous les jours. Et ces malheureux esclaves de la richesse ne

veulent pas voir ni reconnaître leur misérable sort [233].

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CHAPITRE XVII

(151)

Excellence de la pauvreté spirituelle. Comment le Christ a enseigné cette pauvreté, non

seulement par ses paroles, mais par son exemple. De la providence de Dieu envers ceux qui

embrassent cette pauvreté.

Je t'ai déjà touché un mot, pour te faire mieux apprécier le trésor de la pauvreté volontaire spirituelle.

Qui la connaît, sinon les chers pauvres mes serviteurs qui, pour passer par ce chemin et entrer par

cette porte étroite, ont jeté bas le fardeau des richesses ? Les uns le font réellement et spirituellement;

ce sont ceux qui observent, réellement et spirituellement, et commandements et conseils. Les autres

se contentent d'observer le conseil spirituellement, en se dépouillant de toute attache aux biens de ce

monde. Dès lors, ils ne les possèdent plus avec un amour désordonné; ils observent avec un saint

respect, l'ordre que j'ai fixé moi-même; ils ne se font pas les propriétaires de ce qu'ils ont, ils en

demeurent les dispensateurs, au service des pauvres. Ce second état est bon ; le premier est plus

parfait, plus méritoire, plus dégagé d'entraves, plus propice aux interventions extérieures et éclatantes

de ma providence, que je veux achever de te faire connaître en te recommandant la pauvreté [234]

véritable. Dans l'un et l'autre état, mes serviteurs inclinent la tête et se font petits par humilité. Mais

puisque, dans un autre endroit, s'il t'en souvient, je t'ai entretenue suffisamment du second, je te

parlerai ici uniquement du premier.

J'ai dit et montré comment tous les maux, toutes les ruines, toutes les douleurs, en cette vie et dans

l'autre, proviennent de l'amour des richesses. Par contre je te dis maintenant que tout bien, toute paix,

tout repos vous sont assurés par la pauvreté véritable. Regarde donc un peu mes pauvres ! Sur leur

visage quelle allégresse, dans toute leur personne quelle jubilation! Jamais ils ne s'attristent de rien, si

ce n'est de mon offense; mais cette tristesse, bien loin d'affliger l'âme, la fait vivre. Par la pauvreté, ils

ont acquis la suprême richesse; ils ont renoncé aux ténèbres pour trouver la plus parfaite lumière; ils

sont sortis de la tristesse du monde, pour entrer dans l'allégresse; au prix de biens périssables ils ont

acquis des biens immortels. Aussi leur âme est-elle inondée d'une telle joie, que plus grande ne

saurait être. Les labeurs leur sont un repos, les souffrances un rafraîchissement.

Vis-à-vis de tous les hommes leurs rapports sont réglés par la justice et par la charité fraternelle. Ils ne

demandent rien aux créatures, eux en qui brille la vertu de la très sainte foi, de l'espérance vraie, et

que dévore le feu de la divine charité. Par cette lumière de la très sainte foi, ils ont trouvé en moi la

richesse suprême et impérissable, ils ont élevé leur espérance au-dessus du monde et de la vanité

[235] de tous ces biens, et ils ont embrassé la pauvreté véritable. Ils en ont fait leur épouse, et

accueilli du même coup tout le cortège de ses servantes. Et sais-tu quelles sont les servantes de la

pauvreté? C'est l'abnégation, c'est le mépris de soi, c'est la sincère humilité, qui conservent et

nourrissent dans l'âme, l'amour de la pauvreté. C'est avec cette foi, cette espérance, cette ardeur de

charité, que mes vrais serviteurs ont foulé aux pieds les richesses et leur propre sentiment. Ainsi fit le

glorieux apôtre Mathieu; il abandonna tout son argent, et laissa là son comptoir pour servir ma Vérité,

qui vous apprit la manière et la règle, en vous montrant comment l'on aime et comment on sert la

pauvreté.

C'est plus que des paroles que vous avez de lui, il vous a donné l'exemple. Depuis le premier jour de

sa naissance jusqu'au dernier instant de sa mort, c'est par toute sa vie qu'il vous enseigna cette

doctrine. Bien qu'il fût la suprême richesse, à raison de la nature divine par laquelle il est une même

chose avec moi, et moi, le trésor des trésors, une même chose avec lui, il a voulu, pour vous, s'unir à

la pauvreté; pour vous, il en a fait son épouse.

Si tu le veux voir dans l'extrême pauvreté, regarde ce Dieu, qui est fait homme; contemple-le dans

cette bassesse, revêtu de votre humanité. Considère ce doux Verbe d'amour, naissant dans une

étable, au cours d'un voyage de Marie, pour vous apprendre à vous, qui êtes voyageurs, que toujours,

vous devez renaître dans cette étable, qui est la connaissance de vous-mêmes, où vous me

trouverez, moi [236], qui par la grâce suis déjà né dans l'intime de vos âmes.

Tu le vois couché entre des animaux, en une grande détresse que Marie n'a même pas de quoi le

couvrir. Il fait froid cependant, et, pour le réchauffer, elle n'a qu'un peu de foin et l'haleine des

animaux. Il est, par lui-même, le feu de la charité, et il a voulu souffrir du froid dans son humanité,

pleurant toute sa vie au cours de son existence en ce monde, il a voulu souffrir, sans ses disciples ou

avec ses disciples. Une fois, la faim contraignit ses disciples à égrener des épis pour en manger les

grains. Au dernier jour de sa vie, il fut dépouillé, mis à nu, attaché à la colonne, flagellé. Sur la croix, la

soif le dévore et il se trouve en un si grand dénuement que la terre et le bois lui manquent pour

appuyer sa tête, et qu'il doit la reposer sur son épaule. C'est alors qu'enivré d'amour, il vous fait un

bain de son sang, qui, de toutes les blessures de cet Agneau, coule jusqu'à la dernière goutte. C'est

du fond de sa misère, qu'il vous communique la grande richesse. De ce bois étroit de la croix où il est

étendu, il répand ses largesses sur toutes les créatures raisonnables; en goûtant à l'amertume du fiel,

il vous procure à vous l'inaltérable douceur. Plongé dans la tristesse, il vous distribue la consolation;

en demeurant attaché et cloué à la croix, il vous délivre des liens du péché mortel; en devenant

esclave, il vous fait libres et vous arrache à la servitude du démon. Il a été vendu, et il vous rachète

par son sang. En acceptant pour lui la mort, à vous il a donné la vie [237].

Quelle belle règle d'amour il vous a donc enseignée ! Il vous a donné la plus grande preuve d'amour

qui se puisse voir, en donnant sa vie pour vous, pour vous qui étiez ses ennemis et mes ennemis à

moi, le Père éternel et souverain. Voilà ce que ne connaît pas l'homme ignorant, qui m'offense tant et

estime si peu un si grand prix.

Il vous a donné la règle de l'humilité vraie, en se soumettant lui-même aux opprobres de la croix; de

l'abaissement, en endurant les outrages et les affronts sans nombre; de la vraie pauvreté, puisque,

dans la sainte Ecriture, il a pu se plaindre lui-même, que : " les renards ont leur tanière, les

oiseaux du ciel ont leur nid, tandis que le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête (Lc 9,58) ".

Ces leçons, qui les peut comprendre? Celui qui possède la lumière de la très sainte foi. Mais qui donc

la possède, cette lumière? Mes pauvres en esprit, qui ont choisi pour épouse la reine Pauvreté, en

rejetant loin d'eux ces richesses qui causent les ténèbres de l'infidélité.

Cette reine a son royaume, qu'aucune guerre ne trouble, dont rien n'altère la paix et la tranquillité. La

justice y abonde, parce que tout ce qui est une occasion d'injustice en a été banni. Les murailles de la

cité sont fortes, parce qu'elles n'ont pas été établies sur la terre, mais sur la roche vive, le doux Christ

Jésus, mon Fils unique. L'intérieur de cette cité est éclairé d'une lumière sans ombre, parce que [238]

la mère de cette reine, c'est l'abîme même de la divine charité. Cette cité a pour ornement la piété, la

miséricorde, parce qu'on en a expulsé le tyran de la richesse, qui la souillait de ses cruautés. Entre

tous les citoyens, c'est une bienveillance qui a sa source dans une fraternelle dilection. On y trouve

aussi l'infatigable persévérance, la prudence qui possède et gouverne la cité, avec une sagesse

avisée et vigilante. L'âme qui épouse cette douce reine Pauvreté devient maîtresse, par le fait, de tous

ces trésors, car ce qui est à l'une est à l'autre.

Malheur à elle, si le désir des richesses périssables allait porter la mort dans cette âme! Elle perdrait

du même coup tous ces biens, et chassée de la cité, elle se trouverait dans la plus grande misère;

mais, si elle demeure loyale et fidèle à cette épouse, c'est pour toujours, c'est pour l'éternité qu'elle a

été associée à son trésor.

Pour en apprécier l'excellence, il n'est encore que la lumière de la foi. Cette épouse revêt son époux

de la pureté, et le dépouillant des richesses, cause pour lui de tant de souillures, elle l'isole des

compagnies mauvaises et lui en procure de bonnes; elle le guérit de sa coupable négligence, en le

délivrant des soucis du monde et de ses biens; elle écarte de lui l'amertume et ne lui réserve que

douceur; elle taille les épines pour ne laisser que la rose. Elle purge l'âme et l'allège des humeurs

corrompues, de l'amour déréglé, puis elle la dispose à faire sa nourriture des vertus qui lui font

éprouver une grande suavité. Elle met à son service la [239] haine et l'amour, en leur confiant les

soins de propreté à l'intérieur. La haine du vice et de la sensualité fait le nettoyage de l'âme; l'amour

des vertus remet tout en ordre, en faisant taire les doutes, en supprimant la crainte servile, et en lui

rendant la sécurité avec la sainte crainte. Toutes les grâces, toutes les joies et les consolations qu'elle

peut désirer, sont désormais le lot de l'âme qui a pris pour épouse la reine Pauvreté. Elle n'a pas peur

des brigues, parce qu'il n'est personne pour lui faire la guerre; elle ne redoute pas la faim ni la disette,

car sa foi ne voit de bien que moi, qui suis toute richesse et n'espère qu'en moi, providence attentive,

qui pais et nourris ceux qui se fient à moi. A-t-on jamais trouvé un de mes vrais serviteurs, époux de la

pauvreté, qui soit mort de faim? Non en vérité. Mais il s'en est bien rencontré, parmi ces grands

riches, qui ont péri de misère, pour avoir placé toute leur espérance dans leurs trésors au lieu d'avoir

confiance en moi. A mes pauvres jamais je n'ai manqué, parce qu'ils ne manquaient pas de confiance;

toujours j'ai pourvu à leurs besoins, comme un bon et tendre père. Oh! avec quelle allégresse, avec

quel abandon ils sont venus à moi, dès qu'ils ont connu à la lumière de la foi, que depuis le premier

jusqu'au dernier jour du monde, ma providence a veillé, veille et veillera sur eux, en toute chose, au

temporel comme au spirituel, comme je t'ai dit. Je leur ménage des souffrances, je ne te l'ai pas

caché, pour assurer leur progrès dans la foi et dans l'espérance, et leur procurer [240] une occasion

de mérites, mais jamais je ne manque de les assister dans leurs besoins. En toute occurrence, ils ont

éprouvé l'abîme de ma divine providence et goûté le' lait de la divine douceur.

Aussi ne redoutent-ils point l'amertume de la mort, morts déjà à eux-mêmes et aux richesses et

fidèlement attachés à leur épouse la pauvreté. Eperdument amoureux de ma volonté et ne vivant que

pour elle, ils sont prêts à supporter le froid, la nudité, le chaud, la faim, la soif, les railleries, les

affronts, et, de tout leur coeur, ils s'empressent à la mort, heureux de donner leur vie par amour de la

vie, par amour pour moi qui suis leur vie, et de verser leur sang pour l'amour du Sang.

Regarde-les mes pauvres! Vois les apôtres et les autres, mes glorieux martyrs, Pierre, Paul, Etienne,

Laurent!

Laurent, dans son supplice, paraissait être non sur un gril de feu, mais sur un lit de fleurs délicieuses,

donnant tranquillement la réplique au bourreau : " Ce côté est cuit, lui disait-il, tourne-le, et commence

à manger ". Le grand feu de la charité divine, qui dévorait son âme, l'empêchait de sentir le petit feu

qui brûlait son corps.

A Etienne, les pierres semblaient des roses. Et la cause? L'amour avec lequel il avait pris pour épouse

la pauvreté véritable. Il avait quitté le monde, pour l'honneur et la gloire de mon nom, pour épouser la

pauvreté, dans la lumière de la foi, avec une ferme espérance et une prompte obéissance. Tous ceuxlà

s'étaient faits obéissants aux commandements et [241] aux conseils que leur avait donnés ma

Vérité, réellement et mentalement, comme il a été dit. Ils n'avaient de désir que de la mort, de dégoût

et d'impatience que de la vie, non pour fuir le labeur et la peine, mais pour s'unir à moi qui suis leur fin.

Et pourquoi ne craignent-ils pas la mort, dont la peur est naturelle à l'homme? Parce que leur épouse,

la pauvreté, leur a donné la sécurité, en les dégageant de l'amour d'eux-mêmes et des biens de ce

monde. Par la vertu, ils ont donc foulé aux pieds l'amour naturel et reçu cette lumière et cet amour

divin qui sont surnaturels.

Comment l'homme qui est parvenu à cet état, pourrait-il s'attrister de la mort, quand il désire de quitter

la vie, quand il la regarde comme un fardeau, toujours plus lourd à porter, à mesure qu'elle se

prolonge davantage. Regretterait-il d'abandonner les biens du monde, celui qui les a méprisés avec

tant d'ardeur? Ce n'est pas un mystère, que celui qui n'aime pas une chose n'a nul chagrin de la

perdre, et qu'il se réjouit de la quitter, quand il la déteste. Ainsi, de quelque côté que tu regardes, tu

trouves en eux la paix parfaite, le repos et tout bien; tandis que dans les malheureux qui possèdent de

grandes richesses, avec un amour si désordonné, tu ne rencontres que les plus grands maux et

d'intolérables souffrances. Voilà l'exacte vérité. Les apparences parfois pourraient faire croire le

contraire les apparences sont menteuses.

Qui n'eût pensé que le pauvre Lazare était dans la plus grande misère, tandis que te riche maudit

[242] était dans l'allégresse et la tranquillité? Il n'en était rien cependant. Avec toutes ses richesses, le

riche endurait plus de peines, que le pauvre Lazare dévoré par la lèpre. Le riche avait conservé sa

propre volonté toute vive, qui faisait son tourment. En Lazare, la volonté était morte, ou ne vivait qu'en

moi, qui le fortifiais et le consolais dans sa souffrance. Repoussé des hommes, en particulier de ce

riche maudit, sans personne pour laver ses plaies et s'occuper de lui, ma providence lui envoyait

quelque animal sans raison qui léchait ses ulcères. Mais au terme de leur vie, - vous le voyez à la

lumière de la foi, si Lazare a la vie éternelle, le riche est en enfer.

Oui, je le répète, les riches sont plongés dans la tristesse, et mes chers pauvres débordent

d'allégresse. Je les garde sur mon sein, où je leur donne le lait des multiples consolations. Pour avoir

tout quitté, ils me possèdent tout entier. L'Esprit-Saint se fait la nourrice de leur âme et de leur pauvre

corps, en quelque situation qu'ils se trouvent. Ma providence leur envoie même des animaux, pour les

assister quand il en est besoin. Je secoure le solitaire malade, en inspirant à un autre solitaire de

quitter sa retraite pour l'aller visiter. Tu sais bien toi-même, que maintes fois il est arrivé que je te

faisais sortir de ta cellule, pour subvenir aux nécessités des pauvres qui avaient besoin de toi. En

d'autres circonstances, ne t'ai-je pas fait expérimenter pour toi-même, les attentions de cette même

providence, en t'envoyant les secours qui t'étaient [243] nécessaires. Quand manquait la créature, je

ne manquais pas, moi, ton Créateur. Non: toujours, d'une manière ou d'une autre, je fais sentir ma

providence!

D'où vient, par exemple, qu'un homme comblé de richesses, qui donne à son corps tous les soins, qui

le revêt de luxueux habits, sera toujours malade? Puis, pour l'amour de moi, il embrasse la pauvreté,

n'a de vêtements que ce qu'il lui faut, et désormais le voilà devenu sain et fort; il semble que rien ne

puisse lui nuire, son corps résiste à tout, il s'accommode de tout, du froid, du chaud, de la nourriture la

plus grossière. Encore une fois d'où vient ce renversement des choses, sinon de ma providence, qui a

voulu l'arracher aux soins excessifs dont il entourait son corps, pour l'amener à renoncer à tout.

Vois donc, fille bien-aimée, quelle est la paix et la joie tranquille où vivent mes amis les chers

pauvres [244] !

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CHAPITRE XVIII

(152)

Résumé de ce qui a été dit sur la divine providence.

Je t'ai donc donné une idée, oh! bien incomplète, bien réduite, de ma providence vis-à-vis de toute

créature, quel que soit son état. Je t'ai montré que dès l'instant que je créai le premier monde et le

second, ma créature, en lui donnant l'être à mon image et ressemblance, je n'ai cessé de faire

intervenir ma providence. Ce que j'ai fait, je le fais encore, et le ferai jusqu'au dernier jour, pour

pourvoir à votre salut, car je veux votre sanctification, et tout ce qui vous arrive, est ordonné par moi à

cette fin.

C'est ce que ne voient pas les mondains, les hommes de péché, parce qu'ils se sont privés de la

lumière et, parce qu'ils ne le voient pas, t'ai-je dit, ils se scandalisent de moi. Néanmoins je les

supporte avec patience, je les attends jusqu'au dernier jour et ne cesse d'ici là de subvenir à leurs

besoins, à eux qui sont pécheurs, comme à ceux des justes, dans les choses temporelles et dans les

spirituelles [245].

Je t'ai exposé l'imperfection des richesses, en essayant de te donner quelque idée de la misère où

elles conduisent ceux qui les possèdent avec un amour déréglé. Je t'ai dit l'excellence de la pauvreté

et des vrais trésors qu'elle apporte à l'âme, qui la choisit pour son épouse et l'accueille, avec sa soeur,

l'abnégation, dont je parlerai bientôt, en t'entretenant de l'obéissance. Je t'ai fait voir combien cette

vertu me plaît, combien elle m'est chère, et de quels soins l'entoure ma providence.

Tout ce que je t'ai dit à la louange de cette vertu et de la très sainte Foi qui conduit l'âme à cet état si

excellent et si parfait, est pour te faire avancer toi-même dans la foi et dans l'espérance, et t'amener à

frapper à la porte de ma miséricorde. Crois bien, et d'une foi vive, que ton désir et celui de mes

serviteurs je l'exaucerai, en vous ménageant des souffrances jusqu'à la mort. Mais, courage, réjouistoi

en moi, qui suis ton défenseur et ton consolateur.

Tu m'avais demandé de t'expliquer ma providence et les moyens que j'emploie pour subvenir aux

besoins de mes créatures : c'est fait ! Tu vois donc bien que je ne demeure pas indifférent aux saints

et vrais désirs [246].

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CHAPITRE XIX

(153)

Comment cette âme, après avoir loué et remercié Dieu, le prie de lui parler sur la vertu

d'obéissance.

Alors cette âme, éprise jusqu'à l'ivresse de la vraie et sainte pauvreté, se dilatait dans la souveraine et

éternelle Grandeur, et se sentait transformée dans l'abîme de la providence infinie et ineffable. Bien

que toujours dans le vaisseau de son corps, il lui semblait qu'elle l'avait quitté, tant elle était embrasée

et toute ravie en Dieu par le feu de sa charité. Elle tenait le regard de son intelligence fixé sur la divine

Majesté, pendant qu'au Père éternel et souverain elle disait : O Père éternel ! ô feu, ô abîme de

charité ! ô éternelle clémence! ô espérance, ô refuge des pécheurs, ô sagesse inestimable ! ô bien

éternel et infini ! ô fou d'amour ! Avez-vous donc besoin de votre créature? Oui, me semble-t-il, car

vous en agissez avec elle comme si vous ne pouviez vivre sans elle, Vous qui êtes la vie qui fait vivre

toute chose et sans laquelle rien ne vit! Pourquoi donc êtes-vous si épris de votre créature? Pourquoi

cet amour éperdu pour votre oeuvre? Toutes vos complaisances sont pour elle, vous ne trouvez de

délices qu'avec elle, le désir [247]de son salut est en vous comme une ivresse ! Elle vous fuit

pourtant, mais vous êtes à sa poursuite. Elle s'éloigne, et vous vous faites plus proche. Pouviez-vous

vous placer plus près d'elle, qu'en vous revêtant de son humanité? Et que dirai-je? Je ferai comme le

bègue, je dirai a, a, puisque je ne sais dire rien d'autre, puisque la langue ne saurait exprimer le

sentiment de l'âme, qui infiniment ne désire que vous! Il me semble que je pourrais répéter la parole

de Paul : " Ni la langue ne peut dire, ni l'oreille entendre, ni l'oeil voir, ni le coeur penser ce que j'ai vu.

- Et qu'as tu vu? - " Les mystères de Dieu ! (1 Co 11-8,9 "

Et moi, que dirai-je ? Que peuvent faire ici les sentiments grossiers? Je dirai seulement, que mon âme

a goûté et vu l'abîme de la souveraine et éternelle providence.

Maintenant, je vous rends grâces à vous, Seigneur, Père éternel, pour l'immense bonté que vous

m'avez témoignée à moi, pauvre misérable si indigne de toute grâce. Mais, puisque je vois que vous

exaucez les saints désirs et que votre Vérité ne peut mentir, je vous exprime le voeu, que vous me

parliez un peu désormais de la vertu d'obéissance et de son excellence. Vous-même, Père éternel,

vous m'avez promis de me l'expliquer, pour m'en inspirer l'amour, afin que jamais je ne m'écarte de

l'obéissance que je vous dois. Qu'il vous plaise, par votre infinie bonté, de me faire connaître la

perfection [248] de cette vertu, - où je pourrai la trouver, - ce qui peut me la faire perdre, - qui me la

peut procurer, - à quel signe je puis juger que je la possède ou que j'en suis privée !

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DE L’OBEISSANCE

CHAPITRE I

(154)

Où l'on trouve l'obéissance? - Ce qui la fait perdre. - A quel signe l'homme peut connatre qu'il

la possède ou non? -Quelle est la compagne de l'obéissance? - Qui la nourrit?

Alors le Seigneur, Père éternel et bon, abaissa le regard de sa miséricorde et de sa clémence sur

cette âme O fille très chère, lui dit-il, les saints désirs et les justes prières doivent être exaucés. C'est

pourquoi moi, la Vérité souveraine, je demeurerai fidèle à ma vérité, en accomplissant la promesse

que je t'ai faite et en réalisant ton désir. Tu m'as demandé où tu trouveras l'obéissance, ce qui peut te

la faire perdre, le signe auquel tu reconnaîtras que tu la possèdes, ou non!

Je réponds que tu la trouveras dans le doux Verbe d'amour, mon Fils unique. Si prompte fut en lui

l'obéissance que, pour la pratiquer, c'est avec [252] empressement qu'il alla à la mort ignominieuse de

la croix. Regarde maintenant le premier homme, tu y découvriras la cause qui le fit manquer à

l'obéissance que je lui avais imposée, moi, le Père éternel. L'orgueil, fils de l'amour-propre et de la

complaisance qu'il eut pour sa compagne, voilà la cause qui le détourna de l'obéissance parfaite, et

l'engagea dans cette révolte où il perdit la vie de la grâce et l'innocence première, pour tomber dans

l'impureté et dans la plus profonde misère, où il entraîna avec lui toute sa race, comme je te l'ai dit.

Le signe que tu possèdes cette vertu, est la patience; l'impatience, par contre te fera connaître qu'elle

te manque. Ce que je t'expliquerai te fera comprendre qu'il en est bien ainsi.

Mais remarque tout d'abord, qu'il y a deux manières de pratiquer l'obéissance, dont l'une est plus

parfaite que l'autre; elles ne sont pas d'ailleurs séparées, mais unies, comme je te l'ai dit à propos des

commandements et des conseils. L'une est bonne et parfaite, l'autre très parfaite, mais il n'est

personne qui puisse entrer dans la vie éternelle s'il n'est obéissant. Sans l'obéissance, on reste

dehors; car l'obéissance est la clef, avec laquelle fut ouverte la porte qui avait été fermée par la

désobéissance d'Adam. Poussé par ma bonté infinie et ne pouvant me faire à l'idée que l'homme que

j'aimais tant, ne faisait pas retour à moi sa fin dernière, je pris la clef de l'obéissance et je la remis aux

mains du doux Verbe d'amour, ma Vérité, que j'établis portier du ciel. C'est lui qui en ouvrit la porte.

Sans cette clef [252] et sans ce portier, nul n'y peut avoir accès. C'est ce qu'il vous a appris dans son

Evangile, quand il vous a dit que nul ne peut venir à moi, le Père, si ce n'est par lui. Quand il quitta

la société des hommes pour retourner près de moi en montant au ciel, il vous laissa cette précieuse

clef de l 'obéissance. Comme tu sais, il établit son vicaire, le Christ sur terre, à qui tous vous êtes

tenus d'obéir jusqu'à la mort. Qui se sépare de son obédience est en état de damnation, comme je te

l'ai dit en un autre endroit.

Je veux te faire voir, maintenant, cette vertu si excellente dans l'humble Agneau sans tache et

t'apprendre d'où elle procède. D'où vient donc que ce Verbe fut si obéissant? De l'amour qu'il eut de

mon honneur et de votre salut. Et cet amour d'où procédait-il? De la claire vision qu'avait son âme de

la divine essence et de l'immuable Trinité. Il me voyait ainsi toujours moi-même, le Dieu éternel. Cette

vision produisait en lui, avec une perfection absolue, cette fidélité, que la lumière de la foi ne réalise

en vous qu'incomplètement. Il me fut donc fidèle à moi, son Père éternel, et sous cette glorieuse

lumière, dans l'ivresse de l'amour, il s'est élancé dans la voie de l'obéissance.

Mais l'amour ne va jamais seul, sans son cortège des vraies et réelles vertus, qui toutes puisent leur

vie, dans le foyer même de la charité; toutefois les vertus de mon Christ n'ont pas la même mesure

des vôtres. Parmi ces vertus, la principale est la patience, qui est comme la moelle de l'amour: c'est

[253] elle qui est pour l'âme, le signe infaillible, qu'elle est en grâce avec Dieu et qu'elle aime

véritablement. C'est pourquoi sa mère, la charité, l'a donnée pour soeur à la vertu d'obéissance, et les

a si bien unies ensemble que la perte de l'une entraîne la mort de l'autre. On les a toutes les deux, où

l'on ne possède ni l'une ni l'autre.

L'obéissance a une nourrice qui sans cesse l'alimente, et qui est la vraie humilité. On n'est obéissant

qu'autant qu'on est humble, et l'on ne saurait être humble si l'on n'est obéissant. Cette vertu d'humilité

n'est-elle pas mère nourricière de la charité? Comment s'étonner dès lors, qu'elle nourrisse de son

même lait la vertu d'obéissance. Le vêtement dont la couvre cette bonne nourrice, c'est le mépris de

soi-même, c'est le désir des opprobres, qui porte l'âme à se contrarier en tout pour me plaire. Où

trouver cette vertu? Dans le doux Christ Jésus, mon Fils unique. Qui donc plus que lui s'est abaissé! Il

s'est abreuvé d'opprobres, de moqueries et d'affronts : il s'est renoncé soi-même en donnant sa vie

corporelle pour me plaire. Et patient, qui le fut plus que lui? Pas une plainte, pas un murmure, mais

une patience douce aux injures, qui lui faisait accomplir avec élan d'amour, l'obéissance que je lui

avais imposée, moi, son Père éternel.

C'est donc en lui, que vous trouverez l'obéissance parfaite. Il vous en a fourni la règle; il vous en a

laissé la doctrine, en commençant par l'observer lui-même, et cette doctrine vous donne la vie, parce

[254] qu'elle est la voie droite. C'est lui-même qui est la voie; aussi a-t-il dit qu'il était la voie, la vérité

et la vie. Qui suit cette voie est dans la lumière, et celui qui marche dans la lumière ne peut heurter, ni

être heurté, sans s'en apercevoir; il s'est sorti des ténèbres de l'amour-propre qui le faisait tomber

dans la désobéissance. Je te l'ai dit, en effet, l'obéissance a pour compagne inséparable l'humilité,

elle procède de l'humilité. En conséquence, la désobéissance est un fruit de l'orgueil, qui a sa source

dans l'amour-propre, destructeur de l'humilité.

La désobéissance a une soeur, elle aussi, que lui a donné l'amour-propre, et qui est l'impatience elle a

pour nourrice la superbe. Sous sa conduite, l'âme, dans les ténèbres de l'infidélité, se précipite par le

chemin obscur qui mène à la mort éternelle.

A vous tous, donc, il faut lire en ce glorieux livre, où vous trouverez écrite cette vertu d'obéissance

avec toutes les autres [255].

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CHAPITRE Il

(155)

Comment l'obéissance est une clef qui ouvre le ciel. De la nécessité de porter toujours cette

clef attachée à la ceinture. Ses qualités.

Après t'avoir expliqué où se trouve l'obéissance, d'où elle vient, quelle est sa compagne, et qui la

nourrit, je te parlerai maintenant des obéissants et des désobéissants, de l'obéissance commune et de

l'obéissance particulière, je veux dire de l'obéissance aux préceptes et de l'obéissance aux conseils.

Toute votre foi est fondée sur l'obéissance, et c'est par l'obéissance que vous prouvez que vous êtes

fidèles. A tous sans exception ma Vérité a imposé les commandements de la loi, dont le principal est

de m'aimer, moi, par-dessus toute chose et le prochain comme vous-mêmes. Ce précepte est si

étroitement lié à tous les autres qu'on ne saurait observer l'un sans les observer tous, ni négliger l'un

sans les enfreindre tous. Qui garde le premier garde tous les autres. Il est fidèle à moi et au prochain il

m'aime, moi, et demeure dans l'amour de ma créature. Par là même il est obéissant, il se soumet luimême

aux commandements de la loi, et aux créatures, à cause de moi, supportant avec humilité et

[256] patience toutes les peines et les injures qui lui peuvent venir du prochain.

Telle est encore l'excellence de l'obéissance, que c'est par elle que vous recevez la grâce, comme

c'est là désobéissance qui vous a communiqué la mort; mais il ne suffirait pas qu'elle se fût trouvée

seulement dans mon Verbe, il faut aussi que vous la pratiquiez vous-mêmes. Je te l'ai déjà dit, elle est

une clef qui ouvre le ciel, et cette clef, il la confiée aux mains de son vicaire. Ce vicaire la remet à

chacun de vous, lorsque, dans la réception du baptême, vous vous engagez à renoncer au démon, au

monde,. à ses pompes, à ses plaisirs. Par cette promesse de soumission, chacun reçoit la clef de

l'obéissance, chacun la possède pour son propre tissage, et c'est la même clef que celle de mon

Verbe.

si l'homme ne se laisse pas conduire par la lumière de la foi et par la main de l'amour, pour ouvrir

avec cette clef la porte du ciel, jamais il n'entrera dedans, bien que mon Verbe en ait déjà ouvert la

porte. Je vous ai créés sans vous, mais je ne vous sauverai pas sans vous.

Il vous faut donc porter à la main cette clef; il ne faut pas rester assis, il faut marcher. En avant, par le

chemin ouvert par ma Vérité! Et debout! Quittez ces choses finies où votre coeur se pose. Plus de ces

hommes insensés, qui suivent le vieil homme leur premier père, et jettent dans la fange de l'impureté

la clef de l'obéissance, après l'avoir couverte de la rouille de l'amour-propre et l'avoir [257] faussée

sous le marteau de l'orgueil. Le Verbe est venu, mon Fils unique, il a pris lui-même en main cette clef

de l'obéissance, il l'a purifiée dans le feu de la divine charité, il l'a retirée de la boue pour la laver dans

son sang, il l'a redressée avec le glaive de la justice, quand sur l'enclume de son corps il répara vos

iniquités. Il l'a si bien forgée désormais que, quelque accident que l'homme lui fasse volontairement

subir, l'homme le peut réparer lui-même par son libre arbitre, avec le secours de ma grâce, en se

servant des mêmes instruments.

O homme aveugle, et deux fois aveugle! Tu vois bien que cette clef de l'obéissance, tu l'as faussée! Et

te ne te soucies pas de la réparer? La désobéissance a fermé le ciel, crois-tu donc que c’est elle qui te

l'ouvrira! L'orgueil en a été précipité, penses-tu que c'est lui qui l'emportera d'assaut? Tu portes un

vêtement déchiré et malpropre, et tu te flattes d'être admis au festin de noces? Tu t'es assis, tu

croupis dans les liens du péché mortel, et tu prétends arriver, et sans clef, à ouvrir la porte du

cénacle? Non, ne t'imagines pas cela, ce serait une illusion décevante! Il faut rompre tes entraves, il

faut sortir du péché mortel par la sainte confession, accompagnée de la contrition du coeur, de la

satisfaction et du ferme propos de ne plus m'offenser. Tu te déferas alors de l'habit sale et laid qui te

souille, et, revêtu de la robe nuptiale, tu pourras courir à la lumière de la foi jusqu'à cette porte avec

l'obéissance, tu auras en main la clef qui te permettra de l'ouvrir. Pour ne pas la perdre, [258] attachela!

Mets-y un cordon à cette clef, le cordon de l'abnégation, du mépris de toi-même et du monde; par

ce lien, fixe-la à ma volonté, à moi ton Créateur ; puis, que cette volonté soit comme une ceinture qui

t'enserre toujours. Ainsi tu ne la perdras jamais.

Nombreux sont ceux, sache-le bien, qui ont commencé par se munir de cette clef de l'obéissance,

après que la lumière de la foi leur eut fait voir, que sans elle ils ne peuvent échapper à la damnation

éternelle. Mais ils la portent à la main, sans ceinture et sans cordon pour l'y attacher. C'est-à-dire

qu'ils ne se sont pas revêtus parfaitement de mon bon plaisir ils se complaisent encore en euxmêmes;

ils ne se sont pas procuré le cordon de l'abnégation; ils ne se soucient pas d'être comptés

pour rien, ils attachent trop de prix aux louanges des hommes. Ceux-là sont tout près d'égarer la clef,

pour peu qu'il leur arrive quelque peine ou quelque tribulation un peu plus forte, soit de corps, soit

d'esprit. S'ils n'y prennent garde, maintes fois, la main du saint désir se relâchera de son étreinte, et ils

la perdront. En vérité, elle est moins perdue qu'égarée; car il est en leur pouvoir de la retrouver, s'ils le

veulent, tant qu'ils vivent. Mais, s'ils ne le veulent, ils ne la retrouveront jamais Qui leur fera connaître

qu'ils l'ont égarée? L'impatience : car patience et obéissance sont inséparables. Qui n'est pas patient

a, par là même, la preuve que l'obéissance n'habite pas dans son âme.

Ah! Combien douce et glorieuse cette vertu qui [259] enferme en elle toute les vertus! Elle a été

conçue et enfantée par la charité. Sur elle est établie la pierre de la très sainte foi. Elle est une reine:

celui qui l'épouse est à l'abri de tous les maux, elle apporte avec elle la paix et la tranquillité. Contre

elle viennent se briser tous les flots d'une mer en courroux. Elle est le centre même de l'âme

qu'aucune tempête ne peut atteindre. Contre les injures, celui qui la possède n'a jamais de haine; il

veut obéir, et il sait qu'il est une loi de pardon. Les privations ne lui causent nulle affliction; car

l'obéissance lui a appris à ne désirer que moi seul, qui puis, si je le veux, réaliser tous ses désirs, en

même temps qu'elle l'a dépouillé des richesses du monde. Ainsi, en toutes choses qu'il serait trop long

d'énumérer, il trouve paix et tranquillité, pour avoir élu pour épouse la reine obéissance, que j'ai

comparée à une clef.

O obéissance, qui accomplis la traversée sans peine, et arrive sans péril au port du salut! Tu te

conformes au Verbe, mon Fils unique; tu prends passage sur la barque de la très sainte Croix, prête à

tout souffrir plutôt que de t'écarter de l'obéissance du Verbe et d’enfreindre sa doctrine. De la très

sainte Croix, tu as fait une table, où tu te nourris des âmes, inébranlable dans l'amour du prochain.

Toute pénétrée d'humilité, tu n'as point de convoitise du bien d'autrui, en dehors de ma volonté. Tu es

toute droite, sans aucun détour; tu fais le coeur loyal, sans feinte aucune, à l'amour généreux, exempt

de tout calcul. Tu es une aurore qui annonce [261] la lumière du divin amour! Tu es un soleil qui

échauffe, parce que sans cesse tu es embrasée de la charité! C'est toi qui fais germer la terre, car par

toi tous les organes du corps, toutes les facultés de l'âme produisent des fruits de vie, pour elle-même

et pour le prochain. Tu es toute charmante, parce que jamais la colère ne trouble ton visage; il

conserve inaltérable la sérénité de la force, et la grâce que répand l'aimable patience. Comme ta

longue persévérance te fais grande! Si grande, que tu vas de la terre au ciel, puisque c'est par toi et

par toi seule qu'on le peut ouvrir. Tu es une perle cachée, méconnue, piétinée par le monde, et tu es

la première à te mépriser toi-même et à te mettre sous les pieds de tous. Si haute pourtant est ta

puissance que nul ne te peut commander : tu es affranchie de la mortelle servitude de la sensualité,

qui ravalait ta dignité. En tuant cet ennemi par la haine et le mépris de la volonté propre, tu as

reconquis ta liberté [261].

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CHAPITRE III

(156)

Où l'on parle à la fois de la misère des désobéissants et de l'excellence des obéissants.

Sache-le bien, ma fille très chère, tous les desseins de ma providence, tous les efforts de ma bonté,

étaient pour que mon Verbe réparât cette clef de l'obéissance. Mais les hommes mondains, qui n'ont

aucune vertu, refusent le don qu'il leur a fait.

Ils sont comme des animaux débridés. Depuis qu'ils ont perdu le frein de l'obéissance, ils se

précipitent de mal en pis, de péché en péché, de misère en misère, de ténèbres en ténèbres, de mort

en mort, jusqu'au bord de la fosse, jusqu'au terme de leur vie, portant au fond de la conscience ce ver

qui, sans cesse, les ronge. Sans doute ils peuvent encore reprendre le joug de l'obéissance, pour se

soumettre volontairement aux commandements de la loi, et profiter du temps qui leur est laissé, pour

se repentir de leur révolte passée; mais combien difficile ce retour, après cette longue habitude du

péché I Aussi, que personne ne compte sur cette dernière heure, que personne ne remette à l'instant

de la mort, pour ressaisir en main la clef de l'obéissance. Chacun, il est vrai, peut et doit espérer [262]

jusqu'à la fin, tant qu'il lui reste encore un peu de temps; mais nul ne doit s'autoriser de cette

espérance, pour différer toujours l'amendement de sa vie.

Quelle est donc la cause de tous ces maux qui leur arrivent? Quelle est la raison de cet aveuglement

qui les empêche de reconnaître le trésor mis à leur disposition? La nuée de l'amour-propre, avec ce

misérable orgueil, qui les a fait s'écarter de l'obéissance et tomber dans la révolte. N'étant point

obéissants, ils ne sont pas non plus patients et, dans leur impatience, ils ont à souffrir des peines

intolérables. Ils se sont ainsi détournés de la voie de la vérité, pour se laisser engager dans le chemin

du mensonge et se faire les serviteurs et les amis des démons. S'ils ne changent pas de vie, leur

désobéissance les conduira tout droit, en compagnie de leurs maîtres, à l'éternel supplice.

Pendant ce temps, mes fils très chers, les obéissants, qui auront observé la loi, seront dans la joie et

l'allégresse que leur procurera ma vision éternelle, en la société de l'humble Agneau immaculé,

auteur, observateur et promulgateur de la loi. En l'accomplissant en cette vie, ils ont déjà goûté la

paix, et dans la vie bienheureuse ils en jouissent avec plénitude. C'est une paix sans trouble, une joie

parfaite et sans mélange. une sécurité exempte de toute crainte, une richesse inépuisable, une satiété

sans dégoût, une faim sans tourment, une lumière sans ombre. un bonheur souverain, infini, sans

limite, et un bonheur [263] qu'ils partagent avec tous ceux qui l'ont su goûter comme eux.

Qui leur a procuré une pareille félicité? Le sang de l'Agneau. C'est par la vertu du sang de l'Agneau,

que la clef de l'obéissance a été purifiée de la rouille qui la recouvrait, et rendue capable d'ouvrir la

porte du ciel. C'est donc en vertu du Sang que l'obéissance l'a ouverte.

O ignorants ! O insensés! Ne tardez plus, sortez de la fange de vos vices, où vous paraissez vous

complaire, comme le pourceau à vautrer sa chair dans la boue. Laissez là les injustices, les

homicides, les haines, les rancunes, les calomnies, les murmures, les médisances, les cruautés dont

vous accablez votre prochain, renoncez à ces vols, à ces trahisons, à ces plaisirs désordonnés, aux

délices du monde. Abattez cette corne de la superbe, vous aurez éteint du même coup la haine que

vous avez dans le coeur, contre qui vous a fait injure. Comparez les injures que vous me faites, à moi,

et à votre prochain, avec celles dont vous vous plaignez, et vous trouverez que les vôtres ne sont que

bagatelles auprès de celles que vous m'infligez, à moi, et à votre prochain. Ne voyez-vous pas, qu'en

gardant votre haine, vous me faites injure à moi, en transgressant mon commandement, en même

temps que vous lui faites injure à lui, qui a droit à ce que vous l'aimiez en charité. Car, il vous a été

commandé de m'aimer, moi, par-dessus toute chose, et le prochain comme vous-mêmes.

Il n'y a à mon précepte aucune glose pour vous [264] dire s'il vous fait injure, ne l'aimez plus. C'est

mon Verbe qui l'a porté, et il vous l'a donné tout simple, dégagé de tout commentaire, et après l'avoir

observé lui-même, dans toute sa pureté. C'est avec cette simplicité que vous devez l'observer vousmêmes.

Si vous y manquez, vous vous ferez tort à vous-mêmes, vous ferez injure à votre âme en la

privant de la vie de la grâce.

Ouvrez donc les yeux à la lumière de la foi et prenez, oui, prenez la clef de l'obéissance. Ne marchez

plus en aveugles dans cette nuit glacée. Mais, le feu de l'amour au coeur, embrassez cette

obéissance, pour goûter la vie éternelle, dans la compagnie des observateurs de la loi.

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CHAPITRE IV

(157)

De ceux qui aiment tant cette vertu, qu'ils ne se contentent pas de l'obéissance commune aux

commandements, mais veulent pratiquer l'obéissance particulière.

Il en est, ma fille bien-aimée, qui ont mis tout leur effort à attiser en eux ce doux feu d'amour pour

cette obéissance, en même temps que la haine de leur propre sensualité. Car cet amour ne va pas

sans cette haine, et cette haine s'accroît de tout ce qui augmente cet amour. Amour et haine ont

grandi à ce point qu'ils ne peuvent plus se contenter de cette obéissance générale aux

commandements de la loi qui est obligatoire pour tous, s'ils veulent éviter la mort et posséder la vie: ils

veulent encore s'imposer une obéissance particulière qui les mène droit à la grande perfection. En

plus des préceptes, ils s'astreignent à la pratique des conseils, non seulement en esprit, mais en

réalité. Par haine d'eux-mêmes et pour tuer en eux leur volonté, ils forment le dessein de se lier plus

étroitement, en se soumettant aujoug de l'obéissance dans la sainte religion, ou même en dehors de

la religion, en s'engageant à obéir à un directeur à qui ils enchaînent leur volonté, pour parvenir plus

aisément à ouvrir le ciel. Ce sont ceux dont je t'ai [266] dit qu'ils choisissaient l'obéissance la plus

parfaite. Je t'ai entretenu de l'obéissance commune, et comme je sais que ton désir est que je parle

de l'obéissance plus particulière qui mène à la grande perfection, je vais maintenant traiter de celle-ci;

car elles sont si étroitement unies entre elles, comme je t'ai dit, qu’on ne saurait les séparer l'une de

l'autre. En t'exposant l'obéissance commune, je t'ai dit d'où elle procède - où on la trouve- ce qui peut

vous la faire perdre. Je suivrai le même ordre, pour te parler de l'obéissance particulière[267].

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CHAPITRE V

(158)

Comment on parvient de l'obéissance commune à l'obéissance particulière. De l'excellence

des Ordres religieux.

L'âme qui s'est soumise avec amour au joug de l'obéissance aux préceptes, en suivant la doctrine de

ma Vérité de la manière que j e t'ai expliquée, par l'exercice des vertus et par la pratique de la loi,

parviendra à l'obéissance particulière, guidée par la même lumière qui l'a conduite à la première. La

lumière de la très sainte foi lui aura fait connaître dans le sang de l'humble Agneau qui est ma Vérité,

l'amour ineffable que je lui porte, en même temps que sa propre fragilité qui l'empêche d'y répondre

aussi parfaitement que j'y ai droit. C'est alors qu'avec cette lumière elle va cherchant où et comment

elle pourra s'acquitter envers moi, fouler aux pieds sa propre sensualité et tuer sa volonté propre. Elle

regarde autour d'elle, et la lumière de la foi lui découvre le bien qu'elle cherche : c'est la sainte religion

instituée par l'Esprit-Saint et proposée à toutes les âmes qui veulent atteindre cette perfection, comme

une barque qui les conduira au port du salut. Le patron de cette barque est l'Esp